Chanson XXXIX
Ar resplan la flors enversa
pp. 380–389
CHANSON XXXIX : REMARQUES
v.1
La signification exacte des termes flors enversa semble avoir posé quelques problèmes aux philologues. Pour Carl Appel, qui donna la première édition critique de ce poème dans sa Chrestomathie, enversa signifie tout simplement ‘umgekehrt’.1 Ce qui est toutefois contesté par Emil Levy qui, avançant qu’il faut interpréter le syntagme comme signifiant “das Gegentheil einer Blume”,2 en arrive à identifier de la sorte la flors enversa à la neige. C’est dès lors cette identification (abusive) qui, comme le montre bien Paolo Cherchi,3 devait être à la base de l’erreur d’interprétation d’Emilio Vuolo du v.121 du Mare Amoroso, ainsi que de celle d’Hilda Jaeschke pour qui la flors enversa que l’on trouve chez Elias Cairel était également symbole, de l’une ou de l’autre manière, de l’hiver.4
En fait, pour Paolo Cherchi, la flors enversa “non è ‘il contrario di un fiore’ bensì l’opposto della neve, la nuova realtà in cui la fredda e bianca neve viene metamorfizzata”.5 Il s’agit, ajoute-t-il, d’une fleur réellement “renversée”, qu’il propose d’identifier au Lilium candidum, le lis. Et ce pour deux raisons. La première serait que tous les botanistes et encyclopédistes — tant classiques, tel Pline, que médiévaux, tel Vincent de Beauvais — ayant parlé de cette fleur, “si soffermino sulla declivitas (καταϕέρεσις) del bianco fiore campanulo, come se fosse la più vistosa delle sue proprietà fisiche”. La seconde raison, quant à elle, serait que “Il giglio, infatti, è simile alla neve sub specie candoris; eppure della neve è il rovescio, sia perché fiorisce d’estate, sia perché simbolo del calore del joy, la cui purezza, per altro, riallaccia una nuova analogia con la neve”.6
Dans cette hypothèse, la flors enversa, le lis, qui est une fleur de l’été, s’insère on ne peut mieux dans ce poème fondé sur le topos du monde inversé.7 On comprend d’ailleurs mieux, s’il en est ainsi, le v.11 de la strophe suivante: e teno per flor lo conglapi. Si Emil Levy avait eu raison de donner à ce syntagme le sens de ‘contraire d’une fleur, symbole de l’hiver, neige...’, l’identification qui se fait dans ce vers n’aurait, elle, aucun sens. Maintenant, en revanche, elle correspond parfaitement à l’assimilation des contraires qui se fait à travers toute la strophe: plan/terrre; cautz/freit; tro/chant, siscle; fulhat/giscle.
v.3
Si depuis l’article de D.S.Blondheim, le sens exact de conglapis ‘givre, gelée blanche’, semble bien être établi,8 il n’en est pas de même, beaucoup s’en faut, quant à son origine, au point qu’aujourd’hui encore, le FEWvon Wartburg, Französisches etymologisches Wörterbuch classe ce mot parmi les termes d’origine inconnue.9 Il est vrai qu’à part la mention du dictionnaire biblique de David Kamhi (déjà vieux en 1232) signalée par l’article de D.S. Blondheim déjà cité plus haut, ce mot n’apparaît que chez Raimbaut.10 Toutefois, on le retrouve en ancien catalan sous la forme conglap, non plus avec la signification de ‘givre’ mais bien avec celle de ‘grêle’, dans les versets 7 et 8 du psaume 148 du Llibre d’Hores: Loatz lo Senyor de la terra, dels dragons e totz los abissos, lo foch e ell conglap e la neu e’l glas e los esperits de les bèsties (sic!) que fan la sua paraula.11 A ce propos, on notera la similitude évidente des contextes immédiats tant de notre poème que de ce passage biblique,12 ce qui pourrait éventuellement nous donner une indication quant à l’origine du mot chez Raimbaut. Reste la question de l’étymologie, à moins que l’on accepte celle que propose G. Colom i Domenech: congelare + lapis. Remarquons cependant que, pour intéressante qu’elle soit, cette hypothèse nous semble malgré tout assez faible, d’autant plus qu’elle se fonde sur le glissement de sens qui s’est produit en ancien catalan (de ‘givre’ à ‘grêle’) pour introduire l’élément lapis.13 Le problème reste donc entier.
vv. 17-19
Contrairement à la plupart des traducteurs de ce poème, Martin de Riquer traduit ces vers comme suit: “Pues una gentil hada (los) trasmuda como si se hubiesen criado en los cerros; me hacen más daño que escarcha”.14 Il est suivi en cela par F.K. Hamlin, P.T. Ricketts et J.
Hathaway: “Mais une noble fée les transforme comme s’ils étaient nourris dans les montagnes, de sorte qu’ils me rendent preux moins encore que le frimas”;15 tandis que Robert Lafont va encore plus loin dans cette voie en glosant: “Mais une gentille fée (l’imagination du poète, excitée par l’amour) les transforme...”.16 Inutile de dire que ces diverses interprétations, fondées sur l’assimilation de fad à fada ‘fée’,17 sont toutes à rejeter au profit, par exemple, de celle de Pattison. En effet, de toute évidence nous avons ici un féminin de fat ‘sot, niais’.18
v.28
A la rime on doit nécessairement avoir trenque, ce qui élimine d’office la variante en -a des mss. DU (trencha) et EIKN2R (trenca). Pattison interprète la forme trenque comme étant une troisième personne de l’ind. présent, et lit ce vers comme s’il y avait Mas non-poder trop que en trenque, “but I find myself in a stupor induced by love which keeps me from it”,19 où trop est donc également un verbe (première personne de trobar). D’autres traducteurs, en revanche, font de trop un adverbe et de non-poder le sujet de trenque.20 Ce qui donne, par exemple dans la version de l’Introduction à l’étude de l’ancien provençal: "mais l’impuissance l interdit complètement (trop).21 Notons que dans cette dernière version, les auteurs suivent, en outre, les leçons des mss. Eoac (respectivement entrenchi, entronqe, entrenche) et proposent donc, à la rime, entrenque. Or, mis à part le fait que de la sorte on abandonne le système de ce poème qui exige la répétition à la rime du mot-même et non une dérivation, le verbe entrenear, auquel le Petit Dictionnaire donne le sens de ‘casser’ et donc certainement pas d’ ‘interdire’,22 n’est qu’un de ces “mots-fantômes” qui encombrent les dictionnaires de l’ancien provençal: l’occurrence qu’en signale Raynouard n’est qu’une mauvaise lecture d’un vers de Raimbaut d’Orange (!), E’l cim s’entrencon pel som23 pour E’l ram s’entressecon pel som (XIII,2). Sans doute, entresseçaçar est lui-même un hapax, attesté toutefois, fût-ce indirectement;24 d’autre part, le terme entrenacmen ‘bris, cassure, rupture, coupure’, également cité par Raynouard25 et qui pourrait être un dérivé d’un hypothétique entrenacar, est lui-même une mauvaise lecture d’entrica-men,26 ce qui enlève, nous semble-t-il, toute vraisemblance à l’existence de ce verbe. Quoi qu’il en soit, on remarquera que cette seconde interprétation pose de toute façon un problème, mineur il est vrai. En effet, si non-poder est vraiment sujet de trenque, ne devrait-on pas s’attendre à un cas sujet ?27
Mentionnons également une troisième hypothèse, celle de L.T. Topsfield qui avance qu’il faudrait traduire: “But I discover that powerlessness may keep me from it”.28 Il se fonde pour ce faire sur le fait que trenque peut sans doute être une troisième personne de l’indicatif présent, mais a plus de chances d’être une forme du subjonctif, qui exprimerait dès lors une possibilité.29 A l’encontre de cette hypothèse, on pourrait faire valoir qu’un indicatif n’est certes pas exclu, étant donné les exigences particulièrement contraignantes de la rime et son existence théorique.30 D’autre part, une telle interprétation nous amènerait quand même à bousculer par trop l’ordre des mots, tandis que de toute façon on aurait de nouveau non-poder (cas régime!) en fonction sujet! Aussi, s’il fallait vraiment considérer trenque comme un subjonctif, nous le justifierions plutôt par une consécutive: ‘Mais je trouve non-poder, de sorte qu’il m’en empêche’. Toutefois, on en revient là à supposer sous-entendus plusieurs éléments, tout comme dans la première hypothèse: Mas non-poder trop que m’ en trenque.
Personnellement, nous proposerions la solution suivante qui a au moins le mérite de respecter totalement le texte. Parmi ses nombreuses significations, toutes dérivées du sème de base ‘trancher, couper’, trencar a aussi le sens de ‘ungültig machen’, ‘zunichte machen’, ‘zerbrechen’, ‘couper court’ dans la langue moderne.31 Si l’on prend trenque pour une première personne de l’indicatif présent, ce qui ne présente aucune difficulté32 et si l’on scinde en en e’n (l’adverbe renvoyant au faitde non-poder’), on obtient la traduction suivante qui nous semble parfaitement valable: ‘... Mais je trouve en moi non-poder, et j’en (= à cause de n.-t.) coupe court (=abandonne)’.
v.31
Pattison voit en cor une première personne de l’indicatif présent de cornar,33 ce qui lui fait traduire ce passage ainsi: “Lady for whom I sing and warble, your beautiful eyes are switches wich chastise me if I proclaim it my love with Joy, so that I do not dare have bad desires toward you”.34 Le problème, toutefois, c’est qu’ici il emploie XXVI,24 pour justifier l’appartenance de cor à cornar, alors qu’il employait de la même façon XXXIX,31 lorsqu’il s’agissait de prouver la première identification! Entre temps nous croyons avoir démontré que dans le cas de XXVI,24 cor était en effet une forme de corre, et non de cornar.35
Dans ce cas-ci, nous croyons que cor est tout simplement un substantif, et que si est non l’introducteur d’une hypothétique, mais bien un adverbe de manière. Ce qui nous donne comme traduction: ‘... vos beaux yeux me sont des verges qui me châtient tellement le coeur avec joie que je n’ose pas avoir désir mauvais envers vous’.36
v.41
La traduction que donne Aurelio Roncaglia — ainsi que Marco Boni — nous semble particulièrement intéressante, en ce qu’elle tient compte de l’effet allitératif provenant de la rencontre des termes vers — enverse: “Vada il mio canto, sí lo metto in versi, che non lo tengano boschi né monti”.37 Bien sûr, enversar ne peut en aucun cas signifier ‘mettre en vers’, pour cela on a le verbe versifiar, -icar.38 Reste cependant que le rapprochement (phonique) est évident et à faire. D’un autre côté, le sème ‘renverser’ ne peut pas non plus se perdre, étant donné qu’on a là, du point de vue du contenu, le principe génétique de ce poème. Afin de donner, ne fût-ce qu’une approximation de ces deux éléments, nous proposerions de traduire ainsi: ‘Va mon vers — car ainsi je l’“in-verse” de sorte que ne le retiennent ni bosquets ni tertres — vers cet endroit où...'.
v.45
Pattison met un point derrière siscle. Il est évident qu’il s’agit ici d’une erreur typographique. La chose avait d’ailleurs déjà été remarquée par Frank M.Chambers.39
CHANSON XXXIX: TEXTE ET TRADUCTION
Maintenant, la ‘fleur inversée’ resplendit parmi les écueils tranchants et les tertres. Quelle fleur ? [C’est] neige, gel et givre qui brûle et tourmente et tranche; et dont je vois cris, hurlements, clameurs et sifflements morts parmi les feuilles, rameaux et jeunes pousses. Mais Joy me tient maintenant vert et joyeux, quand je vois les misérables vilains de mauvaise humeur.
Car ainsi je m’inverse [les choses], de sorte que belles plaines me semblent être tertres, et que je tiens le givre pour fleur, [[hand: inserted “et que je tiens le givre pour fleur,”]] et il me semble que le chaud tranche le froid et le tonnerre m’est chant et piaillement, et les pousses me semblent être couvertes de feuilles. Je suis si fermement relié à Joy que je ne vois rien qui puisse me sembler mauvais,
si ce n’est une race de gens sots et “renversés” — comme s’ils étaient nourris sur un tertre — qui me font plus de tort que le givre, car chacun d’eux tranche avec sa langue et en parle bas et avec sifflements. Et ni bâton ni verge ni menace ne valent en cette matière — au contraire, ce leur est une joie quand ils font ce dont on les clame mauvais.
Ni plaine ni tertre, Dame, ni gel ni givre m’empêchent de vous renverser en vous baisant, mais je trouve [en moi] Non-Poder et j’en coupe court (= et, pour cette raison, j’abandonne). Dame, pour qui je chante et siffle (comme un oiseau), vos beaux yeux me sont des verges qui me châtient tant le coeur avec Joy, que je n’ose avoir mauvais désir envers vous.
Je suis allé comme chose inversée, cherchant écueils et vallons et tertres, triste comme celui que givre tourmente et tue et tranche: car chant ni sifflement ne m’ont conquis, pas plus qu’une verge ne conquiert fol clerc. Mais maintenant — Dieu soit loué! — Joy m’héberge, malgré les faux et mauvais lauzengier.
Qu’aille mon vers — car ainsi je l’ “in-verse”, de sorte que ne le retiennent ni bosquets ni tertres — vers cet endroit où l’on ne sent pas le givre et où le froid n’a pas le pouvoir qui tranche. Qu’il le chante et le siffle à Midons clairement, et que dans le coeur il lui en introduise les pousses, celui qui sait bien chanter avec Joy, car il (= le chant) ne sied pas au mauvais chanteur.
Douce Dame, qu’Amor et Joy nous assemblent, malgré les mauvais!
Joglar, j’ai beaucoup moins de Joy!, car je ne vous vois pas et j’en fait mauvais semblant.