Chanson XXXVIII
Pois tals sabers mi sortz e·m creis
pp. 375–379
CHANSON XXXVIII : REMARQUES
v.17
On peut bien entendu traduire E qui anc jorn d’amar si feis par “And anyone who ever devoted himself to loving”.1 Cependant, dans la mesure où, une fois de plus, ce poème traite d’un problème de poétique,2 il est nécessaire, nous semble-t-il, de ne pas perdre de vue lors de cette traduction les connotations du verbe fenher que nous avons dégagées précédemment.3
v.23
La forme s’esplec est une troisième personne du subjonctif présent soit du verbe esplegar, soit d’esplechar. Les deux verbes ont le même sens général (‘employer, user, jouir de, atteindre’4) avec quelques significations plus particulières pour chacun d’eux.5 Toutefois, ils ont une origine commune, explicare.6 Puisqu’il est ici question du travail poétique et que la forme esplechar (dérivée en fait d’explicitum, participe passé d’explicare7), semble être plus employée en relation avec la notion de ‘travail’,8 nous proposerions de traduire par ‘s’exécuter, s’accomplir’.
v.27
La traduction que donne Pattison de ce vers — “and because my love for her constantly bound me fast...”9 — nous semble erronée, et ce pour plusieurs raisons. Il y a d’abord le fait que l’adverbe anc signifie plutôt “oncques, jamais”,10 alors que Pattison lui donne le sens exactement opposé de “constantly”, qu’il emprunte apparemment au tos temps de vers suivant. Ensuite, la forme verbale destreïa est une troisième personne du parfait de destrenher, que Pattison traduit par un présent (“...bound me”). Finalement, amors est précédé d’un possessif de la troisième personne (s’) que l’éditeur néglige totalement, au point de le traduire par une première personne (“...my love”)! alors que, d’autre part, il introduit dans sa traduction un pronom personnel de la troisième personne en fonction prépositionnelle (“...for her”) qui n’apparaît nulle part dans le texte.
Compte tenu de tout cela, on pourrait proposer la traduction suivante: ‘Et puisque jamais son amour ne me domina...’. Pareille affirmation pourrait sembler paradoxale, là où le narrateur vient de dire que Estat ai fis amies adreïz (v.25). En fait, il n’y a rien de paradoxal ici: lui, il a toujours été fidèle à sa Dame, il l’a toujours aimée; elle, en revanche, n’a fait que le tromper (v.26). Elle ne l’a donc jamais aimée, en conséquence de quoi son amour (à elle) n’a jamais pu le dominer, puisque cet amour était inexistant!
Il y a là, sans doute, une façon pour le moins étonnante d’exprimer les choses, mais nous pensons trouver confirmation de ce que nous avançons dans les vers suivants. En effet, le poète poursuit en disant que maintenant (aras), il ne veut plus entendre sa Dame dire quoi que ce soit qui puisse le retenir (vv.29-30). En d’autres termes, il ne veut plus entendre aucun mot d’amour qui puisse le “dominer”: maintenant, il est trop tard, elle le trompe (v.31) et il ne fait plus que chasser la proie qu’un autre possède déjà (v.31). ‘Que méchanceté et fausseté restent avec elle et son ami’ (vv.33-34), car maintenant, il connaît un autre Joy (vv.35sv.)!
CHANSON XXXVIII: TEXTE ET TRADUCTION
Puisque tel savoir naît et croît en moi que je sais faire de la poésie — et moi je le dis! — ce sera [it] mal si cela n’apparaît pas et j’en serai blâmé si je m’en abstiens. Car ce dont on se vante avec la langue, il faut bien qu’on le tienne en pensées, car celui qui dit ce qui n’advient pas, ne peut avoir de plus mauvais défaut.
Maintenant j’ai joie car nous nous séparons du froid et les abris (des oiseaux) demeurent seuls (=inemployés). Les oiseaux — et c’est leur loi que de chanter aucun d’eux ne s’abstienne — chacun d’eux se réjouit en sa langue de la nouvelle saison dont il se souvient; et des arbres qui sont tous secs, le feuillage s’aligne le long des branches.
Et quiconque jamais s’occupa d’amour, il ne doit pas maintenant s’en déraciner, car avec la nouvelle saison qui se réveille, chacun doit avoir son coeur plus noble. Et celui qui ne sait pas dire avec la langue ce qui convient, qu’il apprenne comment s’accomplir avec nouveau Joy: car c’est ainsi que Pretz veut qu’on se gouverne.
J’ai été fidèle et droit ami d’une [dame] qui me trompait par ruse, et puisque son amour jamais ne me domina, j’en aurai tout le temps le coeur irrité. Mais maintenant, je ne veux pas entendre avec (=de) sa langue le mot qui puisse me lier, parce qu’un autre avec elle se “frotte” et je chasse ce que celui-ci prend!
Qu’avec celle-là restent méchanceté et fausseté, et avec son ami! Car un tel Joy m’a pris et enflammé, dont certes jamais je ne croirai fausse exhortation. Au contraire, je veux qu’on me coupe la langue si jamais je crois calomnie à son sujet ou si je me défais de son amour, même si je savais en perdre Orange!
Il convient bien que je sois fidèle envers elle, car jamais je ne m’élevai aussi haut. Et Notre Seigneur lui-même fit presque une faute en ce qui la concerne, car il sut à peine dire avec la langue “ainsi je veux qu’elle devienne!”, car à la beauté qu’il établit en elle, il ne voulut pas qu’une autre aspire!
Dame, je ne sais vous faire long plaidoyer, mais vous pouvez faire de moi un mendiant ou plus riche que jamais ne fut aucun roi! En tout je suis en votre pouvoir! Dites seulement, vous, avec la langue, comment vous voulez que je me conduise, car j’ai le coeur qui fut toujours ainsi et puissé-je jamais m’occuper d’une autre !
Dame, je ne vous demande rien avec la la langue, si ce n’est que je puisse vous étreindre en baisant, en tel lieu où je puisse me joindre à vous et vous ceindre de mes deux bras!
Levet, fais entendre ta langue dans laquelle Beauté est dépeinte; qu’elle ait un tel vers, celle dont je parle, de sorte qu’elle se souvienne de moi!