Raimbaut d'Orange
Sur cette édition

Colophon

L'auteur

Marc Vuijlsteke
Marc Vuijlsteke

Le plus ancien souvenir que j'ai de mon père, c'est qu'il rentre tard. Mon père rentrait toujours tard. Je suis déjà couché, mais il monte, et on parle. En chuchotant, dans le noir. Jusqu'à ce que je m'endorme — et parfois, jusqu'à ce que lui s'endorme. De l'école, des chagrins, de l'écriture, de son travail, des livres; des années durant, de tout et de n'importe quoi.

Il était passionné par cent choses: l'histoire, la langue, la science-fiction, la politique, la musique, la discussion, les voyages. Mais d'abord, il y a eu l'occitan. Cette thèse est née à Gand, auprès de Paul Remy, titulaire de la chaire de littérature romane. Remy est mort brutalement en septembre 1979, à la veille d'une délibération d'examens, au moment précis où il venait enfin de réorganiser son enseignement pour se consacrer tout entier à la littérature occitane. C'est mon père qui a écrit sa nécrologie dans les Cahiers de civilisation médiévale. “L’ironie du sort”, y écrit-il. Et: “Nous avons perdu un collègue, un Maître, un ami.”

Il a défendu la thèse en 1981, à l'Université de Gand, sans son maître: Interprétation "philologique" et "poétique" du Chansonnier de Raimbaut d'Orange. Elle est restée inédite. La vie l'a emmené ailleurs — les études européennes, Bruges, le monde entier, parfois en une semaine de l'Amérique du Sud à la Sibérie en passant par la Bulgarie. Il a monté des départements d'études européennes de Saint-Pétersbourg à la Malaisie, et il a changé beaucoup, beaucoup de vies. Et il rentrait tard.

En 1998, un cancer. On lui enlève les deux cordes vocales — il ne s'y attendait pas: il ne parlerait plus jamais normalement. Après l'opération, deux bénévoles d'un groupe de soutien se présentent dans sa chambre, brochures à l'appui: monsieur, vous devez comprendre que malgré votre terrible handicap, il se pourrait qu'un jour, d'une certaine façon, vous puissiez quand même mener un petit peu une sorte de vie à peu près normale. Je ne pense pas que, dans toute l'histoire du groupe de soutien, on les ait jamais mis à la porte aussi vite. Avec un mot écrit à la main, en plus. Mon père ne voulait pas de pitié. Au lieu de mois de revalidation, il s'est réappris à parler tout seul. Opéré à la mi-décembre, il a fêté le nouvel an à la maison; en janvier, il reprenait le train pour Bruges. Chimiothérapie et rayons à l'aube, travail jusqu'au soir. Il n'a jamais rien lâché, et il ne s'est jamais plaint.

Les dernières années, il avait repris sa thèse. Je suis fier d'avoir pu l'y aider — un peu. Il pensait, comme il l'avait pensé toute sa vie, qu'il y aurait encore du temps. Plus tard. Un jour. Toute sa vie, il avait réussi à faire aboutir au dernier moment ce qui devait aboutir: un discours, un rapport, un livre, un article, les impôts. Cette fois, non. Il est mort en 2009. Pas en congé de maladie: il avait pris ses jours de vacances.

Trente ans après Paul Remy, la même ironie du sort: partir au moment même où l'on revient enfin à ce qui comptait depuis toujours.

Au départ, l'idée était simple: remettre au propre son tapuscrit. Bien sûr, rien n'était simple: il avait commencé à retravailler le texte. Il n'avait jamais renoncé à son premier amour, et il débordait d'idées. Ce n'est donc pas cela qu'il aurait voulu. Il aurait voulu une œuvre neuve, originale — de nouvelles intuitions, nourries de toute la vie qu'il avait vécue depuis qu'il avait dû quitter l'université; en dialogue, sûrement, avec ses pairs et avec de nouveaux spécialistes, par internet.

L'autre ironie, c'est que ce travail-ci n'aurait jamais pu se faire sans l'intelligence artificielle — et qu'il aurait tellement aimé ces possibilités. Il faisait de l'analyse par ordinateur dans les années 1970, il travaillait avec des bases de données et des bibliothèques numériques dans les années 1980; je ne peux qu'imaginer ce qu'il aurait fait de ce meilleur, ou pire, des mondes.

Je sais que ce n'est pas ce qu'il aurait voulu. Mais c'est tout ce que je peux faire. Je ne veux pas qu'il disparaisse. Je veux qu'il reste, même ainsi, même imparfaitement: vivant, sur internet. On avait encore tellement de choses à se dire.

Papa, on ne t'oubliera jamais.

L'établissement du texte

Le texte a été établi à partir du tapuscrit original (586 pages). La transcription a été réalisée à l'aide de modèles de lecture automatique d'images, puis vérifiée: les textes occitans — le point délicat — ont été relus page à page et confrontés aux éditions de référence (Pattison; la base Rialto), sans jamais normaliser les leçons voulues par l'auteur, dont les choix éditoriaux constituent précisément la matière de la thèse.

L'apparat a été reconstruit pour la lecture à l'écran: les 1257 notes ont été renumérotées et raccordées à leur appel; les 24 sigles bibliographiques (RO, SW, LR…) sont résolus et liés à la bibliographie; 473 renvois internes (op. cit., ibid.) ont été résolus vers leur antécédent — les résolutions incertaines restent signalées comme telles. Les corrections manuscrites portées sur le tapuscrit sont conservées et indiquées par le signe ✎; les lectures douteuses sont marquées d'un souligné ondulé.

Chaque chanson se lit en deux versions. La version web est l'étude: le poème et sa traduction, les remarques en regard, ancrées aux vers. La version livre revient au tapuscrit: l'ordre et la pagination de l'original, les notes au bas des pages — soit en lecture continue, qui garde l'apparat normalisé décrit ci-dessus, soit en fac-similé paginé, où rien n'est normalisé: une page à l'écran pour une page du tapuscrit, le texte exactement tel qu'il a été tapé, noms en capitales, sigles soulignés à la machine. Le choix reste mémorisé d'une chanson à l'autre.

Tout le livre se parcourt dans l'ordre de lecture: un pager en fin de texte mène à la section suivante, et les flèches ← → du clavier font de même.

Typographie

Le texte est composé en Junicode de Peter S. Baker — le caractère dessiné pour les médiévistes, d'après les types d'Oxford du XVIIe siècle — et l'interface en Alegreya Sans de Juan Pablo del Peral. Les deux sont libres, et servies depuis le site même. Le site est un ensemble de pages statiques, générées par Eleventy à partir de la transcription et de l'apparat — sans base de données, sans scripts tiers, sans suivi d'aucune sorte. Le JavaScript n'y sert qu'au confort: le changement de version, la synchronisation des notes, les raccourcis clavier; le texte reste lisible sans lui.

Manuscrits

Les reproductions de feuillets des chansonniers médiévaux, lorsqu'elles sont disponibles, accompagnent chaque chanson ("Le manuscrit", sous le titre). Elles proviennent des bibliothèques qui conservent ces témoins, notamment la Biblioteca Apostolica Vaticana (chansonnier A, Vat. lat. 5232).