Raimbaut d'Orange
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Chanson XXXII

Si·l cors es pres, la lengua non es preza;

pp. 333–338

CHANSON XXXII : REMARQUES

str. II

Suivant en cela l’ordre donné par le ms. unique a, Pattison place la strophe Fols, dir ho ai...que’us ensenhet amar en seconde position.1 Tenant compte du manque de fiabilité de ce ms.,2 nous préférons cependant suivre la disposition de Carl Appel qui, considérant le v.16 (Fol, per mon cap, en qu’es sa cresma meza) se demande à juste titre “wessen cresma? Das des Joglar, weil nämlich dieser den Dichter zuerst son joglar genannt hat? oder ist die Strophe nicht vielmehr umgestellt, so dass sa cresma das Tauföl Göttes (...) bezeichnen soll? Wenn das letzte das Richtige ist, würde ich meinen, dass man die jetzige Strophe III vor II stellen sollte. So schliesst sich dann sa cresma an Dieus (jetz v.10, dann v.15)”.3

D’autre part, à lire le texte selon l’ordre des strophes supposé par Carl Appel, on obtient une belle progression anaphorique des strophes: Senher En Fols d’abord (dans ce qui serait alors la seconde strophe) — ce qui reste malgré tout “courtois” ainsi qu’il l’est dit dans la même strophe (es paraula corteza) — et puis, uniquement Fol (l’auteur ne désire apparemment plus être aussi “courtois”) en tête des trois strophes restantes. En outre, il a été remarqué4 que Jotglar fonctionnait dans ce poème comme mot à la rime et qu’il désignait à certains moments la Dame, à d’autres l’amant.5 Or, si l’on adopte la solution préconisée par Carl Appel, les rôles respectifs se répartissent comme suit, de strophe en strophe:

| str. I | Jotglap = | la Dame (v.4) | | str. II | " | la Dame (v.9) | | str. III | " | l’amant (v.14) | | — - - — | | — - - — - - — | | str. IV | " | la Dame (v.19) | | str. V | " | la Dame (v.24) | | str. VI | " | l’amant (v.29) |

En revanche, si comme Pattison on demeure fidèle au ms., ce parallélisme disparaît: au lieu d’avoir I+II / III et IV+V / VI, on obtiendrait: I (Dame) / II (Amant) / III (Dame) et IV+V / VI. En d’autres termes, nous avons ici un fait de structure supplémentaire qui, tout en n’étant absolument pas déterminant en soi, s’ajoute aux raisons permettant de croire au bien-fondé de l’hypothèse de Carl Appel, étant donné le goût des troubadours en général et de Raimbaut d’Orange en particulier pour ce genre de dispositions bien structurées.

S’ajoute à cela, que le contenu de ces deux strophes pourrait également fort bien s’accommoder de l’ordre proposé. Dans ce qui serait donc la seconde strophe, l’auteur s’adresse à son interlocuteur en l’appelant Senher En Fol, introduisant de la sorte un élément comique (Fol) tout en respectant les apparences de la courtoisie (Senher En), juxtaposant même, comme par une sorte d’insistance, deux marques de respect. Insistance d’ailleurs soulignée dans le vers-même, ainsi que nous l’avons déjà dit plus haut (es paraula corteza!). Dans cette strophe, il se plaint d’avoir été séparé par son interlocuteur de sa Dame et, suite à cela, de lui causer du chagrin. En outre, sans spécifier les liens qu’il pourrait y avoir entre cette Dame et le Senher En Fols, il accuse celui-ci de donas raubar. On comprend peut-être mieux dès lors pourquoi Raimbaut laisse tomber ces apparences courtoises dans les strophes suivantes et se sert uniquement de l’épithète Fol. C’est qu’à partir de ce qui est chez [[hand: nous]] la troisième strophe, il reprend le motif de la séparation d’avec la Dame, en mettant l’accent sur la responsabilité de son interlocuteur : non seulement ce dernier est la cause du chagrin que ressent la Dame, en plus c’est de sa propre femme qu’il s’agit. Par conséquent, en se conduisant de manière aussi nettement anticourtoise, il ne peut qu’être déclaré fol, tout comme mérite d’être rendu fou cel que’us ensehnet amar.

Ainsi, que ce soit syntaxiquement, structurellement ou du point de vue du contenu, il semble parfaitement justifié de lire ce poème dans cet ordre-ci.6

v.v. 7-10

Traduction de Pattison : “Woe is me, when I cause my Lady to weep for me! Since you have kept me away [from her] three months, according to my count; all people ought to say — by the faith I owe my Joglar — that you are the one who steals from ladies!”.7 Pour notre part, nous conservons las comme interjection, sans pour cela l’intégrer à ce qui suit. Quan per me...plorar peut être considéré comme une subordonnée auprès de tuit devon dir (v.9). Que m’avetz ... comdar peut être une relative avec madona comme antécédent, ce qui nous donne : 'Hélas! tous doivent dire (...) que vous êtes celui qui dépouille les dames, lorsque — pour moi — je fais pleurer ma Dame que vous m’avez enlevée depuis trois mois (...); ou bien, que est une conjonction de subordination, comme chez Pattison: ‘... je fais pleurer ma Dame, car vous m’avez enlevé trois mois...’. Tout dépend bien entendu du point de vue que l’on choisit d’accentuer mais dans l’un cas comme dans l’autre, il y a séparation entre la Dame et l’amant.

v.27

Si nous acceptons la correction de de en detz, empruntée à Carl Appel par Walter T. Pattison,8 il nous est toutefois plus difficile de saisir le sens qu’il faut donner à sa traduction: “...and you gave her...”. S’agit-il ici d’un complément d’objet direct, ou indirect ? Selon la syntaxe anglaise les deux sont possibles et quoi qu’il en soit, s’il s’agit d’un complément d’objet indirect, la phrase est incomplète en ce sens qu’à ce moment-là nous n’avons pas de COD. D’autre part, leis ne peut être un cas oblique (datif)! Force nous est, dès lors, de considérer cette forme comme un cas régime et de lui donner une fonction d’objet direct. Dans ce cas, vos peut être un pronom réfléchi et l’on pourrait traduire par: ‘et vous vous l’êtes donnée...’. De là la conclusion du poète: non es ges ben dar.9 Car il y a en effet eu injustice: la Dame s’est donnée au FoI (en vos s’es de tot meza), lui, il se l’est donnée (?) et il ne lui a rien donné en retour (pos tan val mais, ben l’i devetz tornar).

CHANSON XXXII: TEXTE ET TRADUCTION

Si·l cors es pres, la lengua non es preza; doncx dir puesc ieu so qu’ieu meils volgra far. Mais ieu poirai m’en en Dieu fiansar, et aprop Deu, m’en fi en mon Jotglar: 5. qu’en els ar es tot del meu desliurar. Senher En Fol ! Es paraula corteza! Las! Quan per me fauc madona plorar que m’avetz tout tres mes (so puesc comdar) tuit devon dir — fe que dei mon Jotglar! - 10. que vos etz sel que fai donas raubar! Fols, dir ho ai, sitot un pauc vos peza! Ogan d’aiso vos pot hom apelar qar de vostra dona que·us te tan quar, per nuilha re tenetz pres son jotglar. 15. Dieu afol cel que·us ensenhet amar! Fol, per mon cap en qu’es sa cresma meza, non a tan fort raubador sobre mar, que drutz raubatz, e donas faitz plorar. Non agra pro raubat en mon Jotglar ? 20. Voletz doncx mai ? No·n avetz pro, so·m par. Fol, deme·us prec, qar merce vos ai queza que no·m volcsetz del tot adreiturar, c’ab sol mon dreg no·m podetz ben paguar: si per dreg fos, non agratz mon Jotglar. 25. Ja·us crezet ill de si eussa donar.

Si le corps est prisonnier, la langue n’est pas prise; je peux donc dire ce que je re. Mais à ce propos, je pourrai me fier à Dieu et, après Dieu, je me fie à mon Jotglar: car en eux réside maintenant tout ce qui concerne ma délivrance.

Seigneur et sire Fol ! C’est là parole courtoise ! Hélas! Quand pour moi je fais pleurer ma Dame que vous m’avez enlevée [depuis] trois mois (ou: car vous m’avez enlevé...), cela je puis le compter, tous doivent dire — par la foi que je dois à mon Jotglar !- que vous êtes celui qui dépouille les dames!

Fol , je le dirai, même si cela vous pèse un peu! A partir de ce moment on peut vous appeler ainsi, car de votre Dame, qui vous tient si cher, vous tenez prisonnier son jongleur, sans nulle raison. Que Dieu rende fou celui qui vous apprit à aimer!

Fol, par mon chef en lequel Son chrême est mis, il n’y a de par la mer si grand voleur, car vous enlevez (dépouillez) les fidèles amants et faites pleurer les dames. N’auriez-vous pas assez volé à mon Jotglar ? Voulez-vous donc plus ? Vous n’en aurez aucun avantage, me semble-t-il.

Fol, je vous demande une dîme (= petite faveur), car je vous demandé merci afin que vous ne vouliez pas du tout me rendre justice (= car je vous ai demandé de ne pas du tout me rendre justice), parce que, avec mon droit seul, vous ne pouvez pas bien me payer! Si cela avait été par justice, jamais vous n’auriez eu mon Jotglar. Jamais elle n’entendit se donner à vous de son propre gré.

Fol, e·l sie·us det, qu’en vos s’es de tot meza, e vos detz leis — e non es ges ben dar! Pos tan val mais, ben l’i devetz tornar. Qu’als non mi da c’apela son jotglar, 30. et tot ab mi non lo podetz egar.

Fol, elle vous donna le sien (=ce qui lui appartenait, elle-même), car en vous (= en vos mains) elle s’est toute mise et vous vous l’êtes donnée — et cela n’est certes pas un bon don! Puisqu’elle vaut tellement plus, vous devriez bien lui donner [quelque chose] en retour. Car elle ne donne rien d’autre à moi, qu’elle appelle son jongleur, et vous ne pouvez pas complètement être égal à moi.

Sitot ab mi no·us hi podetz egar, si mi·l rendetz, ie·us en farai fin far.

Quoique vous ne puissiez être mon égal en cette matière, si vous me la rendez, je vous en ferai une noble action.