Raimbaut d'Orange
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Chanson XXXVII

Als durs, crus, cozens lauzengiers

pp. 368–374

CHANSON XXXVII: REMARQUES

v.7

Walter T. Pattison écrit malserva barata qu’il traduit par “evil trickery”, notant de surcroît que, comme l’avance Carl Appel, malserva est un nouveau mot inventé par Raimbaut d’Orange et réapparaissant d’ailleurs chez Peire Vidal.1

Sans doute, Raimbaut est réputé pour être un forgeur de mots, mais en cette matière la prudence est de rigueur. Remarquons que chez Peire Vidal on lit, en fait, non malserva mais bien sotz mal serva barata; ce que Joseph Anglade traduit par “sous une mauvaise et honteuse domination”.2 Mal et serva y sont donc bien deux termes différents, ce qui réduit tout de même sensiblement la valeur de l’argumentation de Carl Appel et de Pattison: loin d’avoir emprunté son néologisme à Raimbaut, Peire Vidal emploie tout simplement deux mots existants pour déterminer senhoria. Il en va de même dans l’édition d’Avalle qui — la chose est plaisante! — dans son explication du syntagme renvoie son lecteur à Pattison en faisant remarquer que “l’espressione mal serva si ritrova in Raimbaut d’Aurenga”.3

Quoi qu’il en soit, rien ne nous autorise à considérer qu’il y ait ici un néologisme, et ce d’autant plus que la tradition manuscrite elle-même ne nous donne aucune indication en ce sens. En effet, dans tous les mss. les deux mots apparaissent nettement séparés, sauf dans A où l’on trouve maluaza qui est, de toute évidence, une leçon à rejeter: mal serva dans CDa et mals serva dans IKN.4 En outre, à respecter la tradition manuscrite, on sauvegarde également le parallélisme avec le v.20 où l’on trouve un syntagme parfaitement similaire: verguonhos avol barat.5

vv.11-14

Tout comme en ancien français, nous avons ici dans la complétive une négation explétive après “un verbe marquant un effort préventif (idée de ne pas renoncer à, de ne pas cesser de, etc.”:6 non er laissar / qu’ieu ... no’l s combata. De ce fait, il est assez piquant de voir Raimbaut affirmer, d’une part, qu’il combattra les lauzengier avec leurs propres armes, c.-à-d. ab mal dir, et, d’autre part, que cette “tactique” lui pèse (si’m peza, mas...). En effet, on se souviendra qu’il s’agit là d’un procédé que nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises chez Raimbaut.7 Dans cette optique, le si’m peza, mas... du début du vers devient — à un second niveau — rien moins qu’ironique! Et si nous avons raison, cette intention ironique devient plus apparente encore si l’on déplace, dans le v.11, la virgule que Pattison introduit après peza. Il suffit en effet de lire Si’m peza mas, ... pour que cette idée acquière plus de force encore: “Même si cela me pèse davantage (=même si j’en éprouve plus d’ennuis), je ne cesserai pas...”.

v.13

Pour Pattison, del plus est une expression analogue au français “du reste”, qui lui semble parfaitement explicative. Au point d’ailleurs qu’il ne la traduit même pas.8

S’il est vrai que les troubadours font régulièrement usage de pareilles expressions “bouche-trous”, il n’en demeure pas moins que dans certains cas elles peuvent parfaitement être fonctionnalisées. En ce qui concerne del plus, il en est p.ex. le cas dans Fins e leials e senes tot engan, poème attribué à Aimeric de Belenoï: E si de’l plus podetz faire clamors (éd. Dumitrescu, XVII,35) où de’l plus a le sens de ‘davantage, autre chose’.9 On en trouvera un autre exemple dans Dona, genser qe no sai dir, un des “saluts d’amour” d’Arnaut de Mareuil: de pus no’us prec (éd. Bec, I, 195).10 C’est par ailleurs ce dernier sens que semble réclamer le contexte général de cette expression dans le texte de Raimbaut d’Orange: ‘Et certes, qu’ils ne me rendent pas grâces plus longtemps de ce que je ne les tue pas tous!’.

v.57

Partant de la leçon du ms.a, Pailharet, non ies granz pailliers, Pattison conclut à l’existence d’un jeu de mots portant sur le nom du jongleur (présumé ?) de Raimbaut, pailharet étant le diminutif de pahlier (=grenier à paille) et également le diminutif de palhard (‘paillard’).11

En ce qui nous concerne, nous verrions plutôt le jeu de mots s’établir à partir de parliers, ainsi que le suggérait Carl Appel.12 La tradition manuscrite nous semble d’ailleurs des plus affirmatives à ce propos, étant donné que l’on trouve dans tous les mss. (sauf a, naturellement) la leçon parliers à la rime! Puisque, de l’aveu-même de Pattison le ms. C est le plus fiable, pourquoi ne pas, dès lors, également le suivre pour le premier mot du vers: Porlairatz? C’est d’ailleurs ce que fit Appel, corrigeant la leçon de C en Parlairatz.13 Cette hypothèse nous semble au moins aussi valable que celle de Pattison.

CHANSON XXXVII: TEXTE ET TRADUCTION

Als durs, crus, cozens lauzengiers - enojos, vilans, mals parliers - dirai un vers que m’ai pensat. Que ja d’als no·i aura parlat, 5. qu’a pauc lo cor no m’esclata d’aisso qu’ieu ai vist e proat de lur mal serva barata. E dirai vos de lur mestiers si cum selh qu’en es costumiers 10. d’auzir e de sufrir lur glat. Si·m peza mas, non er laissat qu’ieu ab mal dir no·ls combata. E ja del plus no·m sapchon grat qar mos cors totz non los mata. 15. Lauzenjador fan encombriers als cortes e als dreituriers e a cellas qu’an cor auzat. E quecx per aquel eis mercat a l’autre cobre et aplata 20. son verguinhos avol barat - aissi son de fer’escata! Per que·y falh totz bos cavaliers que·ls cre; q’us non l’es plazentiers mas per qu’en traga mielhs son at. 25. Qu’il pesson “Ist malaürat”! Pus d’als non val una rata des que·l fara so voluntat o·lh dira lauzenja grata

[[hand: marginal “c” (with tick) beside the third strophe, ll. 18-20; insertion caret after “l’autre” (l. 19)]]

Aux durs, cruels et désagréables lauzengier — ennuyeux, vilains, mauvais parleurs — je dirai un vers que je me suis pensé (=que j’ai élaboré en pensée). Car certes il n’y sera parlé de rien d’autre, car il s’en faut de peu que mon coeur n’éclate de ce que j’ai vu et éprouvé de mauvaise et honteuse tromperie.

Et je vous parlerai de leur façon d’agir à la façon de celui qui a coutume d’entendre et de souffrir leurs glapissements. Même si cela me pèse davantage, je ne laisserai pas de les combattre en faisant usage de la médisance. Et certes, qu’ils ne me rendent pas grâce plus longtemps de ce que je ne les tue pas tous.

Les lauzenjador font des ennuis aux courtois et aux justes et à celles qui ont coeur hardi. Et chacun cache et cèle à l’autre, par ce marché même, sa honteuse et mauvaise tromperie — ainsi sont-ils de mauvaise race!

C’est pourquoi il fait une faute, tout bon chevalier qui les croit; car nul (lauzengier) ne lui est aimable, si ce n’est pour mieux en tirer son besoin. Car ils pensent “Ce maladroit”! Et puis, ce dernier ne vaut pas une souris dès qu’il fera sa volonté (= celle du lauzengier) ou lui dira médisance amusante.

D’autres n’i a que van estiers, 30. que·s fa quecx cortes ufaniers, que per outracujar mot fat, o cuj’aver mielhs guazanhat cel qu’a plus la lengua lata en dir de partir l’amistat 35. de cels en cui Jois s’afata. Que·l plus pros e·ls plus gualaubiers vei de lauzenjar prezentiers. E pes me d’ome c’a amat: cum pot far amador irat ? 40. Mas ges (qui qu’en crit ni·n glata!) non amon tug cil qu’an baizat! So sap midons na Lobata. Tal cug’esser cortes entiers 45. qu’es vilans dels quatre ladriers et a·l cor dins mal ensenhat. Plus que feutres sembla sendat ni cuers de bou escarlata, non sabon mais que n’an trobat. 50. E quecx quo·s pot calafata Pos non aus mos durs deziriers dir, tan tem que·l dans fos dobliers, maldirai los en luec d’aurat. E Dieus — quar fara caritat - 55. los maldiga e·ls abata sai e pueys lai, en Neiron prat, on recebran deliurata. Parlairat (?), non ges grans parliers, d’aquest vers ompli tos paniers 60. e porta tot ton col cargat a 'n Girart, de cuy ai peccat, a Perpinhan part Laucata. E di·l (per que m’aia comprat) qu’el cassa·s e’n desbarata.

Il en est d’autres qui se conduisent autrement, de sorte que chacun se montre courtois somptueux (=fanfaron) car par déraison fort sotte, il croit avoir meilleure conduite, celui qui a la langue plus large en fait de paroles qui mettent fin à l’amitié de ceux en qui Joy se prépare (=naît).

Car le plus preux et le plus gracieux, je le vois disposé à calomnie. Et je pense à un homme qui a aimé: comment peut-il irriter des amants ? Mais certes, quel que soit celui qui en crie ou qui en aboie, tous ceux qui ont fait l’amour n’aiment pas [pour cela]. C’est ce que sait Midons Dame Lobata.

Tel croit être entièrement courtois qui est vilain des quatre côtés et qui a, à l’intérieur, le coeur mal enseigné. Pas plus que feutre ne ressemble à soie ni peau de boeuf à écarlate, ils ne savent rien de plus que ce qu’ils ont inventé. Et chacun calfeutre (ajoute) comme il peut.

Puisque je n’ose pas dire mon ferme désir, tant je crains que le dommage ne m’en fut double, je les maudirai comme un fou. Et que Dieu — car il fera charité — les maudisse et les abatte, ici et puis là, dans le pré de Néron où ils recevront leur salaire.

‘Petit bavard’ (?), non pas grand parleur, remplis ton panier de ce vers et porte-le, tout ton cou (= dos) chargé, à seigneur Girart, de qui je souffre infortune, à Perpignan, au-delà de Leucate. Et dis-lui, afin que je me sois payé (=vengé), qu’il se chasse et qu’il en fait un vil marché (?)

Ben chant, qui que s’en debata, 65. dels lauzengiers qu’an Joi baissat del suc entro la sabata. Joglar, s’eu ja cautz sabata, qi no·us ve pauc a cavalgat, ni sap per qe se debata.

Je chante bien, quel que soit celui qui en débatte, à propos des lauzengier qui ont abaissé Joy du sommet de la tête jusqu’au soulier.

Joglar, que je ne porte jamais de souliers, mais celui qui ne vous voit pas, n’a pas beaucoup chevauché et ne sait pas de quoi nous débattons.