XXXII Si·l cors es pres, la lengua non es preza;
Tradition manuscrite & éditions
Si·l cors es pres, la lengua non es preza;
doncx dir puesc ieu so qu’ieu meils volgra
far.
Mais ieu poirai m’en en Dieu fiansar,
et aprop Deu, m’en fi en mon Jotglar:
qu’en els ar es tot del meu desliurar.
Si le corps est prisonnier, la langue n’est pas prise; je peux donc dire ce que je re. Mais à ce propos, je pourrai me fier à Dieu et, après Dieu, je me fie à mon Jotglar: car en eux réside maintenant tout ce qui concerne ma délivrance.
Senher En Fol ! Es paraula corteza!
Las! Quan per me fauc madona plorar
que m’avetz tout tres mes (so puesc comdar)
tuit devon dir — fe que dei mon Jotglar! -
que vos etz sel que fai donas raubar!
Seigneur et sire Fol ! C’est là parole courtoise ! Hélas! Quand pour moi je fais pleurer ma Dame que vous m’avez enlevée [depuis] trois mois (ou: car vous m’avez enlevé...), cela je puis le compter, tous doivent dire — par la foi que je dois à mon Jotglar !- que vous êtes celui qui dépouille les dames!
Fols, dir ho ai, sitot un pauc vos peza!
Ogan d’aiso vos pot hom apelar
qar de vostra dona que·us te tan quar,
per nuilha re tenetz pres son jotglar.
Dieu afol cel que·us ensenhet amar!
Fol , je le dirai, même si cela vous pèse un peu! A partir de ce moment on peut vous appeler ainsi, car de votre Dame, qui vous tient si cher, vous tenez prisonnier son jongleur, sans nulle raison. Que Dieu rende fou celui qui vous apprit à aimer!
Fol, per mon cap en qu’es sa cresma meza,
non a tan fort raubador sobre mar,
que drutz raubatz, e donas faitz plorar.
Non agra pro raubat en mon Jotglar ?
Voletz doncx mai ? No·n avetz pro, so·m par.
Fol, par mon chef en lequel Son chrême est mis, il n’y a de par la mer si grand voleur, car vous enlevez (dépouillez) les fidèles amants et faites pleurer les dames. N’auriez-vous pas assez volé à mon Jotglar ? Voulez-vous donc plus ? Vous n’en aurez aucun avantage, me semble-t-il.
Fol, deme·us prec, qar merce vos ai queza
que no·m volcsetz del tot adreiturar,
c’ab sol mon dreg no·m podetz ben paguar:
si per dreg fos, non agratz mon Jotglar.
Ja·us crezet ill de si eussa donar.
Fol, je vous demande une dîme (= petite faveur), car je vous demandé merci afin que vous ne vouliez pas du tout me rendre justice (= car je vous ai demandé de ne pas du tout me rendre justice), parce que, avec mon droit seul, vous ne pouvez pas bien me payer! Si cela avait été par justice, jamais vous n’auriez eu mon Jotglar. Jamais elle n’entendit se donner à vous de son propre gré.
Fol, e·l sie·us det, qu’en vos s’es de tot
e vos detz leis — e non es ges ben dar!
Pos tan val mais, ben l’i devetz tornar.
Qu’als non mi da c’apela son jotglar,
et tot ab mi non lo podetz egar.
Fol, elle vous donna le sien (=ce qui lui appartenait, elle-même), car en vous (= en vos mains) elle s’est toute mise et vous vous l’êtes donnée — et cela n’est certes pas un bon don! Puisqu’elle vaut tellement plus, vous devriez bien lui donner [quelque chose] en retour. Car elle ne donne rien d’autre à moi, qu’elle appelle son jongleur, et vous ne pouvez pas complètement être égal à moi.
Sitot ab mi no·us hi podetz egar,
si mi·l rendetz, ie·us en farai fin far.
Quoique vous ne puissiez être mon égal en cette matière, si vous me la rendez, je vous en ferai une noble action.