Raimbaut d'Orange
Vue livre

Chanson XII

Ab vergoinha part marrimentz

pp. 152–155

CHANSON XII: REMARQUES

v.37

D’après C.A.F. Mahn, Carl Appel et Walter T. Pattison, la leçon de l’unique ms. V serait : Don uau uers e trois examentz.1 Tout en se gardant bien de prendre une décision définitive en la matière, Carl Appel propose cependant de lire, éventuellement, Domn’ les vers entoissegamentz, qu’il traduit par “Herrin, so wahrhaft vergiftet bin ich (?) dass ich...”.2 Pattison repousse cette interprétation, affirmant que la première partie du vers peut se lire facilement, “without much doubt”, Don uau l’nvers... Ensuite, il avance que, quelle que soit la signification exacte de trois, “it must be similar in meaning to envers, ‘downcast, upset’, as shown by the word examentz”.3 De là, nous suivons toujours Pattison, l’assimilation de trois à l’adjectif trit ‘triturer, broyé, foulé, pilé’.4 Cet adjectif est dérivé du verbe trisar, truisar, de là l’émendation de Pattison de trois en truis.

Remarque que cette identification de trois soit conditionnée par la lecture de la première partie du vers, qui n’est elle-même qu’une autre hypothèse (n’vers pour uers), l’optique de Pattison nous semble possible sinon probable. Reste qu’il ne nous paraît pas absolument nécessaire pour cela d’émender trois en truis. Le verbe trissar, continuateur du latin tritiare, présente également les variantes truisar, trussar, trieusar,5 ce qui fait dire au : “Die vielen abweichungen der stammvokals (ui, u, ieu, e) sind noch unerklärt, können aber sicher nicht gegen ein anknüpfung an *tritiare ins feld geführt werden. Sie sind wohl durch kreuzung mit andern, sinnverwandten wörtern entstanden”.6 Un de ces mot à sens voisin pourrait fort bien être le pré-roman *truko qui signifie ‘tronc, morceau coupé, arraché’ et qui a parmi ses continuateurs des formes parfaitement analogues à celles dont l’étymon est *tritiare, telles les verbes truissar, treusser ‘couper’, mais aussi des formes dont le vocalisme est o, ou, oüi et — ce qui nous intéresse ici au premier chef — oï.7 Ainsi, on trouvera en ancien béarnais le mot troïa ‘trongon (de choux)’ et en ancien français les termes truïs, trus, trois ‘trongon (de lance)’.8 De là aussi, peut-être, l’ancien provençal trois ‘morceau’, cité par Pattison, sans doute, mais comme provenant du même étymon que trit (c.-à-d.*tritiare); ce qui est manifestement une erreur.9 Il reste donc, puisqu’il y a pour les continuateurs de *tritiare disparité de la voyelle de la racine, et que cette disparité semble être due à des croisements avec d’autres étymons sémantiquement proches, que l’on pourrait fort bien supposer un tel croisement avec *truko qui, lui, a des continuateurs qui ont de façon tout à fait régulière le vocalisme oï. De là que si l’identification entre trit et trois proposée par Pattison semble pertinente, l’émendation de trois en truïs, elle, ne l’est pas.

CHANSON XII: TEXTE ET TRADUCTION

Ab vergoinha part marrimentz chantarai, mas eu no·n pusc als. Car vergoinha deu ben aver qui es en gran benenansa 5. e puix, ja per dreit ni per tort, la pert, com c’ama finamentz. Mas eu no paresc tan dolentz com so, per que m’en ve grans mals. Mas Deus, c’a midons met voler 10. que·m faza mala semblanza, no·m pot mais mal far de mort. E d’aquel eus serai jauzentz E si d’aizo no son crezentz, no·n pusc als. Mas Dieus, qu’es leyals, 15. me don encar ogan un ver colp de cairel o de lanza, ho c’om en escut freig m’en port, e puix er l’envejos manentz. E qui·l ditz zo qued eu li mentz, 20. per que ma dona·m ten per fals - Mas seinors! — cal pro pot tener qui zo pert per devinanza, don bon amic son en descort ? Et el men suau per las dentz. 25. Mas ples es de vilas talentz, istz lausengiers ab ditz venals, si que un rei cuja valer s’a totz en ditz en romanza zo que·l sembla per fat deport, 30. don camja bos cors e bos sentz.

Avec honte plus qu’avec tristesse je chanterai, mais je ne puis [faire] autrement. Car il doit bien avoir honte, celui qui connaît grand bonheur et puis le perd, à tort ou à raison, quoiqu’il aime d’une façon accomplie.

Mais je ne parais pas aussi triste que je le suis, c’est pourquoi il m’en vient grand malheur. Mais Dieu qui donne à Midons le désir de me faire mauvais semblant (= grise mine) ne peut me faire plus de mal avec la mort. Et la mort même me rendra joyeux.

Et si en cela je ne suis pas [un bon] croyant, je ne puis [faire] autrement. Mais que Dieu, qui est loyal, me donne encore aujourd’hui un véritable coup de carreau ou de lance, ou que l’on m’emporte froid sur un écu, et puis l’envieux sera satisfait.

Et celui qui dit que je lui mens, chose pour laquelle ma Dame me tient pour faux — Mais seigneur ! — quel avantage peut-il avoir, celui qui détruit cela par calomnie, ce dont de bons amis sont en désaccord ? Et il ment suavement à travers ses dents.

Mais il est plein de vils désirs, ce lausengiers-là avec ses paroles vénales, de telle sorte qu’il se croit valoir un roi si, par sot amusement, il raconte à tous, en langue romane, ce que bon lui semble, par quoi il altère bon coeur et bon sens.

Per que, madon’, es faillimentz qui cre tot cant au dels aitals. E vos, s’anc m’amet jorn ni ser, donc com fotz anc en duptanza 35. qu’eu faillis vas vos tan de tort ? Mas zo sai que·us dol mos turmentz.
Don vau’nvers e trois examentz, si que paresc fols naturals. E farai totz tems, zo esper, 40. tro·m tornetz en alegransa e·m perdonetz ses mal resort lo tort qu’eu non ai, qu’es parventz.
E donc en breu, ses duptanza, per merce·m tornatz en acort, 45. si no·us platz ma mort o·l valentz.
Car me sen vas Amor ses tort, vos en prec tan ardidamentz.

Pour cela, ma Dame, il fait erreur celui qui croit tout ce qu’il entend de telles gens. Et vous, si jamais vous m’avez aimé de jour ou de nuit, comment donc avez-vous jamais pu me soupçonner d’avoir commis envers vous tant de tort ? Mais cela je le sais, que ma douleur vous tourmente.

C’est pourquoi je vais ‘renversé’ et foulé aux pieds de la même manière, si bien que je semble fou de nature. Et je le serai toujours, je l’espère, jusqu’à ce que vous me restauriez en allégresse et me pardonniez sans autre ressort le tort que je n’ai pas, ce qui est visible.

Et donc, en bref, sans plus douter, accordez-moi de nouveau, par pitié, votre faveur si ma mort ou son équivalent ne vous agrée pas.

Puisque je me sens dénué de tort envers Amor, je vous en prie aussi ardemment.