XII Ab vergoinha part marrimentz
Tradition manuscrite & éditions
Manuscrits
V : Archiv, XXXVI, 449; MG, 1031.
Éditions & études
C. Appel, ZRPh, XLIX, 490. RO, 108.
Ab vergoinha part marrimentz
chantarai, mas eu no·n pusc als.
Car vergoinha deu ben aver
qui es en gran benenansa
e puix, ja per dreit ni per tort,
la pert, com c’ama finamentz.
Avec honte plus qu’avec tristesse je chanterai, mais je ne puis [faire] autrement. Car il doit bien avoir honte, celui qui connaît grand bonheur et puis le perd, à tort ou à raison, quoiqu’il aime d’une façon accomplie.
Mas eu no paresc tan dolentz
com so, per que m’en ve grans mals.
Mas Deus, c’a midons met voler
que·m faza mala semblanza,
no·m pot mais mal far de mort.
E d’aquel eus serai jauzentz
Mais je ne parais pas aussi triste que je le suis, c’est pourquoi il m’en vient grand malheur. Mais Dieu qui donne à Midons le désir de me faire mauvais semblant (= grise mine) ne peut me faire plus de mal avec la mort. Et la mort même me rendra joyeux.
E si d’aizo no son crezentz,
no·n pusc als. Mas Dieus, qu’es leyals,
me don encar ogan un ver
colp de cairel o de lanza,
ho c’om en escut freig m’en port,
e puix er l’envejos manentz.
Et si en cela je ne suis pas [un bon] croyant, je ne puis [faire] autrement. Mais que Dieu, qui est loyal, me donne encore aujourd’hui un véritable coup de carreau ou de lance, ou que l’on m’emporte froid sur un écu, et puis l’envieux sera satisfait.
E qui·l ditz zo qued eu li mentz,
per que ma dona·m ten per fals -
Mas seinors! — cal pro pot tener
qui zo pert per devinanza,
don bon amic son en descort ?
Et el men suau per las dentz.
Et celui qui dit que je lui mens, chose pour laquelle ma Dame me tient pour faux — Mais seigneur ! — quel avantage peut-il avoir, celui qui détruit cela par calomnie, ce dont de bons amis sont en désaccord ? Et il ment suavement à travers ses dents.
Mas ples es de vilas talentz,
istz lausengiers ab ditz venals,
si que un rei cuja valer
s’a totz en ditz en romanza
zo que·l sembla per fat deport,
don camja bos cors e bos sentz.
Mais il est plein de vils désirs, ce lausengiers-là avec ses paroles vénales, de telle sorte qu’il se croit valoir un roi si, par sot amusement, il raconte à tous, en langue romane, ce que bon lui semble, par quoi il altère bon coeur et bon sens.
Per que, madon’, es faillimentz
qui cre tot cant au dels aitals.
E vos, s’anc m’amet jorn ni ser,
donc com fotz anc en duptanza
qu’eu faillis vas vos tan de tort ?
Mas zo sai que·us dol mos turmentz.
Pour cela, ma Dame, il fait erreur celui qui croit tout ce qu’il entend de telles gens. Et vous, si jamais vous m’avez aimé de jour ou de nuit, comment donc avez-vous jamais pu me soupçonner d’avoir commis envers vous tant de tort ? Mais cela je le sais, que ma douleur vous tourmente.
Don vau’nvers e trois examentz,
si que paresc fols naturals.
E farai totz tems, zo esper,
tro·m tornetz en alegransa
e·m perdonetz ses mal resort
lo tort qu’eu non ai, qu’es parventz.
C’est pourquoi je vais ‘renversé’ et foulé aux pieds de la même manière, si bien que je semble fou de nature. Et je le serai toujours, je l’espère, jusqu’à ce que vous me restauriez en allégresse et me pardonniez sans autre ressort le tort que je n’ai pas, ce qui est visible.
E donc en breu, ses duptanza,
per merce·m tornatz en acort,
si no·us platz ma mort o·l valentz.
Et donc, en bref, sans plus douter, accordez-moi de nouveau, par pitié, votre faveur si ma mort ou son équivalent ne vous agrée pas.
Car me sen vas Amor ses tort,
vos en prec tan ardidamentz.
Puisque je me sens dénué de tort envers Amor, je vous en prie aussi ardemment.