Raimbaut d'Orange
Vers une poétique de Raimbaut d'Orange

1. Sincérité et originalité

Alfred Jeanroy n’hésitait pas à appeler Raimbaut d’Orange, de façon pour le moins méprisante, “un amateur assez peu exigeant envers lui-même”.1 D’autres critiques encore ne manquèrent pas de porter sur ce troubadour des jugements analogues. Il en est ainsi de Friederich Diez qui trouvait que si Raimbaut s’efforçait d’atteindre, à l’instar de Marcabru, “la manière raffinée et ouintessenciée”, il restait “bien loin, toutefois, d’égaler sous ce point de vue ses successeurs”.2 Joseph Anglade, quant à lui, estimait que Raimbaut d’Orange était “un de ceux dont l’oeuvre fait mal juger la poésie méridionale”.3 Plus près de nous, Charles Camproux le considère comme “un bellâtre vaniteux et égoïste”, mais ajoute cependant: “à moins que tout, chez lui, ne soit qu’ironie”.4

Qui plus est, même si d’aucuns lui concèdent quelque mérite — du point de vue de la versification surtout5 — il n’en demeure pas moins que, curieusement, sa poésie fait l’objet de critiques d’autant plus sévères qu’elle est souvent comparée à celle de la trobairitz Béatrice de Die. C’est là ce qui fait dire à Joseph Anglade: “Mais ce qui rend assez pâles les poésies amoureuses du Comte d’Orange, c’est leur contraste avec celles de la Comtesse de Die, qui paraît avoir eu pour lui un amour sincère et profond”.6 Notons d’ailleurs à ce propos qu’il s’agit ici d’une comparaison bien peu pertinente, et ce à plus d’un titre. Même si dans son actualisation poétique le lyrisme féminin est sensiblement différent du masculin, il n’en est ni moins ni plus “authentique” ou “sincère” pour cela.7 D’autre part, quoiqu’elle paraisse assez vraisemblable,8 cette liaison amoureuse — devenue comme une sorte de cliché dans la critique moderne9 — n’est sans doute qu’une belle légende, quoi qu’en dise le biographe médiéval de la Comtesse de Die.10

Toutefois, il va sans dire que les jugements négatifs évoqués plus hauts ne nous intéressent guère. En effet, ils ne portent pas tant sur la poésie elle-même que sur la “qualité des sentiments” qu’elle exprime et révèlent en cela leur appartenance à une conception tant romantique que dépassée de la critique littéraire. C’est que, tout en reconnaissant les grands mérites de la critique positiviste du siècle dernier, on ne peut s’empêcher de regretter aujourd’hui qu’elle ait infléchi les études, provençales en l’occurrence, dans une direction peu propice à la reconnaissance de la spécificité de la poésie des troubadours. A cet égard, Nathaniel B. Smith déplore à juste titre que “The expectations of nineteenth-century critics that their basic philological tasks would give way to synthesis on the level of literature and esthetics has not been fulfilled”.11

Outre cela, une approche stylistique semblait d’autant moins s’imposer que cette littérature paraissait offrir au lecteur moderne une uniformité remarquable, qui n’a d’égale que celle dont ont fait preuve les critiques dans leurs jugements à son égard. A ce propos, on remarquera que Friedriech Diez, un des fondateurs de la philologie provençale, écrivait dès 1826: "Parcourez du regard le domaine lyrique des troubadours, prenez indistinctement, comparez; ce qui vous frappera d’abord, c’est l’unité de caractère poétique.

Cette littérature semblerait l’oeuvre d’un seul poète".12 En fait, cette affirmation était prudemment suivie d’un léger correctif, précisant qu’il s’agissait cependant d’un chant “modulé sous l’empire d’impressions diverses”.13 Il reste toutefois que ce jugement passablement défavorable peut être considéré comme typique et particulièrement représentatif, au point que — près d’un siècle après Friedriech Diez — Alfred Jeanroy n’hésitait pas à écrire: “Autant la poésie lyrique des Provençaux est variée dans sa forme, autant elle est monotone en son contenu”.14 Et d’ajouter immédiatement: “Ce trait a été noté par tous les critiques, même les plus bienveillants”.15

Prisonniers de préjugés romantiques ou post-romantiques qui les amenaient à juger la poésie médiévale par rapport aux seuls critères d’originalité et de sincérité, ces critiques ne pouvaient manquer d’en arriver à de tels anachronismes, étant donné leur réflexion fondée sur des apriorismes ne tenant compte en aucune manière de ce qui forme l’essence même du fait poétique médiéval.16 Partant, ne nous étonnons donc pas de trouver chez eux des jugements parfois amers et désabusés, pareils à celui que porte Alfred Jeanroy sur la chanson courtoise: “La savante oeuvre d’art qu’est la chanson nous laisse rarement percevoir l’écho d’un sentiment sincère”.17

Et il est vrai, bien entendu, que dans la plupart des cas les textes lyriques médiévaux apparaissent comme étrangement “dépersonnalisés”. Les éléments biographiques, les mentions d’événements ou de sentiments authentiquement vécus sont rares ou très vagues.18 Et ce d’autant plus que le poète courtois était tenu, de par le fait même, à “la plus grande discrétion dans l’expression de ses hommages, de son bonheur, de ses déceptions”.19 Quelques noms de lieux, des allusions à l’une ou l’autre bataille ou aux croisades,20 des réminiscences littéraires,21 des louanges ou des reproches à l’adresse du protecteur, un gilos ou un lauzengier toujours anonymes,22 une domna qui se cache le plus souvent derrière un senhal...23 Voilà, à quelques exceptions près, les seuls éléments référentiels qu’offre généralement la chanson courtoise. Et il est évident que la situation est toute pareille chez Raimbaut d’Orange. Ajoutons à cela que même si son oeuvre n’est pas anonyme et qu’on possède somme toute — contrairement à ce qui est le cas pour nombre d’autres troubadours — quelques renseignements sur sa vie, ceux-ci ne nous aident guère à analyser son oeuvre poétique. Ainsi, là où son nom intervient dans le poème, c’est à des fins rien moins que symboliques.24

On conçoit dès lors aisément que toute tentative visant à retrouver dans ces poèmes des expressions d’authentiques aventures amoureuses ne peut qu’être hasardeuse, sinon tout à fait vaine. Cela peut sembler évident, mais ne l’e fut certes pas toujours, ni pour tout le monde. Et pour un Stanislas Stronski s’élevant contre ceux qui s’acharnaient à suivre dans les chansons courtoises “les péripéties successives des sentiments du poète”,25 combien d’autres qui, en fait, ne montrèrent pas plus de discernement en cette matière que les auteurs des Razos et des Vidas des troubadours. Rien d’étonnant dès lors si, critiquant les interprétations que d’aucuns ont pu faire de la poésie de Bernard de Ventadour, Moshé Lazar conclut: “On prend les mots ‘printemps’ et ‘automne’ (motifs purement conventionnels) pour des réalités, on y ajoute des métaphores et des expressions glanées dans diverses chansons, on paraphrase prosaïquement les images poétiques, et le ‘petit roman d’amour’ sentimental en même temps qu’il naît sous la plume du critique étouffe absolument le charme et l’incantation de l’oeuvre poétique. Procédant de cette manière, il faut bien le dire, les biographes modernes sont les disciples directs des biographes médiévaux”.26 De toute évidence, les éventuels renseignements que l’on pourrait tirer des textes eux-mêmes ne concernent, de façon générale, non pas la biographie réelle de l’auteur, mais plutôt ce que Paul Zumthor appelle, à juste titre, “certains aspects de son code imaginaire”.27

Confrontés à ce qui leur semblait un manque de sincérité et d’originalité, les érudits ne se privèrent pas, par conséquent, d’exalter les troubadours chez lesquels ils croyaient retrouver ce dont ils déploraient tellement l’absence ailleurs. Il en fut ainsi de Bernard de Ventadour, à propos duquel on lit chez Jeanroy qu’il fut “le seul peut-être qui a placé dans la sincérité et la profondeur du sentiment la source de toute poésie”,28 opinion qui fait d’ailleurs la quasi-unanimité de la critique.29 Toutefois, il serait sans doute dangereux d’assimiler purement et simplement le motif30 du “chant qui vient du coeur” illustré magistralement, il est vrai, par Bernard de Ventadour,31 à une poésie subjective et sincère semblable à celle des grands romantiques. De toute manière, il n’y a pas que chez lui que l’on puisse trouver de pareilles affirmations de sincérité: la plupart des troubadours se défendent de simuler dans leurs chansons et protestent hautement de l’authenticité de leurs sentiments.32 Raimbaut d’Orange lui-même n’échappe pas à la règle :

Car so qu’om van ab la lenga, taing ben que en pes lo tenga, car non pot aver pejor dec qui ditz so que no s’avença.

Car ce dont on se vante avec la langue, il faut bien qu’on le tienne en pensées, car celui qui dit ce qui n’advient pas, ne peut avoir de plus mauvais défaut. (XXXVIII,5-8)

C’est que le motif de la sincérité du chant est parfaitement traditionnel dans la lyrique courtoise: “Dans la chanson courtoise, la convenance du style impose non seulement une conformité de la diction aux arguments poétiques, mais exige en outre que le poète soit ému, touché par les thèmes lyriques qu’il choisit”.33 De là que pour rester sincère, le troubadour se dira obligé de faire une chanson triste et gaie à la fois:

Qu’ieu soy per vos gays, d’ira ples iratz-jauzens me faytz trobar

Puisque je suis à cause de vous gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. (XXIV,29-30)34

Dans la chanson XXXVI, en revanche, le poète n’est plus triste et gai à la fois. Il est franchement triste, aussi, son chant le sera aussi:

Ar non sui jes mals e astrucs, anz sui ben malastre de dreg. E pois malastre m’a eleg, farai vers malastruc e freg.

Certes, maintenant je ne suis pas malheureux et heureux [à la fois], au contraire je suis bien exactement malheureux. Et puisque l’infortune m’a élu, je ferai un vers malheureux et froid. (vv.1-4)

En outre, tout comme le feront les trouvères du Nord,35 les troubadours ne manquent pas de condamner sévèrement les simulateurs qui font état de sentiments qu’ils n’éprouvent point et qui, par le fait même, détournent le sens véritable des mots. On sait, par exemple, avec quelle véhémence s’élève Marcabru contre ceux qui se servent à cet effet de la falsa razos daurada,36 la “fausse éloquence”:

Trobador, ab sen d’enfansa, movon als pros atahina, e tomon en disciplina so que veritat autreia e fan los mots, per esmanssa, entrebeschatz de fraichura37

Des troubadours à l’esprit enfantin causent à ceux qui ont de la valeur de grandes entraves, tournent en contrainte ce que vérité octroie et font, par à peu près, les mots entremêlés de brisures.

Et à ce propos, il y aurait lieu de citer à nouveau les vv.5-8 de la chanson XXXVIII, où Raimbaut accuse celui qui ne parle pas tel qu’il pense, d’être affligé du pire défaut qui soit : non pot aver pejor lec.

Par ce biais, on touche à un autre motif de la poésie trobadoresque, celui de la perfection du chant : motif tout aussi traditionnel que celui de la sincérité et dont on trouve une illustration déjà chez Guillaume IX d’Aquitaine :

Ben vueill que sapchon li plusor d’un vers si es de bona color, qu’ieu ai trat de bon obrador qu’ieu port d’aicel mestier la flor, et es veritaz, e puese ne trair lo vers auctor, quant er lassatz38

Je veux bien que la majorité (des gens) sache à propos d’un vers s’il est de ‘bonne couleur’, car je l’ai sorti d’un bon atelier et en ce métier j’emporte la fleur, et cela est la vérité et je puis en prendre à témoin le vers lui-même, lorsqu’il sera lacé.

Raimbaut d’Orange, quant à lui, ne manque pas de parsemer ses poèmes de déclarations du même genre, lui qui, fût-ce sur le mode ironique, déclare dans son no-say-que-s’es, qu’il est sel que sap be far totas fazendas can se vol ‘celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut’.39

Les deux motifs sont liés, disions-nous, car si le troubadour veut que son chant ne donne lieu à aucune mauvaise interprétation, s’il veut, en d’autres termes, que ses paroles demeurent “vraies”, il doit s’efforcer d’atteindre la perfection en épurant son chant, en le “limant”:40

pensius, pensan, enquier e serc - com si liman pogues roire l’estraing rot ni’l fer tiure - don mon escuer cor esclaire.

Pensif et pensant, je m’enquiers et je cherche de dont je puisse éclairer mon coeur obscur — comme si en limant je pouvais ronger la rouille inconvenante et les scories grossières. (I,21-24)

Et le chant ne sera “parfait” et “vrai”, que dans la mesure où Fin’amor le sous-tend, car comme le dit Aimeric de Peguilhan, en définitive, c’est d’Amor que tout vient:

Ancaras trob mais de ben en Amor, qe’l vil fai car e’l nesc’ gen parlan, e l’escars larc, e leial lo truan, e’l fol savi, e’l peco conoissoedor; e l’orgoillos domesga et homelia; e fai de dos cors un, tant ferm los lia. Per c’om non deu ad Amor contradir, pois tant gen sap esmedar e fenir. (XV,17-24)41

Je trouve encore plus de bien en Amour, car il rend estimable le misérable et d’un sot il fait quelqu’un qui parle noblement, et l’avare il rend généreux et le truand loyal. D’un fou il fait un sage et d’un niais un connaisseur; et l’orgueilleux, il le domestique et le rend humble; et de deux coeurs il en fait un, tant il les lie fermement. Pour cela, il ne faut pas s’opposer à Amour, puisqu’il sait si bien corriger et achever.

Aussi, les troubadours n’hésiteront-ils pas non plus à reconnaître le rôle éminent que joue Amour dans la conception et l’exécution du poème. Comme le dit Raimbaut:

Al prim qe’il timi sorz en sus e pel cim prim fueill del branquil, s’agues raizon, feirun bon vers; mas ma dona no vol q’el chan mais de leis, ni’l ven a talan; e chanz si d’amor non es faiq no val plus com ses domna amars (VII,1-7)

Aussitôt que s’élève le thym vers le haut et [[hand: qu’apparaissent]] dans la cime les premières feuilles des branches, si j’avais une motivation, je ferais un bon vers; mais ma Dame ne veut pas que je chante davantage à son sujet et elle ne le désire pas non plus; et si un chant n’est fait d’amour, il ne vaut rien de plus qu’aimer sans Dame.

Et si dans cet exemple la confusion entre le dieu Amour, inspirateur de toute chose et tout puissant, et l’amour, sentiment, est éventuellement possible,42 il n’est plus permis de douter à la vue de l’exemple suivant, emprunté à Arnaut Daniel:

faraï, c’Amors m’o comanda, breu chansson de razon loigna, que gen m’a duolch de la artz de s’escòla (XVI,3-5)43

Je ferai, puisqu’Amour me le commande, une brève chanson sur une ample matière, car il m’a fort bien initié aux arts de son école.

Dès lors, on peut dire que la chanson n’est bonne et vraie, parfaite, que lorsque le poète suit les “commandements” d’Amor, c’est-à-dire, en d’autres termes, lorsque le poète connaît particulièrement bien les conventions de la fin’amor et s’y soumet sans réserve. A cet égard, on ne peut que constater, avec Jean-Charles Payen, que la chanson “exige la connaissance d’un code qui intervient sur le double plan de l’écriture et de l’éthique”.44 On en trouvera d’ailleurs confirmation dans le fait que le terme bona cansò—employé tant dans les Vidas et les Razos que dans les textes mêmes des troubadours—semble n’inclure aucune appréciation d’ordre esthétique.45

En revanche, il renvoie très clairement au lien qu’il peut y avoir entre la chanson et l’éthique de la fin’amor. Ainsi, Dietmar Rieger a montré que la “bona canso eine Art terminologische Spezifizierung beinhaltet (...), es handelt sich also um die reine, dem Minneverhältnis in seiner idealen Form Ausdruck verleihende, Dame und Liebe feiernde Liebeskanzone, durch die der Trobador das öffentliche Ansehen (honor, usw.) seiner domna erhöhen will und sich gleichzeitig den als Lohn für diese Dienste angestrebten und auch versprochenen mains bens plasens näherzubringen hofft”.46

En fait, il n’y a pas lieu de s’interroger quant à l’éventuelle valeur d’authenticité de la poésie courtoise. Le problème n’est pas là et, surtout, il ne se pose pas en ces termes. Car les troubadours chantent “non l’amour qu’ils vivent dans les faits ou qu’ils ont vécu, mais l’amour idéal qu’ils pourraient vivre selon les suggestions de la convention courtoise”.47 Prendre dès lors pour des manifestations d’individualisme et de poésie subjective les protestations des troubadours s’élevant contre les simulateurs ne serait qu’un contresens: quoi qu’il y paraisse, il n’y a là que convention poétique. Convention qui devait cependant renvoyer à une réalité — non référentielle, bien sûr, mais se situant au niveau de l’énoncé et actualisée en tant que telle dans cet énoncé: à savoir, que tant le public que l’auteur lui-même étaient sensibles à la différence qu’il pouvait y avoir entre ce qui n’était qu’un simple exercice verbal48 et à une “vraie” chanson courtoise. Par là on voit “qu’un sens doit habiter la forme, et qu’enfin le plaisir poétique se dégrade, si le jeu technique n’est en même temps une expérience du fin amour”. C’est très exactement pour ces raisons-là que le chant du bederesc, évoqué par Raimbaut dans sa chanson I, peut fonctionner comme modèle idéal de la canso (il semble cars, douz e fenhz au poète): il est modèle idéal parce que, d’une part, il s’inspire de fin’amor (*c’ap loi s’espan, viu e noire, 'car il s’épanouit avec Joy, vit et croît’) et que, d’autre part, il est fait selon toutes les règles de l’art (qe’s compassaa e s’esqai’ra, ‘puisqu’il se compasse et se règle’).49

Alfred Jeanroy n’hésitait pas à appeler Raimbaut d’Orange, de façon pour le moins méprisante, “un amateur assez peu exigeant envers lui-même”.1 D’autres critiques encore ne manquèrent pas de porter sur ce troubadour des jugements analogues. Il en est ainsi de Friederich Diez qui trouvait que si Raimbaut s’efforçait d’atteindre, à l’instar de Marcabru, “la manière raffinée et ouintessenciée”, il restait “bien loin, toutefois, d’égaler sous ce point de vue ses successeurs”.2 Joseph Anglade, quant à lui, estimait que Raimbaut d’Orange était “un de ceux dont l’oeuvre fait mal juger la poésie méridionale”.3 Plus près de nous, Charles Camproux le considère comme “un bellâtre vaniteux et égoïste”, mais ajoute cependant: “à moins que tout, chez lui, ne soit qu’ironie”.4

Qui plus est, même si d’aucuns lui concèdent quelque mérite — du point de vue de la versification surtout5 — il n’en demeure pas moins que, curieusement, sa poésie fait l’objet de critiques d’autant plus sévères qu’elle est souvent comparée à celle de la trobairitz Béatrice de Die. C’est là ce qui fait dire à Joseph Anglade: “Mais ce qui rend assez pâles les poésies amoureuses du Comte d’Orange, c’est leur contraste avec celles de la Comtesse de Die, qui paraît avoir eu pour lui un amour sincère et profond”.6 Notons d’ailleurs à ce propos qu’il s’agit ici d’une comparaison bien peu pertinente, et ce à plus d’un titre. Même si dans son actualisation poétique le lyrisme féminin est sensiblement différent du masculin, il n’en est ni moins ni plus “authentique” ou “sincère” pour cela.7 D’autre part, quoiqu’elle paraisse assez vraisemblable,8 cette liaison amoureuse — devenue comme une sorte de cliché dans la critique moderne9 — n’est sans doute qu’une belle légende, quoi qu’en dise le biographe médiéval de la Comtesse de Die.10

Toutefois, il va sans dire que les jugements négatifs évoqués plus hauts ne nous intéressent guère. En effet, ils ne portent pas tant sur la poésie elle-même que sur la “qualité des sentiments” qu’elle exprime et révèlent en cela leur appartenance à une conception tant romantique que dépassée de la critique littéraire. C’est que, tout en reconnaissant les grands mérites de la critique positiviste du siècle dernier, on ne peut s’empêcher de regretter aujourd’hui qu’elle ait infléchi les études, provençales en l’occurrence, dans une direction peu propice à la reconnaissance de la spécificité de la poésie des troubadours. A cet égard, Nathaniel B. Smith déplore à juste titre que “The expectations of nineteenth-century critics that their basic philological tasks would give way to synthesis on the level of literature and esthetics has not been fulfilled”.11

Outre cela, une approche stylistique semblait d’autant moins s’imposer que cette littérature paraissait offrir au lecteur moderne une uniformité remarquable, qui n’a d’égale que celle dont ont fait preuve les critiques dans leurs jugements à son égard. A ce propos, on remarquera que Friedriech Diez, un des fondateurs de la philologie provençale, écrivait dès 1826: "Parcourez du regard le domaine lyrique des troubadours, prenez indistinctement, comparez; ce qui vous frappera d’abord, c’est l’unité de caractère poétique.

Cette littérature semblerait l’oeuvre d’un seul poète".12 En fait, cette affirmation était prudemment suivie d’un léger correctif, précisant qu’il s’agissait cependant d’un chant “modulé sous l’empire d’impressions diverses”.13 Il reste toutefois que ce jugement passablement défavorable peut être considéré comme typique et particulièrement représentatif, au point que — près d’un siècle après Friedriech Diez — Alfred Jeanroy n’hésitait pas à écrire: “Autant la poésie lyrique des Provençaux est variée dans sa forme, autant elle est monotone en son contenu”.14 Et d’ajouter immédiatement: “Ce trait a été noté par tous les critiques, même les plus bienveillants”.15

Prisonniers de préjugés romantiques ou post-romantiques qui les amenaient à juger la poésie médiévale par rapport aux seuls critères d’originalité et de sincérité, ces critiques ne pouvaient manquer d’en arriver à de tels anachronismes, étant donné leur réflexion fondée sur des apriorismes ne tenant compte en aucune manière de ce qui forme l’essence même du fait poétique médiéval.16 Partant, ne nous étonnons donc pas de trouver chez eux des jugements parfois amers et désabusés, pareils à celui que porte Alfred Jeanroy sur la chanson courtoise: “La savante oeuvre d’art qu’est la chanson nous laisse rarement percevoir l’écho d’un sentiment sincère”.17

Et il est vrai, bien entendu, que dans la plupart des cas les textes lyriques médiévaux apparaissent comme étrangement “dépersonnalisés”. Les éléments biographiques, les mentions d’événements ou de sentiments authentiquement vécus sont rares ou très vagues.18 Et ce d’autant plus que le poète courtois était tenu, de par le fait même, à “la plus grande discrétion dans l’expression de ses hommages, de son bonheur, de ses déceptions”.19 Quelques noms de lieux, des allusions à l’une ou l’autre bataille ou aux croisades,20 des réminiscences littéraires,21 des louanges ou des reproches à l’adresse du protecteur, un gilos ou un lauzengier toujours anonymes,22 une domna qui se cache le plus souvent derrière un senhal...23 Voilà, à quelques exceptions près, les seuls éléments référentiels qu’offre généralement la chanson courtoise. Et il est évident que la situation est toute pareille chez Raimbaut d’Orange. Ajoutons à cela que même si son oeuvre n’est pas anonyme et qu’on possède somme toute — contrairement à ce qui est le cas pour nombre d’autres troubadours — quelques renseignements sur sa vie, ceux-ci ne nous aident guère à analyser son oeuvre poétique. Ainsi, là où son nom intervient dans le poème, c’est à des fins rien moins que symboliques.24

On conçoit dès lors aisément que toute tentative visant à retrouver dans ces poèmes des expressions d’authentiques aventures amoureuses ne peut qu’être hasardeuse, sinon tout à fait vaine. Cela peut sembler évident, mais ne l’e fut certes pas toujours, ni pour tout le monde. Et pour un Stanislas Stronski s’élevant contre ceux qui s’acharnaient à suivre dans les chansons courtoises “les péripéties successives des sentiments du poète”,25 combien d’autres qui, en fait, ne montrèrent pas plus de discernement en cette matière que les auteurs des Razos et des Vidas des troubadours. Rien d’étonnant dès lors si, critiquant les interprétations que d’aucuns ont pu faire de la poésie de Bernard de Ventadour, Moshé Lazar conclut: “On prend les mots ‘printemps’ et ‘automne’ (motifs purement conventionnels) pour des réalités, on y ajoute des métaphores et des expressions glanées dans diverses chansons, on paraphrase prosaïquement les images poétiques, et le ‘petit roman d’amour’ sentimental en même temps qu’il naît sous la plume du critique étouffe absolument le charme et l’incantation de l’oeuvre poétique. Procédant de cette manière, il faut bien le dire, les biographes modernes sont les disciples directs des biographes médiévaux”.26 De toute évidence, les éventuels renseignements que l’on pourrait tirer des textes eux-mêmes ne concernent, de façon générale, non pas la biographie réelle de l’auteur, mais plutôt ce que Paul Zumthor appelle, à juste titre, “certains aspects de son code imaginaire”.27

Confrontés à ce qui leur semblait un manque de sincérité et d’originalité, les érudits ne se privèrent pas, par conséquent, d’exalter les troubadours chez lesquels ils croyaient retrouver ce dont ils déploraient tellement l’absence ailleurs. Il en fut ainsi de Bernard de Ventadour, à propos duquel on lit chez Jeanroy qu’il fut “le seul peut-être qui a placé dans la sincérité et la profondeur du sentiment la source de toute poésie”,28 opinion qui fait d’ailleurs la quasi-unanimité de la critique.29 Toutefois, il serait sans doute dangereux d’assimiler purement et simplement le motif30 du “chant qui vient du coeur” illustré magistralement, il est vrai, par Bernard de Ventadour,31 à une poésie subjective et sincère semblable à celle des grands romantiques. De toute manière, il n’y a pas que chez lui que l’on puisse trouver de pareilles affirmations de sincérité: la plupart des troubadours se défendent de simuler dans leurs chansons et protestent hautement de l’authenticité de leurs sentiments.32 Raimbaut d’Orange lui-même n’échappe pas à la règle :

Car so qu’om van ab la lenga, taing ben que en pes lo tenga, car non pot aver pejor dec qui ditz so que no s’avença.

Car ce dont on se vante avec la langue, il faut bien qu’on le tienne en pensées, car celui qui dit ce qui n’advient pas, ne peut avoir de plus mauvais défaut. (XXXVIII,5-8)

C’est que le motif de la sincérité du chant est parfaitement traditionnel dans la lyrique courtoise: “Dans la chanson courtoise, la convenance du style impose non seulement une conformité de la diction aux arguments poétiques, mais exige en outre que le poète soit ému, touché par les thèmes lyriques qu’il choisit”.33 De là que pour rester sincère, le troubadour se dira obligé de faire une chanson triste et gaie à la fois:

Qu’ieu soy per vos gays, d’ira ples iratz-jauzens me faytz trobar

Puisque je suis à cause de vous gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. (XXIV,29-30)34

Dans la chanson XXXVI, en revanche, le poète n’est plus triste et gai à la fois. Il est franchement triste, aussi, son chant le sera aussi:

Ar non sui jes mals e astrucs, anz sui ben malastre de dreg. E pois malastre m’a eleg, farai vers malastruc e freg.

Certes, maintenant je ne suis pas malheureux et heureux [à la fois], au contraire je suis bien exactement malheureux. Et puisque l’infortune m’a élu, je ferai un vers malheureux et froid. (vv.1-4)

En outre, tout comme le feront les trouvères du Nord,35 les troubadours ne manquent pas de condamner sévèrement les simulateurs qui font état de sentiments qu’ils n’éprouvent point et qui, par le fait même, détournent le sens véritable des mots. On sait, par exemple, avec quelle véhémence s’élève Marcabru contre ceux qui se servent à cet effet de la falsa razos daurada,36 la “fausse éloquence”:

Trobador, ab sen d’enfansa, movon als pros atahina, e tomon en disciplina so que veritat autreia e fan los mots, per esmanssa, entrebeschatz de fraichura37

Des troubadours à l’esprit enfantin causent à ceux qui ont de la valeur de grandes entraves, tournent en contrainte ce que vérité octroie et font, par à peu près, les mots entremêlés de brisures.

Et à ce propos, il y aurait lieu de citer à nouveau les vv.5-8 de la chanson XXXVIII, où Raimbaut accuse celui qui ne parle pas tel qu’il pense, d’être affligé du pire défaut qui soit : non pot aver pejor lec.

Par ce biais, on touche à un autre motif de la poésie trobadoresque, celui de la perfection du chant : motif tout aussi traditionnel que celui de la sincérité et dont on trouve une illustration déjà chez Guillaume IX d’Aquitaine :

Ben vueill que sapchon li plusor d’un vers si es de bona color, qu’ieu ai trat de bon obrador qu’ieu port d’aicel mestier la flor, et es veritaz, e puese ne trair lo vers auctor, quant er lassatz38

Je veux bien que la majorité (des gens) sache à propos d’un vers s’il est de ‘bonne couleur’, car je l’ai sorti d’un bon atelier et en ce métier j’emporte la fleur, et cela est la vérité et je puis en prendre à témoin le vers lui-même, lorsqu’il sera lacé.

Raimbaut d’Orange, quant à lui, ne manque pas de parsemer ses poèmes de déclarations du même genre, lui qui, fût-ce sur le mode ironique, déclare dans son no-say-que-s’es, qu’il est sel que sap be far totas fazendas can se vol ‘celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut’.39

Les deux motifs sont liés, disions-nous, car si le troubadour veut que son chant ne donne lieu à aucune mauvaise interprétation, s’il veut, en d’autres termes, que ses paroles demeurent “vraies”, il doit s’efforcer d’atteindre la perfection en épurant son chant, en le “limant”:40

pensius, pensan, enquier e serc - com si liman pogues roire l’estraing rot ni’l fer tiure - don mon escuer cor esclaire.

Pensif et pensant, je m’enquiers et je cherche de dont je puisse éclairer mon coeur obscur — comme si en limant je pouvais ronger la rouille inconvenante et les scories grossières. (I,21-24)

Et le chant ne sera “parfait” et “vrai”, que dans la mesure où Fin’amor le sous-tend, car comme le dit Aimeric de Peguilhan, en définitive, c’est d’Amor que tout vient:

Ancaras trob mais de ben en Amor, qe’l vil fai car e’l nesc’ gen parlan, e l’escars larc, e leial lo truan, e’l fol savi, e’l peco conoissoedor; e l’orgoillos domesga et homelia; e fai de dos cors un, tant ferm los lia. Per c’om non deu ad Amor contradir, pois tant gen sap esmedar e fenir. (XV,17-24)41

Je trouve encore plus de bien en Amour, car il rend estimable le misérable et d’un sot il fait quelqu’un qui parle noblement, et l’avare il rend généreux et le truand loyal. D’un fou il fait un sage et d’un niais un connaisseur; et l’orgueilleux, il le domestique et le rend humble; et de deux coeurs il en fait un, tant il les lie fermement. Pour cela, il ne faut pas s’opposer à Amour, puisqu’il sait si bien corriger et achever.

Aussi, les troubadours n’hésiteront-ils pas non plus à reconnaître le rôle éminent que joue Amour dans la conception et l’exécution du poème. Comme le dit Raimbaut:

Al prim qe’il timi sorz en sus e pel cim prim fueill del branquil, s’agues raizon, feirun bon vers; mas ma dona no vol q’el chan mais de leis, ni’l ven a talan; e chanz si d’amor non es faiq no val plus com ses domna amars (VII,1-7)

Aussitôt que s’élève le thym vers le haut et [[hand: qu’apparaissent]] dans la cime les premières feuilles des branches, si j’avais une motivation, je ferais un bon vers; mais ma Dame ne veut pas que je chante davantage à son sujet et elle ne le désire pas non plus; et si un chant n’est fait d’amour, il ne vaut rien de plus qu’aimer sans Dame.

Et si dans cet exemple la confusion entre le dieu Amour, inspirateur de toute chose et tout puissant, et l’amour, sentiment, est éventuellement possible,42 il n’est plus permis de douter à la vue de l’exemple suivant, emprunté à Arnaut Daniel:

faraï, c’Amors m’o comanda, breu chansson de razon loigna, que gen m’a duolch de la artz de s’escòla (XVI,3-5)43

Je ferai, puisqu’Amour me le commande, une brève chanson sur une ample matière, car il m’a fort bien initié aux arts de son école.

Dès lors, on peut dire que la chanson n’est bonne et vraie, parfaite, que lorsque le poète suit les “commandements” d’Amor, c’est-à-dire, en d’autres termes, lorsque le poète connaît particulièrement bien les conventions de la fin’amor et s’y soumet sans réserve. A cet égard, on ne peut que constater, avec Jean-Charles Payen, que la chanson “exige la connaissance d’un code qui intervient sur le double plan de l’écriture et de l’éthique”.44 On en trouvera d’ailleurs confirmation dans le fait que le terme bona cansò—employé tant dans les Vidas et les Razos que dans les textes mêmes des troubadours—semble n’inclure aucune appréciation d’ordre esthétique.45

En revanche, il renvoie très clairement au lien qu’il peut y avoir entre la chanson et l’éthique de la fin’amor. Ainsi, Dietmar Rieger a montré que la “bona canso eine Art terminologische Spezifizierung beinhaltet (...), es handelt sich also um die reine, dem Minneverhältnis in seiner idealen Form Ausdruck verleihende, Dame und Liebe feiernde Liebeskanzone, durch die der Trobador das öffentliche Ansehen (honor, usw.) seiner domna erhöhen will und sich gleichzeitig den als Lohn für diese Dienste angestrebten und auch versprochenen mains bens plasens näherzubringen hofft”.46

En fait, il n’y a pas lieu de s’interroger quant à l’éventuelle valeur d’authenticité de la poésie courtoise. Le problème n’est pas là et, surtout, il ne se pose pas en ces termes. Car les troubadours chantent “non l’amour qu’ils vivent dans les faits ou qu’ils ont vécu, mais l’amour idéal qu’ils pourraient vivre selon les suggestions de la convention courtoise”.47 Prendre dès lors pour des manifestations d’individualisme et de poésie subjective les protestations des troubadours s’élevant contre les simulateurs ne serait qu’un contresens: quoi qu’il y paraisse, il n’y a là que convention poétique. Convention qui devait cependant renvoyer à une réalité — non référentielle, bien sûr, mais se situant au niveau de l’énoncé et actualisée en tant que telle dans cet énoncé: à savoir, que tant le public que l’auteur lui-même étaient sensibles à la différence qu’il pouvait y avoir entre ce qui n’était qu’un simple exercice verbal48 et à une “vraie” chanson courtoise. Par là on voit “qu’un sens doit habiter la forme, et qu’enfin le plaisir poétique se dégrade, si le jeu technique n’est en même temps une expérience du fin amour”. C’est très exactement pour ces raisons-là que le chant du bederesc, évoqué par Raimbaut dans sa chanson I, peut fonctionner comme modèle idéal de la canso (il semble cars, douz e fenhz au poète): il est modèle idéal parce que, d’une part, il s’inspire de fin’amor (*c’ap loi s’espan, viu e noire, 'car il s’épanouit avec Joy, vit et croît’) et que, d’autre part, il est fait selon toutes les règles de l’art (qe’s compassaa e s’esqai’ra, ‘puisqu’il se compasse et se règle’).49

  1. Sincérité et originalité

Alfred Jeanroy n’hésitait pas à appeler Raimbaut d’Orange, de façon pour le moins méprisante, “un amateur assez peu exigeant envers lui-même”.1 D’autres critiques encore ne manquèrent pas de porter sur ce troubadour des jugements analogues. Il en est ainsi de Friederich Diez qui trouvait que si Raimbaut s’efforçait d’atteindre, à l’instar de Marcabru, “la manière raffinée et ouintessenciée”, il restait “bien loin, toutefois, d’égaler sous ce point de vue ses successeurs”.2 Joseph Anglade, quant à lui, estimait que Raimbaut d’Orange était “un de ceux dont l’oeuvre fait mal juger la poésie méridionale”.3 Plus près de nous, Charles Camproux le considère comme “un bellâtre vaniteux et égoïste”, mais ajoute cependant: “à moins que tout, chez lui, ne soit qu’ironie”.4

1Alfred JEANROY, Poésie lyrique, t.II, p.34.

2Friederich DIEZ, La poésie des troubadours, Genève-Marseille, Slatkine et Laffitte Reprints, 1975 (réimpr. de l’éd. de Paris-Lille,1845), p.325.

3Joseph ANGLADE, Histoire sommaire, p.79.

4Charles CAMPROUX, histoire de la littérature occitane, Paris, Payot, 1971, 2e éd., p.29. — Il est remarquable que l’ironie soit l’un des éléments de la poésie de Raimbaut que les critiques lui accordent le plus volontiers; à ce propos, voir e.a. Jean AUDIAU et René LAVAUD, Anthologie, 1928, p.107; Paul REMY, La littérature provençale au moyen âge, Bruxelles, Office de Publicité, 1944, p.50; Alfred JEANROY, Histoire sommaire de la poésie occitane, des origines à la fin du XVIIIe siècle, Toulouse-Paris, Privat-Didier, 1945, p.41; Ernest HOEPFFNER, Les troubadours dans leurs vies et dans leurs oeuvres, Paris, A. Colin, 1955, pp.73-74, etc. — Il est un fait d’ailleurs que cette ironie est présente chez Raimbaut et qu’il ne dédaignait pas se caractériser lui-même de la sorte: En Rambaut qe sap ben far una balla de foudat qan si vol (XXIV,42: variante de M), ‘Sire Raimbaut, qui sait bien faire une balle de folie quand il le veut.’

390.

Qui plus est, même si d’aucuns lui concèdent quelque mérite — du point de vue de la versification surtout1 — il n’en demeure pas moins que, curieusement, sa poésie fait l’objet de critiques d’autant plus sévères qu’elle est souvent comparée à celle de la trobairitz Béatrice de Die. C’est là ce qui fait dire à Joseph Anglade: “Mais ce qui rend assez pâles les poésies amoureuses du Comte d’Orange, c’est leur contraste avec celles de la Comtesse de Die, qui paraît avoir eu pour lui un amour sincère et profond”.2 Notons d’ailleurs à ce propos qu’il s’agit ici d’une comparaison bien peu pertinente, et ce à plus d’un titre. Même si dans son actualisation poétique le lyrisme féminin est sensiblement différent du masculin, il n’en est ni moins ni plus “authentique” ou “sincère” pour cela.3 D’autre part, quoiqu’elle paraisse assez vraisemblable,1

1A commencer par Alfred Jeanroy lui-même qui écrit, à contre coeur semble-t-il: “De sa virtuosité de versificateur nous pouvons juger, et il faut bien avouer qu’elle est surprenante, encore qu’un peu enfantine en ses procédés”! (Poésies, p. 43). — Voir aussi ci-dessus, notre “Introduction”.

2Joseph ANGLADE, Les troubadours. Leurs vies, leurs oeuvres, leurs influences, Paris, A. CoLin, 1929, 4e éd., p.150.

3Quoique n’échappant pas à la critique en bien des endroits de son livre (voir à ce propos le C.R. que fit Pierre BEC de sa traduction française, dans CCM, XXII (1979), pp.373-375), Meg BOGIN nous semble avoir particulièrement raison (du moins en ce qui concerne la langue) lorsqu’elle affirme que “The women’s language and the situations they describe are strikingly different from these of their male counterparts” (The women troubadours, New York, Paddington Press, 1976, p.13); voir aussi Rita LEJEUNE, ‘La femme dans les littératures française et occitane du XIe au XIIIe siècles’, dans CCM, XX (1977), p.203, ainsi que Pierre BEC, ‘Trobairitz et chansons de femme. Contribution à la connaissance du lyrisme féminin au moyen âge’, dans CCM, XXII (1979), pp.235-262.

1Outre le témoignage (?) de la Vida de Béatrice de Die, il y a surtout les similitudes entre la tenso de Raimbaut d’Orange (où l’on voit dialoguer deux personnages désignés par les termes Domna et Amic) Amics ab gran cossirier (XXV) et le poème de Béatrice de Die Estat ai en gran cossirier (éd. Kussler-Ratyé, IV), ainsi que l’emploi du vocatif Amic chez Béatrice, qui semble presque qu’acquérir le statut de senhal.

391.

cette liaison amoureuse — devenue comme une sorte de cliché dans la critique moderne2 — n’est sans doute qu’une belle légende, quoi qu’en dise le biographe médiéval de la Comtesse de Die.3

2Il y est toujours fait allusion, fût-ce indirectement, dans Paul ZUMTHOR, Histoire littéraire de la France médiévale (VIe-XIVe siècles), Genève, Slatkine Reprints, 1973, p. 188, § 362, qui est cependant une réimpression “revue” de l’édition de Paris, 1954 (voir “Préface de 1973”).

3La Comtessa de Dia si fo moillier d’En Guillem de Peitieu, bella domna e bona. Et enamoret se d’En Raimbaut d’Auvernag, e fez de lui mantas bonas cansos; “La comtesse de Die fut l’épouse de Guillem de Poitiers, dame belle et bonne. Elle s’énamoura de Raimbaut d’Orange et fit sur lui maintes et bonnes chansons” (texte et trad. dans J. BOUTIERE et A.H. SCHUTZ, Biographies des troubadours, Paris, A.G. Nizet, 1973, 2e éd., p. 455. — Pour la réfutation de cette “légende”, voir ibid. et, surtout, RO, pp. 27-30. Toutefois, si les arguments d’ordre historique qu’avance Walter T. Pattison sont en effet des plus convaincants, il n’en demeure pas moins que la tenso de Raimbaut ne semble pas être “fictive”, en ce que le discours de l’interlocutrice supposée apparaît réellement différent de celui de l’Amic. Qui plus est, les paroles de la Domna de la tenso semblent trouver un écho dans les poèmes communément attribués à la Comtesse de Die (voir à ce propos Patricia HAGAN, ouv. cité, p. 187), dont les liens avec Raimbaut seraient “fictifs” d’après les données de l’histoire! Ou faudrait-il supposer que ces poèmes doivent être attribués à une autre femme (abusivement nommée “Béatrice de Die”?) et qui elle, serait alors la Domna de la chanson XXV de Raimbaut? On le voit, le problème reste posé.

392.

Toutefois, il va sans dire que les jugements négatifs évoqués plus hauts ne nous intéressent guère. En effet, ils ne portent pas tant sur la poésie elle-même que sur la “qualité des sentiments” qu’elle exprime et révèlent en cela leur appartenance à une conception tant romantique que dépassée de la critique littéraire. C’est que, tout en reconnaissant les grands mérites de la critique positiviste du siècle dernier, on ne peut s’empêcher de regretter aujourd’hui qu’elle ait infléchi les études, provençales en l’occurrence, dans une direction peu propice à la reconnaissance de la spécificité de la poésie des troubadours. A cet égard, Nathaniel B. Smith déplore à juste titre que “The expectations of nineteenth-century critics that their basic philological tasks would give way to synthesis on the level of literature and esthetics has not been fulfilled”.1

Outre cela, une approche stylistique semblait d’autant moins s’imposer que cette littérature paraissait offrir au lecteur moderne une uniformité remarquable, qui n’a d’égale que celle dont ont fait preuve les critiques dans leurs jugements à son égard. A ce propos, on remarquera que Friedriech Diez, un des fondateurs de la philologie provençale, écrivait dès 1826: "Parcourez du regard le domaine lyrique des troubadours, prenez indistinctement, comparez; ce qui vous frappera d’abord, c’est l’unité de caractère poétique.

1Nathaniel B. SMITH, Figures of repetition..., p. 20.

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Cette littérature semblerait l’oeuvre d’un seul poète".1 En fait, cette affirmation était prudemment suivie d’un léger correctif, précisant qu’il s’agissait cependant d’un chant “modulé sous l’empire d’impressions diverses”.2 Il reste toutefois que ce jugement passablement défavorable peut être considéré comme typique et particulièrement représentatif, au point que — près d’un siècle après Friedriech Diez — Alfred Jeanroy n’hésitait pas à écrire: “Autant la poésie lyrique des Provençaux est variée dans sa forme, autant elle est monotone en son contenu”.3 Et d’ajouter immédiatement: “Ce trait a été noté par tous les critiques, même les plus bienveillants”.4

Prisonniers de préjugés romantiques ou post-romantiques qui les amenaient à juger la poésie médiévale par rapport aux seuls critères d’originalité et de sincérité, ces critiques ne pouvaient manquer d’en arriver à de tels anachronismes, étant donné leur réflexion fondée sur des apriorismes ne tenant compte en aucune manière de ce qui forme l’essence même du fait poétique médiéval.5 Partant,

1Friedriech DIEZ, ouv.cité, p.123.

2Ibid.

3Alfred JEANROY, ouv.cité, t.II, p.123.

4Ibid.

5Voir R.DRAGONETTI, Technique poétique, p.541; Erich KÖHLER, ‘Observations historiques et sociologiques sur la poésie des troubadours’, dans Archiv, VII (1964), p.41. — Voir aussi, André BERRY, Florilège des troubadours, Paris, F.Didot, 1930, p. XVIII: “... en effet, les ouvrages de Raynouard et de ses successeurs (...) parurent à une époque de faux-goût, où le commun des hommes ne voulait voir et admirer dans tous les poèmes anciens et modernes que des romantiques. Les troubadours, (...) furent prisés dans la mesure où l’on put les prendre pour des Mussets ou des Lamartines”

394.

ne nous étonnons donc pas de trouver chez eux des jugements parfois amers et désabusés, pareils à celui que porte Alfred Jeanroy sur la chanson courtoise: “La savante oeuvre d’art qu’est la chanson nous laisse rarement percevoir l’écho d’un sentiment sincère”.1

Et il est vrai, bien entendu, que dans la plupart des cas les textes lyriques médiévaux apparaissent comme étrangement “dépersonnalisés”. Les éléments biographiques, les mentions d’événements ou de sentiments authentiquement vécus sont rares ou très vagues.2 Et ce d’autant plus que le poète courtois était tenu, de par le fait même, à “la plus grande discrétion dans l’expression de ses hommages, de son bonheur, de ses déceptions”.3 Quelques noms de lieux, des allusions à l’une ou l’autre bataille ou aux croisades,4 des réminiscences

1Alfred JEANROY, Poésie, t.I, p.175.

2Il va sans dire que nous considérons ici au premier chef la canso. D’autres genres, tels le sirventes, le planh, la tenso... fournissent évidemment bien plus d’éléments référentiels. — Voir à ce sujet, d’une manière générale, ibid., pp.174-181 et Pierre BEC, Nouvelle anthologie, pp.117-148. — Pour les genres autres que la canso, voir du même auteur, La lyrique française au moyen-âge (XIIe-XIIIe siècles), Vol.I: Etudes; Paris, A.et J.Picard, 1977, 248 pp.

3Paul REMY, ouv.cité, p.12.

4W.M. WIACEK, Lexique des noms géographiques et ethniques dans les poésies des troubadours des XIIe et XIIIe siècles, Paris, Nizet, 1968, 260 pp. — Même si le poète fait usage de références plus précises, le critique se doit d’être prudent dans ses interprétations. Car ces références peuvent être réalistes, sans doute, mais aussi parfaitement symboliques; voir Pierre LASSALE, ‘La référence géographique chez Peire Cardenal’, dans Actes de Ve Congrès Intern.de Langue et de Litt.d’Oc et d’Etudes Franco-Prov., Nice, Les Belles Lettres, 1974, pp.198-207; dans une autre optique, structurale celle-ci, Patricia HARRIS-STABLEIN a démontré lors du congrès Gent de la Litteratura (Gand 1978) qu’“en suivant les rapports entre les lieux fictifs ou réels cités par les artistes, on établit les dimensions spatiales de la dynamique esthétique d’un texte” (La signification de Gand dans la cartologie poétique d’un troubadour du XIIe siècle: Bertran de Born’, dans Résumé des communications).

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littéraires,1 des louanges ou des reproches à l’adresse du protecteur, un gilos ou un lauzengier toujours anonymes,2 une domna qui se cache le plus souvent derrière un senhal...3 Voilà, à quelques exceptions près, les seuls éléments référentiels qu’offre généralement la chanson courtoise. Et il est évident que la situation est toute pareille chez Raimbaut d’Orange. Ajoutons à cela que même si son oeuvre n’est pas anonyme et qu’on possède somme toute — contrairement à ce qui est le cas pour nombre d’autres troubadours — quelques renseignements sur sa vie, ceux-ci ne nous aident guère à analyser son oeuvre poétique. Ainsi, là où son nom intervient dans le poème, c’est à des fins rien moins que symboliques.4

On conçoit dès lors aisément que toute tentative visant à retrouver dans ces poèmes des expressions d’authentiques aventures amoureuses ne peut qu’être hasardeuse, sinon tout à fait vaine. Cela peut sembler évident, mais ne l’e fut certes pas toujours, ni pour tout le monde. Et pour un Stanislas Stronski s’élevant contre ceux qui s’acharnaient à suivre dans les chansons courtoises "les

1Voir à ce propos le travail fort documenté de François PIROT, Recherches..., pp. 325-542.

2Voir e.a. Erich KÖHLER, art. cité, pp. 43-44.

3Voir Fritz BERGERT, Die von den Trobadors genannten oder gefeierten Damen, Halle, Max Niemeyer Verlag, 1913 et surtout, l’ouvrage plus récent et bien plus complet de Frank M. CHAMBERS, Proper names...

4Voir à ce propos, nos “Remarques” à XXI,46. — Sur l’anonymat des textes littéraires médiévaux, on consultera utilement Paul ZUMTHOR, Essai de poétique médiévale, Paris, éd. du Seuil, 1972, pp. 65sv.; du même auteur, voir aussi les chapitres intitulés ‘Autobiographie au Moyen Age’ et ‘Le je du poète et le moi du poète’, dans son ouvrage Langue, Texte, Enigme, Paris, éd. du Seuil, 1975, pp. 165-180 et 181-196; voir aussi Roger DRAGONETTI, La vie de la lettre, pp. 13sv.

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péripéties successives des sentiments du poète",1 combien d’autres qui, en fait, ne montrèrent pas plus de discernement en cette matière que les auteurs des Razos et des Vidas des troubadours. Rien d’étonnant dès lors si, critiquant les interprétations que d’aucuns ont pu faire de la poésie de Bernard de Ventadour, Moshé Lazar conclut: “On prend les mots ‘printemps’ et ‘automne’ (motifs purement conventionnels) pour des réalités, on y ajoute des métaphores et des expressions glanées dans diverses chansons, on paraphrase prosaïquement les images poétiques, et le ‘petit roman d’amour’ sentimental en même temps qu’il naît sous la plume du critique étouffe absolument le charme et l’incantation de l’oeuvre poétique. Procédant de cette manière, il faut bien le dire, les biographes modernes sont les disciples directs des biographes médiévaux”.2 De toute évidence, les éventuels renseignements que l’on pourrait tirer des textes eux-mêmes ne concernent, de façon générale, non pas la biographie réelle de l’auteur, mais plutôt ce que Paul Zumthor appelle, à juste titre, “certains aspects de son code imaginaire”.3

1Stanislas STRONSKI, Folquet de Marseille, p.X.

2Moshé LAZAR, Bernard de Ventadour, p.16. — A propos de la “technique” des biographes médiévaux, voir Jean BOUTIERE et A.H. SCHUTZ, ouv. cité, p.XII: “On a la nette impression que, si le ‘biographe’ dispose de renseignements, plus ou moins précis, il les donne, en les altérant peut-être, parfois, si sa mémoire est fidèle. A défaut d’informations, il tâche de tirer parti des indications contenues dans les vers du poète dont il s’occupe ou dans ceux de quelque confrère, son interprétation étant d’ailleurs quelquefois inexacte, invraisemblable ou même ridicule. Il se borne parfois à transcrire en mauvaise prose des vers qu’il ne comprend pas toujours. Il imagine, enfin, le cas échéant, des aventures qu’il ne se fait pas scrupule d’attribuer, identiques, à des troubadours différents; et s’il est à court d’invention, il emprunte tout simplement des thèmes connus.”

3Paul ZUMTHOR, Essai, p.65.

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Confrontés à ce qui leur semblait un manque de sincérité et d’originalité, les érudits ne se privèrent pas, par conséquent, d’exalter les troubadours chez lesquels ils croyaient retrouver ce dont ils déploraient tellement l’absence ailleurs. Il en fut ainsi de Bernard de Ventadour, à propos duquel on lit chez Jeanroy qu’il fut “le seul peut-être qui a placé dans la sincérité et la profondeur du sentiment la source de toute poésie”,1 opinion qui fait d’ailleurs la quasi-unanimité de la critique.2 Toutefois, il serait sans doute dangereux d’assimiler purement et simplement le motif3 du “chant qui vient du coeur” illustré magistralement, il est vrai, par Bernard de Ventadour,4 à une

1Alfred JEANROY, Poésie, t.I, p.138.

2On trouvera à ce sujet un bon status quaestionis dans Moshé LAZAR, ouv.cité, pp.9-12.

3Nous comprenons ici le terme “motif” comme Paul ZUMTHOR, Langue et technique poétique à l’époque romane (XIe-XIIIe siècles), Paris, Libr. Klincksieck, 1963, p.128: “... le thème n’est pas une entité idéale. Il se réalise à travers une pluralité de facteurs expressifs variables, dont un certain nombre sont attachés à lui de manière fixe, dont les autres interviennent irrégulièrement pour l’amplifier: je nomme ces facteurs des motifs. Les motifs sont de genres divers: du moins ont-ils tous pour fonction d’incarner le thème dans la réalité verbale de l’oeuvre”.

4Voir par exemple: Chantars no pot gaire valer/ si d’ins dal cor no mou lo chan, II,1-2 (“Rien ne sert de chanter si le chant ne vient du fond du coeur”); textes et trad. dans M. LAZAR, ouv.cité, pp.64-65. — Voir aussi Philippe MENARD, ‘Le coeur dans les poésies de Bernard de Ventadour’, dans Actes du Ve Congrès..., Nice, 1974, pp.182-197; Carol E.L. HOBER, "Heart and Love in Provençal and middle high German love lyrics: contextual analyses, Columbia Univ., Ph.D., 1978 (Ann Arbor, Univ. Microfilms International, 1979, — 19,397). — Pour la postérité de ce motif, voir Bruno NARDI, Dante e la cultura medievale. Nuovi Saggi di filologia dantesca, Bari, Laterza e Figli, 1949, chap.I: ‘Filosofia dell’amore nei rimatori italiani del duecento e in Dante’.

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poésie subjective et sincère semblable à celle des grands romantiques. De toute manière, il n’y a pas que chez lui que l’on puisse trouver de pareilles affirmations de sincérité: la plupart des troubadours se défendent de simuler dans leurs chansons et protestent hautement de l’authenticité de leurs sentiments.1 Raimbaut d’Orange lui-même n’échappe pas à la règle :

Car so qu’om van ab la lenga, taing ben que en pes lo tenga, car non pot aver pejor dec qui ditz so que no s’avença.

Car ce dont on se vante avec la langue, il faut bien qu’on le tienne en pensées, car celui qui dit ce qui n’advient pas, ne peut avoir de plus mauvais défaut. (XXXVIII,5-8)

C’est que le motif de la sincérité du chant est parfaitement traditionnel dans la lyrique courtoise: “Dans la chanson courtoise, la convenance du style impose non seulement une conformité de la diction aux arguments poétiques, mais exige en outre que le poète soit ému, touché par les thèmes lyriques qu’il choisit”.2 De là que pour rester sincère, le troubadour se dira obligé de faire une chanson triste et gaie à la fois:

1Sur le problème de la sincérité en littérature, considéré de manière générale, voir Henri PEYRE, Literature and sincerity, New Haven, Yale University Press, 1963, 362 pp. — En ce qui concerne plus particulièrement les troubadours, voir Dorothy R. SUTHERLAND, “L’élément théâtral dans la canso chez les troubadours de l’époque classique”, dans Revue de Langue et de Littérature d’Oc, XII-XIII (1962-63), pp.95-101 et Stephen MANNING, “Game and Earnest in the middle English and Provençal love lyrics”, dans Comparative Literature, XVIII (1966) pp.225-241.

2Roger DRAGONETTI, Poétique, p.21; voir aussi pp.21-30 et 552-554.- Signalons que l’importance du motif apparaît également de la fréquence des termes exprimant la loyauté et la véracité des sentiments. A ce propos; voir Glynnis M. CROPP, ouv.cité, pp.122-131 et Appendix I (“Tableaux”).

399.
Qu’ieu soy per vos gays, d’ira ples iratz-jauzens me faytz trobar

Puisque je suis à cause de vous gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. (XXIV,29-30)1

Dans la chanson XXXVI, en revanche, le poète n’est plus triste et gai à la fois. Il est franchement triste, aussi, son chant le sera aussi:

Ar non sui jes mals e astrucs, anz sui ben malastre de dreg. E pois malastre m’a eleg, farai vers malastruc e freg.

Certes, maintenant je ne suis pas malheureux et heureux [à la fois], au contraire je suis bien exactement malheureux. Et puisque l’infortune m’a élu, je ferai un vers malheureux et froid. (vv.1-4)

En outre, tout comme le feront les trouvères du Nord,2 les troubadours ne manquent pas de condamner sévèrement les simulateurs qui font état de sentiments qu’ils n’éprouvent point et qui, par le fait même, détournent le sens véritable des mots. On sait, par exemple, avec quelle véhémence s’élève Marcabru contre ceux qui se servent à cet

1Voir aussi, e.a., IX,22-28. — On trouvera une formulation analogue, quoique plus développée et plus explicite, chez Uc de Saint-Circ: Longamen ai atendu/una razon avinen/don fezes chansson plazen,/mas ancar non m’es venguda;/e si vuoill de razo/qu’ieu ai far vera chanson,/els sera mieig partida:/ chansos joiosa e marrida,/lausan del ben qu’ai agut/e plangen car l’ai perdut (vv.1-10) (“J’ai longtemps attendu [qu’il me vînt] un sujet agréable sur lequel je pourrais faire une chanson plaisante, mais je n’en ai pas encore trouvé; et si je veux faire une chanson sincère sur le sujet qui m’est propre, elle devra être mi-partie, gaie et triste, telle que je m’y féliciterai du bien que j’ai trouvé et m’y plaindrai de l’avoir perdu” (texte et trad. dans Alfred JEANROY, Anthologie des troubadours ..., p.125.)

2Roger DRAGONETTI, ouv.cité, p.23.

400.

effet de la falsa razos daurada,1 la “fausse éloquence”:

Trobador, ab sen d’enfansa, movon als pros atahina, e tomon en disciplina so que veritat autreia e fan los mots, per esmanssa, entrebeschatz de fraichura2

Des troubadours à l’esprit enfantin causent à ceux qui ont de la valeur de grandes entraves, tournent en contrainte ce que vérité octroie et font, par à peu près, les mots entremêlés de brisures.

Et à ce propos, il y aurait lieu de citer à nouveau les vv.5-8 de la chanson XXXVIII, où Raimbaut accuse celui qui ne parle pas tel qu’il pense, d’être affligé du pire défaut qui soit : non pot aver pejor lec.

Par ce biais, on touche à un autre motif de la poésie trobadoresque, celui de la perfection du chant : motif tout aussi traditionnel que celui de la sincérité et dont on trouve une illustration déjà chez Guillaume IX d’Aquitaine :

Ben vueill que sapchon li plusor d’un vers si es de bona color, qu’ieu ai trat de bon obrador qu’ieu port d’aicel mestier la flor, et es veritaz, e puese ne trair lo vers auctor, quant er lassatz3

Je veux bien que la majorité (des gens) sache à propos d’un vers s’il est de ‘bonne couleur’, car je l’ai sorti d’un bon atelier et en ce métier j’emporte la fleur, et cela est la vérité et je puis en prendre à témoin le vers lui-même, lorsqu’il sera lacé.

1J.M.L. DEJEANNE, Poésies complètes du troubadour Marcabru, Toulouse, Privat, 1909, chanson XXV,1.

2Texte et trad.: ibid., pp.178 et 182.

3Nicolò PASERO, Guglielmo IX d’Aquitania. Poesie, Roma-Modena, S.T.E.M.-Mucchi, 1973, p.165.

401.

Raimbaut d’Orange, quant à lui, ne manque pas de parsemer ses poèmes de déclarations du même genre, lui qui, fût-ce sur le mode ironique, déclare dans son no-say-que-s’es, qu’il est sel que sap be far totas fazendas can se vol ‘celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut’.1

Les deux motifs sont liés, disions-nous, car si le troubadour veut que son chant ne donne lieu à aucune mauvaise interprétation, s’il veut, en d’autres termes, que ses paroles demeurent “vraies”, il doit s’efforcer d’atteindre la perfection en épurant son chant, en le “limant”:2

pensius, pensan, enquier e serc - com si liman pogues roire l’estraing rot ni’l fer tiure - don mon escuer cor esclaire.

Pensif et pensant, je m’enquiers et je cherche de dont je puisse éclairer mon coeur obscur — comme si en limant je pouvais ronger la rouille inconvenante et les scories grossières. (I,21-24)

Et le chant ne sera “parfait” et “vrai”, que dans la mesure où Fin’amor le sous-tend, car comme le dit Aimeric de Peguilhan, en définitive, c’est d’Amor que tout vient:

1Voir XXIV, str.VI; voir aussi XIII,49-59; XVI,1-8; XVII,str. 1-3; XVIII,str.1, vv.37-38; XXII,8-10; XXX,8-9,65; XXXI,29-31; XXXV,5-7; XXXVII,54-55; XXXVIII,1-4; XXXIX,45-48.

2Voir aussi nos “Remarques” à I,19sv. — On en trouvera un autre exemple chez Marcabru: Ben dey mon chan esmerar / qu’om re no i puesca falsar,/ que per pauc es hom desmentitz “Je dois bien épurer tous mes chants, pour que de rien on ne puisse m’accuser, car pour bien peu de choses on est démenti” (éd.Dejeanne, ch.XL,5-7).

402.

Ancaras trob mais de ben en Amor, qe’l vil fai car e’l nesc’ gen parlan, e l’escars larc, e leial lo truan, e’l fol savi, e’l peco conoissoedor; e l’orgoillos domesga et homelia; e fai de dos cors un, tant ferm los lia. Per c’om non deu ad Amor contradir, pois tant gen sap esmedar e fenir. (XV,17-24)1

Je trouve encore plus de bien en Amour, car il rend estimable le misérable et d’un sot il fait quelqu’un qui parle noblement, et l’avare il rend généreux et le truand loyal. D’un fou il fait un sage et d’un niais un connaisseur; et l’orgueilleux, il le domestique et le rend humble; et de deux coeurs il en fait un, tant il les lie fermement. Pour cela, il ne faut pas s’opposer à Amour, puisqu’il sait si bien corriger et achever.

Aussi, les troubadours n’hésiteront-ils pas non plus à reconnaître le rôle éminent que joue Amour dans la conception et l’exécution du poème. Comme le dit Raimbaut:

Al prim qe’il timi sorz en sus e pel cim prim fueill del branquil, s’agues raizon, feirun bon vers; mas ma dona no vol q’el chan mais de leis, ni’l ven a talan; e chanz si d’amor non es faiq no val plus com ses domna amars (VII,1-7)

Aussitôt que s’élève le thym vers le haut et [[hand: qu’apparaissent]] dans la cime les premières feuilles des branches, si j’avais une motivation, je ferais un bon vers; mais ma Dame ne veut pas que je chante davantage à son sujet et elle ne le désire pas non plus; et si un chant n’est fait d’amour, il ne vaut rien de plus qu’aimer sans Dame.

Et si dans cet exemple la confusion entre le dieu Amour, inspirateur de toute chose et tout puissant, et l’amour, sentiment, est éventuellement possible,2 il n’est plus permis de douter à la vue de l’exemple suivant, emprunté à Arnaut Daniel:

1Texte dans William SHEPARD et Frank M. CHAMBERS, The poems of Aimeric de Peguilhan, Evanston, Northwestern University Press, 1950, p. 101.

2Encore qu’à notre avis l’ambiguïté soit voulue!

403.

faraï, c’Amors m’o comanda, breu chansson de razon loigna, que gen m’a duolch de la artz de s’escòla (XVI,3-5)1

Je ferai, puisqu’Amour me le commande, une brève chanson sur une ample matière, car il m’a fort bien initié aux arts de son école.

Dès lors, on peut dire que la chanson n’est bonne et vraie, parfaite, que lorsque le poète suit les “commandements” d’Amor, c’est-à-dire, en d’autres termes, lorsque le poète connaît particulièrement bien les conventions de la fin’amor et s’y soumet sans réserve. A cet égard, on ne peut que constater, avec Jean-Charles Payen, que la chanson “exige la connaissance d’un code qui intervient sur le double plan de l’écriture et de l’éthique”.2 On en trouvera d’ailleurs confirmation dans le fait que le terme bona cansò—employé tant dans les Vidas et les Razos que dans les textes mêmes des troubadours—semble n’inclure aucune appréciation d’ordre esthétique.1

1Texte dans Gianluigi TOJA, Arnaut Daniel..., pp.347-8. -Voir aussi Peter T. RICKETTS, Les chansons de Guilhem Montanhagol, troubadour provençal du XIIIe siècle, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1964, p.8: “qu’amors m’a dat saber, qu’aisso m’oyris / que s’om trobat non aques, robaria, Car Amour m’a donné science qui m’inspire tant que, si on n’avait jamais fait de vers, J’en ferais, moi” (VIII,19-20).

2Jean-Charles PAYEN, “Lo vers es fis e naturaus. Notes sur la poétique de Bernard de Ventadour”, dans Mélanges (...) Ch. Rostaing, Liège, 1980, t.II, p.810. — Voir aussi Nydia G.B. DE FERNÁNDEZ-PEREIRO, Originalidad y sinceridad en la poesía de amor trovadoresca, La Plata, Instituto de Filología, 1968, pp.88-89: “Para el trovador la expresión poética de los sentimientos se distingue de la vulgar y de la prosaica en que proviene de un alma superior, informada por el sistema de las virtudes morales de la fin’amor. Si en el hombre así formado, todo lo sincero y espontáneo coincide con principios y reglas generales, es que él ha identificado previamente con ellas su persona moral y no reconoce como suyos y auténticos otra clase de sentimientos”.

1Dietmar RIEGER, Gattungen und Gattungsbezeichnungen der Trobadorlyrik. Untersuchungen zum altprovenzalischen Sirventes, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1976, p.307: “Während bona den inhaltlichen Charakter der Lieder bezeichnet, verweist belzas ausschließlich auf die im wesentlichen formalästhetische Qualität dieser Gedichte”.

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En revanche, il renvoie très clairement au lien qu’il peut y avoir entre la chanson et l’éthique de la fin’amor. Ainsi, Dietmar Rieger a montré que la “bona canso eine Art terminologische Spezifizierung beinhaltet (...), es handelt sich also um die reine, dem Minneverhältnis in seiner idealen Form Ausdruck verleihende, Dame und Liebe feiernde Liebeskanzone, durch die der Trobador das öffentliche Ansehen (honor, usw.) seiner domna erhöhen will und sich gleichzeitig den als Lohn für diese Dienste angestrebten und auch versprochenen mains bens plasens näherzubringen hofft”.2

En fait, il n’y a pas lieu de s’interroger quant à l’éventuelle valeur d’authenticité de la poésie courtoise. Le problème n’est pas là et, surtout, il ne se pose pas en ces termes. Car les troubadours chantent “non l’amour qu’ils vivent dans les faits ou qu’ils ont vécu, mais l’amour idéal qu’ils pourraient vivre selon les suggestions de la convention courtoise”.3 Prendre dès lors pour des manifestations d’individualisme et de poésie subjective les protestations des troubadours s’élevant contre les simulateurs ne serait qu’un contresens: quoi qu’il y paraisse, il n’y a là que convention poétique. Convention qui devait cependant renvoyer à une réalité — non référentielle, bien sûr, mais se situant au niveau

2Ibid., p.306.- Voir aussi PAT, pp.187-190.

3Robert GUIETTE, “D’une poésie formelle en France au moyen-âge”, dans Questions de Littérature, Gand, 1960 (Romanica Gandensia, VIII), p.14. — Voir aussi Erich KÖHLER, art.cité, p.43. et nos “Remarques” à I,1.

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de l’énoncé et actualisée en tant que telle dans cet énoncé: à savoir, que tant le public que l’auteur lui-même étaient sensibles à la différence qu’il pouvait y avoir entre ce qui n’était qu’un simple exercice verbal1 et à une “vraie” chanson courtoise. Par là on voit “qu’un sens doit habiter la forme, et qu’enfin le plaisir poétique se dégrade, si le jeu technique n’est en même temps une expérience du fin amour”. C’est très exactement pour ces raisons-là que le chant du bederesc, évoqué par Raimbaut dans sa chanson I, peut fonctionner comme modèle idéal de la canso (il semble cars, douz e fenhz au poète): il est modèle idéal parce que, d’une part, il s’inspire de fin’amor (*c’ap loi s’espan, viu e noire, 'car il s’épanouit avec Joy, vit et croît’) et que, d’autre part, il est fait selon toutes les règles de l’art (qe’s compassaa e s’esqai’ra, ‘puisqu’il se compasse et se règle’).2

  1. Contrainte et dynamisme de la tradition

Les chansons d’amour occitane sont uniformes, sans doute, et conventionnelles. Et celles de Raimbaut d’Orange ne dérogent point à la règle. Mais loin d’être un défaut, c’est là le signe même de leur parfaite insertion dans le mode du dire courtois, de leur adéquation à la tradition et à la convenance et, partant, de leur réussite. Car contrairement au poète moderne, le troubadour ne tente pas "d’imposer une vision personnelle du monde en même temps qu’une

1Roger DRAGONETTI, Technique poétique, p.553.

2Voir supra, nos “Remarques” à I,1, ainsi que notre article déjà cité ‘vers une lecture de Cars, douz e fenhz...’, dans Mélanges (...) J.Horrent, Liège, 1980.

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