Chanson XXXI
Ara·m platz, Giraut de Borneill,
pp. 319–332
CHANSON XXXI : REMARQUES
vv.16-17
Il s’agit ici de vers fort difficiles qui, selon les éditeurs ont fait l’objet d’interprétations différentes. La chose est d’autant plus importante que nous nous trouvons dans ce cas-ci devant des prises de position en matière de poétique qui peuvent se révéler lourdes de conséquences. La tradition manuscrite est peu sûre et les éditeurs successifs de ce poème ont choisi, les uns, la leçon de ER, les autres, celle de DaN2:
ER
DaN2
Soulignons que dans le premier cas, la leçon de ER,1 on en arrive à un discours qui peut sembler pour le moins surprenant. A ce propos, Aurelio Roncaglia remarque que “ce serait, de la part de Raimbaut, un refus de placer à un niveau constant de valeur sa propre production poétique. Dans celle-ci il reconnaîtrait la présence de choses ‘mauvaises’ à côté des ‘bonnes’, de choses ‘petites’ à côté des ‘grandes’: une admission bien étrange chez un troubadour si conscient de son art”.2
Walter T. Pattison, pour sa part, est un des tenants de la seconde solution et, faisant de que ja ogan... une indépendante, il traduit: “May the good and the small and the great never praise them henceforth”.3 Cette seconde interprétation, tout comme celle de Kolb,4 est également refusée par Aurelio Roncaglia car, écrit-il, “non seulement elle admet au v.16 ce ja ogan qui a l’air d’un remplissage (...) sans aucune congruence au texte; mais elle détruit au v.17 la symétrie des antithèses par la coordination d’un seul adjectif négatif à deux positifs”.5 D’autre part, ajoute-t-il, même si l’on interprétait pauc comme les “les peu nombreux” ou la “minorité des élus”, cela ne résoudrait toujours rien, car "le v.17 en résulterait tout positif, et à trepelh, mot péjoratif, correspondrait de façon inconséquente justement cette situation à laquelle Raimbaut visiblement ambitionne: un public sélectionné et aristocratique. On aurait en somme l’absurde logique d’une consécutive exprimant le désir de Raimbaut en dépendance d’une principale où le troubadour déclare de la façon la plus explicite non vuoiz tu.6 En conséquence de quoi, il déclare fautive les deux leçons et propose de lire “avec contamination des témoignages”:
..... que’l lauzon tan (ou bien: qu’ho amon tan, ou encore: qu’ho aujon tan) l’avol co’l bo e’l pauc co’l gran.
Dans cette optique, conclut-il, “Le sens est clair: Raimbaut ne veut pas que son trobar soit agréé également par les hommes de rien et par les hommes de qualité: , par les gens vulgaires et par les esprits aristocratiques”.7
Personnellement, si nous acceptons en effet les réticences d’Aurelio Roncaglia vis-à-vis de la leçon des mss. ER, ses objections qui le mènent à refuser également celle de DN ne parviennent pas à nous convaincre. Aussi bien, nous avons tenté de soumettre celle-ci à un nouvel examen. Disons, de prime abord, que si ja ogan, peut bien entendu avoir une fonction de “remplissage”, la chose en soi ne nous paraît pas une raison suffisante pour refuser ces termes qui, par ailleurs, se retrouvent à bien d’autres endroits chez Raimbaut, sans être contestés pour cela.8 Qui plus est, nous ne pensons pas du tout qu’ils aient ici, en l’occurrence, une telle fonction. En effet, les vv. 16-17 ne forment pas nécessairement une consécutive, ni d’ailleurs une indépendante. Et face, tant à Pattison qu’à Roncaglia, on pourrait les interpréter comme étant une proposition causale introduite par que (=‘car’). D’autre part, ja ogan n’a pas nécessairement le sens négatif qu’y donne Pattison (“never... henceforth”), ce qui nous mènerait alors vers la traduction suivante: ‘Je ne veux pas que mon trobar tourne en telle confusion car déjà maintenant le louent...’. En outre, Roncaglia a peut-être raison de regretter la disparition de la symmétrie des antithèses, mais cela n’est le cas que si l’on considère que bo, pauc et gran désignent trois catégories distinctes et que l’on néglige de tenir compte des vers suivants, où apparaît un quatrième qualificatif, fatz (v.18). Jusqu’ici, en effet, les vv.18-19 semblent avoir été pris, par les critiques, pour une simple répétition de ce qui était dit précédemment. Pour les tenants de la leçon de ER, les fatz englobent tout simplement ceux qui am tan/l’avol co’l bo, e’l pauc co’l gran, tandis que pour les autres ils représentent, qualifiés d’un seul terme, ceux que l’on désigne au vers précédent par [; bon]e’l pauc [e’l gran].9 Il suffit cependant de ponctuer différemment ces vers pour voir se dégager une nouvelle antithèse, en lieu et place de celle dont Roncaglia regrettait l’absence dans la leçon de DaN.10
L’antithèse ne jouerait-elle pas à ce niveau-là: entre les “bons” (qu’ils soient humbles ou grands) et les “sots”, incapables de jamais comprendre quoi que ce soit à la véritable poésie?11
De la sorte, on a ici une affirmation qui, à notre avis, s’accorde on ne peut mieux à la haute opinion que se fait Raimbaut d’Orange de son oeuvre poétique : suite à l’objection de Giraut de Bornelh (= celui qui fait de la poésie “facile” sera aimé de tous), Raimbaut rétorque qu’il ne veut pas que son travail devienne de la sorte, déchoie à un tel niveau; car déjà maintenant sa poésie (“difficile”!) est estimée (lo lauzo) par les connaisseurs (l bon) quelle que soit leur condition sociale (e’l pau e’l gran) tandis qu’il n’y a que les fatz qui ne la louent pas, et ne le feront jamais, car ils n’y comprennent rien (non conoisson) et, qui plus est, s’en désintéressent (ni lor cal).
Stylistiquement parlant, nous pourrions ajouter que loin de perdre une antithèse, nous en avons une ici aussi (comme nous l’avons montré plus haut) et, qu’en outre, celle-ci est renforcée par une construction en chiasme, dont les termes non-antithétiques forment un polyptoton (lauzo, lauzatz):
Sans doute, nous nous écartons ici de l’opinion d’Erich Köhler, selon laquelle le trobar olus appartient “zum Privileg der höchsten Schicht innerhalb der höfischen Gesellschaft, des feudalen Hochadels”12 et que “die eng ständische Konzeption des trobar clus ihren Gipfel erreicht bei Raimbaut d’Orange”.13 Si l’on accepte notre interprétation de ces vers, on pourrait en effet en déduire que Raimbaut fait une distinction entre un public bon et un public fatz, sans que celle-ci soit liée à une discrimination d’ordre social, puisque les bon peuvent être tant pauc que gran. En fait, nous pourrions faire nôtre la remarque de Leo Pollmann qui affirme, sans nulle autre forme de preuve toutefois, que “Es geht hier um den dichtungstheoretische Grundsatz des trobar clus, um eine Schule, nicht um eine Stand”.14
vv. 32-33
Pattison traduit par: “A thing of great vileness was never a thing of great worth”.15 Ce vers de Raimbaut s’insère, selon Köhler, dans sa théorie selon laquelle le trobar clus n’est réservé qu’à une élite (sociale). Toutefois, la chose n’est16 si évidente, même si l’on ne tient pas compte de ce que nous avons dit à propos des vers précédents. D’ailleurs, la traduction même de Köhler n’impose pas nécessairement une telle interprétation du trobar clus. Bien moins, en fait, que celle de Pattison. En effet, là où ce dernier accorde à viutatz et à denhtatz des connotations renvoyant, éventuellement, à des différences sociales (“vileness” — “worth”), Köhler nous paraît plus près de la vérité lorsqu’il traduit par: “Denn niemals ist grosse Leichtigkeit geschätzt worden”.17 Et il s’explique, en ajoutant: “Die Deutung von vilatz im Sinn von Leichtigkeit, gemeiner Fasslichkeit, wird ausser durch die Synonymität von vil und leu noch durch die vorhergehende Verse nahegelegt: Giraut, sol que’l melh apparelh (...) me no chal, si no s’espan...”.18 Il est d’autant plus étonnant, dès lors, de voir Köhler en revenir à sa stricte interprétation d’ordre sociologique, dans le corps de son texte, après cette lecture (en notes!) d’ordre strictement poétique!
Str. VI
Si les premiers vers de cette strophe ne posent pas de problèmes (vv. 36-37), il n’en est certes pas de même de ceux qui suivent. Adolf Kolsen traduit mos sos levatz par “mein erhobener Gesang”, ajoutant que “der ‘erhobene’ Gesang ist derjenige, welcher mit lauter Stimme gesungen wird, d.h. mit Lust, weil er verständlich ist”.19 Salverda de Grave, quant à lui, pense que levat est un synonyme de levet (et de venansatz, v. 13) et traduit dès lors par ‘léger, enlevé’.20 Personnellement, c’est également vers cette traduction qu’iraient nos préférences. D’autre part, on remarquera que Pattison, lui, s’il donne comme Kolsen le sens de ‘lofty’ à levatz, interprète le passage dans un sens ironique. Le ponctuant différemment de la majorité de ses prédécesseurs, il traduit: “... and for that reason I am indeed more dismayed (than ever, as to wether or not I should follow your advice). Let a hoarse-voice singer garble and sing badly my lofty tune, as I do not judge it fitting for a person of a high rank”.21
La première partie de la traduction de Kolsen, reprise par la plupart des traducteurs de cette pièce,22 nous semble toutefois davantage dans la logique du texte: “Ist mir also mein (...) Gesang mehr Mühe wert...”.23 On se souviendra que dans la str. IV, Giraut avait affirmé ne pas vouloir se donner de la peine à faire des poèmes difficiles ne recueillant quand même aucun succès (vv. 22-24). A quoi Raimbaut avait fait remarquer que ses poèmes ne lui coûtaient aucun effort (vv. 29-30). D’où la nouvelle réaction de Giraut: mes chansons légères ne me demandent certainement pas plus de peine!
Quant à la seconde partie du passage, là les interprétations diffèrent assez sensiblement les unes des autres:24
A. Kolsen: “ist mir also mein erhobener Gesang mehr Mühe wert, so möge ein Heiserer ihn mir immerhin verunstalten und denen schlecht vortragen, welchen ich als ihr Dienstmann nicht etwa einen Tributgesang schulde”
J. Anglade: “Et si cependant, la mélodie légère de mes vers me coûte plus de travail que celle d’un poète enroué, je consens que tout homme — pourvu que je ne lui doive rien — me la décrire et m’en dise du mal!”
J. Audiau & R. Lavaud: “Si donc ma poésie aux notes élevées me vaut plus de difficulté, qu’un enroué me la démolisse et la dise mal, car je l’ai donnée à autrui sans faire de réserve (?)”
R. Nelli & R. Lavaud: “Et pourtant en ceci m’inquiète davantage ma mélodie légère: c’est que me la détraque et la dise mal un chanteur enroué, à qui on n’en devra point de récompense”
A. Press: “And yet if my piping tune costs me any more effort, then let some croaker garble and sing it badly! for I deem it not fit for a man of property.”
On remarquera bien sûr que les uns suivent la leçon des mss. ER {lang=oc}(a cui l’om no·n deya sensal) et que les autres optent pour DaN^2 {lang=oc}(qe no·l deing home sesal). Il est forcément difficile de faire un choix ici. Aussi bien, nous restons fort dubitatif quant à l’attitude à adopter. Finalement, nous nous sommes laissé guider plutôt par le contexte et par une sorte de logique interne que nous avons tenté de préserver tout au long du poème. Normalement, une affirmation du genre de ‘...et si ce que je dis n’est pas vrai, ...’, peut fort bien s’insérer dans une espèce de formule de défi du type ‘Si je mens, que je sois maudit’ ou ‘...que ce à quoi je tiens le plus me soit enlevé’, etc. D’autre part, le terme se(n)sal pourrait en effet se lire se(n)s al, comme le font Audiau et Lavaud. Toutefois, si j’[']on traduit comme Nelli et Lavaud, par exemple, on pourrait très bien comprendre le terme censal (= ‘récompense’) comme se rapportant à la chanson elle-même (l’antécédent de cui peut être enraumatz mais aussi mos sos), auquel cas on serait en droit d’y voir une allusion au v.28, où Giraut parlait précisément de la ‘récompense’ qu’offrait la poésie. Dans ce cas, nous proposerions pour l’ensemble du passage la traduction suivante: ‘Et cependant, si mon poème léger me vaut davantage de difficultés, qu’un enroué me le disloque et me le dise mal, de sorte qu’on ne lui doive aucune récompense’.
Str. VII-VIII
La plupart des critiques sont d’avis que le débat portant sur le trobar clus prend fin après la str. VI. Et la conclusion de René Nelli et René Lavaud à ce propos nous paraît représentative de cela : "Linhaure (Raimbaut), se souvenant qu’avant tout il est amoureux (fis amans, str.VI,2), trouve tout à coup cette discussion oiseuse. Et Giraut revient aussi à ses amours.25 C’est en effet ce qu’on pourrait déduire du texte, à première vue. Or, dans notre interprétation la tenson continue vraiment et nous pensons que ces strophes doivent être interprétées dans cette optique. Face aux arguments de Giraut — qui apparemment ne comprend pas exactement de quoi Raimbaut parle26 — ce dernier ne sait plus où il en est : on lui parle de public, alors que lui ne s’occupe que de sa poésie ; on lui reproche de faire des poèmes difficiles que le poète prend peine à composer, alors que pour lui la chose semble aller de soi...
Aussi bien, son dernier argument est celui de ce qui est à la base-même de tout poème : un fin joi natural (v. 48). C’est là, sans doute, une image de la Dame, mais c’est surtout le “type”27 de l’expérience qui donne naissance au chant. C’est par fin’amor que se constitue le chant. Tout le reste (can d’als cossir) n’est pas coral : toute autre considération ne “vient pas du coeur”, n’est pas “sincère”, est nulle et non avenue.28 Et c’est là, finalement, que Raimbaut parvient à toucher Giraut. Car parlant de ce fin joi, il a évoqué par cela-même l’expérience commune de la tradition troba doresque qu’ils partagent l’un comme l’autre, et sans laquelle il n’y a pas de poésie. C’est pour cela, croyons-nous, que dans la str. VIII, Giraut évoque à son tour ce qui forme l’inspiration de ses poèmes, cella cui reblan, la Dame qui est au centre de ses pensées. C’est pour cela aussi qu’il qualifie ce qui précède de fols pensatz outra cuidatz et de doptansa leial (vv. 54-55). Défendant de telles théories qui vont à l’encontre de la courtoisie, il a commis une faute envers cette Dame qui, pourtant, l’avait haussé à son niveau (no’m soven com me fes comtal ?). En d’autres termes, il a commis une faute envers la poésie elle-même, alors que la pratique de celle-ci lui était familière !
vv. 53 — 55
Emilio Vuolo propose pour ces vers une lecture légèrement différente de celle de Pattison, mais qui n’en modifie toutefois pas le sens. Suivant en cela Adolf Kolsen, Jean Audiau et René Lavaud ainsi que Martin de Riquer,29 il supprime le point d’exclamation que place Pattison après le v. 54 et traduit : “[Ma 7] quale folle, temerario pensiero mi ha fatto sorgere [questo 7] sleale timore”.30
vv. 59-60
La cort rial (...) ric e cabal vers laquelle Giraut de Bornelh dit s’en aller avant Noël, serait pour Walter T. Pattison “in all probability one of the courts of Spain”,31 tandis que pour Adolf Kolsen et Martín de Riquer, il s’agirait plus que vraisemblablement de celle d’Alphonse II d’Aragon.32 A cela, Emilio Vuolo oppose, non sans raison nous semble-t-il, que s’il en était vraiment ainsi, la réponse de Giraut à la question posée par Raimbaut (str. IX) serait bien peu courtoise : “Sarebbe lo stesso, penso, que far capire o rinfacciare, implicitamente, la poca importanza e la povertà della ‘corte d’Aurenga’, che ha finora bene o male ospitato, si suppone, il trovatore girovago”.33 Croyant que cette tornade doit être mise en rapport avec le v. 56, où Giraut rappelle celle qui le fit comtaz, Emilio Vuolo est d’avis que cette cort rial n’est autre que celle où règne la Dame de Giraut : “E solo così egli sa di poter giustificare pienamente di fronte a Rambaldo quella partenza ‘prima di Natale’ e di non offenderlo dichiarando quasi di preferire alla sua un’altra corte, ‘più ricca e potente’”.34 Il en voit d’ailleurs la preuve dans un autre poème de Giraut de Bornelh, No posc sofrir (éd. Kolsen, XL, vv. 61-70), où lui paraît évidente “la connessione, e quasi l’identificazione, di una corte proprio imperiale, oltreché ‘reale’, con la dimora o l’entourage della donna amata”.35
CHANSON XXXI: TEXTE ET TRADUCTION
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Maintenant il me plaît, Giraut de Bornelh, que je sache pourquoi vous allez blâmant le trobar clus et pour quelle raison. Dites-moi ceci: si vous prisez tellement ce qui est commun à tous, car alors tous seront égaux.
Seigneur Linhaure, je ne me plains pas si chacun “trouve” à son gré. Mais je suis juge d’autant que si quelqu’un le fait facilement et de façon commune, il est plus aimé et plus prisé; et vous, ne me tournez pas cela à mal (= ne m’en veuillez pas pour cela).
Giraut, je ne veux pas que ma poésie tourne (=tombe) en une telle confusion, car déjà maintenant les bons la louent, qu’ils soient petits ou grands. [Mais] jamais elle ne sera louée par les sots, car ils ne connaissent pas (et cela leur importe peu) ce qui est le plus précieux et ce qui vaut plus.
Linhaure, si je veille pour cela ou convertis mon confort en peine, il semble que je redoute le tumulte (des applaudissements). Pourquoi “trouvez-vous”, s’il ne vous plaît que le sachent aussitôt tous ? Car un chant ne rapporte pas d’autre profit.
Giraut, pourvu que je prépare ce qui est le mieux et que je le dise immédiatement et que je le mette en relief, il m’est indifférent si cela ne se répand aussitôt. Car jamais grande facilité ne fut chose rare: pour cette raison, on prise plus l’or que le sel, et de tout chant il en va de même.
[[hand: marginal top-left “per o si m’ai Pb!! / cf. 305 n.5”]]
[[hand: illegible marginal note at foot of column]]
Linhaure, vous êtes de fort bon conseil et un parfait amant argumentant, et cependant, si mon poème léger me vaut davantage de difficultés, qu’un enroué me le disloque et me le dise mal, de sorte qu’on ne lui doive pas de récompense.
Giraut, par le ciel et par le soleil et par la clarté qui s’épand, je ne sais pas de quoi nous allons parlant ni d’où je suis né, tant je suis troublé. Je pense tellement à une noble joie naturelle que, quand je pense à autre chose, cela ne me vient pas du coeur!
Linhaure, celle que je requiers d’amour me tourne le côté vermeil de l’écu, de sorte que je veux dire: “Je me recommande à Dieu”! Quelle folle et outrecuidante pensée m’a apporté doute déloyal! Est-ce que je ne me souviens donc pas comment elle me fit comtal (= comment elle m’éleva à son rang)
Giraut, ce m’est désagréable, par Saint Martial, que vous vous en alliez d’ici à la nativité.
Linhaure, c’est que je m’en vais maintenant vers une cour royale, noble et puissante.