Maintenant, quand les feuilles quittent le frêne et que les rameaux s’assèchent à moitié dans la cîme (car la douce humeur de la sève ne s’y élève plus par l’écorce) et que les oiseaux sont muets en ce qui concerne leur piaillement (=cessent de piailler) à cause du froid qui semble les assujettir, — certes, moi je n’en deviens pas muet pour autant, de sorte que, dans mon coeur, je ne cesse pas d’agir comme un drut.
9Qu’eu reverdisc e engraisse
10quan tot’altr’alegresa rom.
11E si tot mos gauz s’enoja
12a tal c’a prezen non gaba,
13ges per tant non es remanzut
14qu’ab lei de cui teing Aurenga
15no·m aian tan mei prec valgut
16qu’ab si m’a baizan retengut
Car je reverdis et prospère quand toute autre allégresse se rompt. Et quoique ma joie devienne chagrin, au point qu’elle ne plaisante plus ouvertement, pourtant, cela n’a pas empêché qu’auprès de celle dont je tiens Aurenga, mes prières ne m’aient tant valu, car elle m’a retenu, m’embrassant, auprès d’elle.
17Per qu’eu lau qu’us quecs s’en laisse,
18pos malgrat lor n’ai mai del nom;
19qu’er ges neu ni vens ni ploja
20— si sa gran merces m’acaba
21mon car desir qu’ai tant volgut -
22no·m pot tolre, ni lauzenga,
23l’amor que·i mes ab gran vertut
24Deus, quant m’ac asi elegut.
Pour cela, je juge que chacun abandonne l’affaire, puisque malgré eux j’en ai davantage que le nom; car maintenant ni neige ni vent ni pluie — si sa grande merci mène à bonne fin mon cher désir que j’ai tant voulu — ni calomnie ne peuvent m’ôter l’amour que Dieu y mit avec grande force quand Il m’a ainsi élu.
25Ha Domna! si ja·m biaisse
26ves vos ni pren vouta ni tom,
27adoncs si’eu pres en boja!
28Si ja tan mos cors mescaba,
29qu’al meu tort me virez l’escut!
30E cofonda Deus la lenga
31que diz a frau ni a saubut
32re per qu’ambui siam perdut!
Ah Dame! si jamais je commets faute envers vous, ou si j’use d’un moyen détourné ou si je tombe (déchois), que je sois alors jeté aux fers! Si jamais j’échoue tellement puissiez-vous tourner l’écu contre mon tort! Et que Dieu confonde la langue qui, en secret ou au su [de tous], dit quoi que ce soit par quoi nous puissions, vous et moi, être perdus!
33Qu’eu non voill que de nos baisse
34l’Amors, que ges del dart del plom
35no·ns feri (ans sai que voja
36de nos tot mal et arraba):
37qu’anc no tant — deu esser crezut -
38doas res — qui que s’en fenga -
39no·s ameron — si Deus m’ajut -
40cum nos fam e farem canut.
Car je ne veux pas qu’en ce qui nous concerne Amors se rabaisse, puisqu’il ne nous a jamais blessé d’un trait de plomb (au contraire, je sais qu’il enlève et arrache tout mal de nous). Car jamais — je dois être cru — deux êtres — quel que soit celui qui s’en mêle — ne s’aimèrent — que Dieu m’aide — autant que nous le faisons et le ferons [lorsque nous aurons] les cheveux blancs
41Ai, Dona! quar tan m’abaisse
42que no·us vey lay on essems fom,
43no creyatz que mot no·m coja!
44Mas per dig d’una sillaba
45er mantenen reconogut
46tot so qu’az Amor covenga:
47per qu’ieu del ben qu’en agr’agut,
48sai e crey qu’ieu n’ai molt perdut.
Ah Dame! Car je m’abaisse tant que je ne vous vois pas là où nous fûmes ensemble, ne croyez pas que cela ne me torture pas beaucoup! Mais par la prononciation d’une syllabe, il sera maintenant reconnu tout ce qui convient à Amor: c’est pour cela (= parce que je n’ai pas parlé) que je sais et que je crois que j’ai beaucoup perdu du bien que j’en aurais eu.
49E ja trobaire no s’eslaisse:
50qu’anc pos Adams manget del pom,
51no valc — si tot quex s’enbroja -
52lo seus trobars una raba
53ves lo meu que m’a erebut!
54Ni taing q’us tant aut s’en prenga,
55qu’eu ai trobat e cossegut
56lo miels d’amor, tant l’ai quesut
Et qu’aucun troubadour ne lâche la bride à ses désirs: car depuis qu’Adam mangea de la pomme — quoique chacun se renfrogne — son trobar ne vaut pas le prix d’une rave par rapport au mien qui m’a sauvé. Et il ne convient pas non plus qu’on se considère si élevé, car j’ai trouvé et atteint ce qu’il y a de mieux dans l’amour, tant je l’ai cherché.
57E, qui m’en desmen, tost prenga
58lo bran e la lans’e l’escut,
59q’eu l’en rendrai mort e vencut.
Et que celui qui n’en convient pas (avec moi), qu’il prenne aussitôt l’épée et la lance et l’écu, car je le rendrai mort et vaincu.