vv. 1–4
Ar m’er tal un vers a faire / que ja no·m feira fraitura. …
Dans ces vers, Pattison traduit que ja no’m feira fraitura (v.2) par “as would never do me wrong”,RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.104. le sujet de feira étant, pour lui, vers (v.1). A ce propos, Pattison remarque, fort justement d’ailleurs, nous semble-t-il, que “This poem must be sequel to some other work or works by which Raimbaut lost favor with his lady”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.106. Il ajoute cependant, à l’appui de cette affirmation, “This is implied in v.2, which says that this vers will not wrong the poet, as other previous ones have done ”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.107; c’est nous qui soulignons. Le problème, bien entendu, c’est que far fraitura (ou frachura ) ne signifie en aucune façon ‘faire du tort’, mais bien ‘faire défaut, manquer’. On en trouvera des exemples particulièrement significatifs e.a. chez Marcabru et chez Raimon de Miraval.Voir LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, p.380 et SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.III, p.578.- Sans doute, l’ancien provençal frachura (comme l’ancien français fraiture ), continuateur du latin fractura , peut éventuellement signifier aussi ‘fracture; brisure; faute, péché’ (FEW , t.III, p.744), mais l’ancien provençal frachuran ou frachurejar signifie ‘faire défaut, être indigent’, tout comme l’ancien provençal frachuros ou le moyen français fraitureux a le sens de ‘souffreteux, dénué de, indigent’. D’autre part, le syntagme far fraitura (ou frachura ) semble définitivement avoir ce sens également; voir à ce propos Marcabru (éd. Dejeanne, XXX,82-93: en tal loc fai sens fraitura / On hom non gar-da mezura , ‘là où mesure n’est pas observée, la sagesse manque’; et Raimon de Miraval (éd.Topsfield, XXXI,34-35: que bon’aventura/ no-m pot far fraitura , ‘que le bonheur ne peut me faire défaut’. Ainsi donc, si nous pouvons parfaitement admettre la remarque de Pattison ayant trait au cadre interprétatif général de ce poème, nous n’admettons pas, en revanche, sa traduction du v.2 qui devrait soutenir cette hypothèse. Etant donné la signification de far fraitura , nous proposerions comme sujet la Dame, eil (v.4), auquel cas on pourrait traduire ces vers de la manière suivante: ‘Maintenant, il me faudra composer un vers tel (=fait de telle façon) que ma Dame ne me ferait certes jamais défaut’.
↩ au vers 1
vv. 5–7
A (!) dolen / faillimen …
Pour simples qu’ils paraissent être, ces quelques vers n’en ont pas moins suscité nombre de commentaires et d’interprétations. S’il faut en croire Carl Appel, Stengel corrige la variante fuz (v.2) du ms. A en fitz et lit “A! Dolen / faillimen / fitz qe’m ven ”.RvO, p.47; E. Stengel , ‘Le chansonnier de Bernart Amoros’, dans Revue des langues romanes , t.XLV (1902), p.214. Le même Carl Appel rejette immédiatement cette soi-disante correction de Stengel, sur la base des autres leçons manuscritesTous les mss. présentent la forme fui , à l’exception du ms. A qui a la forme fuz corrigée, sur le ms., en fitz . On remarquera donc que, contrairement à ce qu’affirme Carl Appel, cette correction n’est pas due à Stengel. Ce dernier ne fait que l’adopter. et lit à son tour “A dolen / faillimen / fui qe’m ven ”, qu’il traduit par: “Traurigem Verfehl ward ich zu Teil, den sie mich büssen lässt”.RvO, pp.46 et 48. Citons également Oscar Schultz-Gora qui fait des vers 3-4 une question et de ceux qui nous occupent une réponse à cette question: “A, dolen / faillimen / fi’n, qe’m ven , ‘Ach, ich begin mit Bezug auf sie, d.h. ihr gegenüber, einen schlimmen Fehl, denn sie mich büssen lässt’”.Oscar Schultz-Gora , C.R. de RvO , dans Archiv , CLVII, pp.300-301. Selon Walter T. Pattison, cette interprétation (et les précédentes également) ne serait pas acceptable, “not textually, linguistically or psychologically”RO, p.107. et il faudrait y lire “Adolen (en un mot)...” et traduire: “Sorrowing I flee a wrong, for she betrays me”, fui étant dans ce cas-ci une forme de fugir et non d’eser .Ibid.
Remarquons, de prime abord, que si l’on peut en effet trouver en ancien provençal des formes telles qu’adolar, adolentar, adolentir ou adolir , le terme adolen lui-même, en revanche, ne semble pas attesté ailleurs que dans ce poème-ci.Voir LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, p.64 (adolentar, adolentir ); SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.I, pp.21-22 (se adoler, adolir ); PDL (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Petit Dictionnaire provençal-français , Heidelberg, Carl Winter Verlag — Universitätsverlag, 1966, 4e éd., p.54 (* , p.7 (adolar ). Il y a là une constatation qui, sans être réellement conclusive, pourrait plaider en la faveur d’une séparation de cette forme en deux mots, a ayant alors la fonction soit d’une préposition soit d’une interjection.A l’appui d’une telle lecture, voir le ms. C: ab dolen . D’autre part, pour admettre que fuí soit un présent de fugir et non un parfait d’eser , il faut également accepter l’interprétation de Pattison selon laquelle le poète n’aurait commis aucune action répréhensible et serait la victime de reproches injustifiés. De là d’ailleurs, chez Pattison, la traduction de faillimen par “wrong” (= injustice). Or, au sens propre, ce mot ne signifie pas nécessairement “tort, injustice”, mais plutôt “défaut, erreur, chose erronée”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , loc.cit. -- Pour Faillimen , voir LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, p.253; SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.III, pp.400-401; PDL (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Petit Dictionnaire provençal-français , Heidelberg, Carl Winter Verlag — Universitätsverlag, 1966, 4e éd., p.54 (* , p.183.
Remarquons toutefois qu’à interpréter ces vers de la sorte — en fonction donc de l’innocence du poète — il y a chez Pattison une certaine inconséquence, dans la mesure où il affirme, d’autre part, que ce poème fait suite à d’autres textes ayant provoqué la disgrâce du poète.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , pp.106-107. C’est d’ailleurs ce qu’il explicite dans son introduction, là où il écrit que le poème XI “... has references to Raimbaut’s agreement with his lady to sing no more of her”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.40. Et c’est dans ce même poème XI que Raimbaut propose à sa Dame un nouveau coven (v.79), ce qui fait dire à Pattison: “If he ever disobeys her command again, even in intention, may he never be perdoned. Notice the word again in this statement. It reinforces my belief that Raimbaut has already gone back on one promise, specifically, the agreement to sing no more of the lady”.Ibid.
En conséquence de quoi, il nous semble vraiment peu vraisemblable que l’on doive comprendre ici, comme le fait Pattison, que le poète déclare ‘fuir une injustice’. Pour nous, fui est un parfait d’eser et notre traduction est soit ‘Je participai à une malheureuse erreur’ (si on lit adolez ) soit ‘Ah! Malheureux [que je suis_7 ! Je participai à une erreur’. En d’autres termes: ‘J’ai commis une faute’.
Outre cela, nous voudrions proposer une dernière lecture, à titre d’hypothèse. Ne pourrait-on pas retenir la correction du ms. a (fitz ), et y voir donc un parfait de faire ? Remarquons simplement que, sans que cela change quoi que ce soit au sens de ces vers — au contraire, il n’en devient que plus évident: ‘Je fis une erreur’ — nous y gagnons sur le plan stylistique, dans la mesure où une telle interprétation allongerait le polyptoton inclus dans l’annominatio que présente cette strophe: faire (v.1) — feira — fraitura (v.2) — fai — traire (v.4) — faillimen (v.6) — fitz (v.7) — fui (v.9).Les formes soulignées constituent le polyptoton . Rappelons que l’annominatio est un jeu pseudo-étymologique regroupant des mots homonymes ou à consonnances voisines (voir Heinrich Lausberg , ouv.cité , § 637-639) tandis que le polyptoton est une accumulation de différentes flexions d’un même mot (ibid. , § 640-648). — Voir aussi Patrick Boyde , ouv.cité , p.251, n.1 et 2; Raoul Blomme , ‘Annominatio ’, in Lexicon des Mittelalters , München-Zürich, 1979, t.1,4, p.668-669.
Pour en terminer avec ces vers, soulignons également que s’il faut en effet interpréter cette strophe en fonction d’une faute commise par le poète, la traduction de q’em ven ne peut être ‘for she betrays me’, comme le propose Pattison.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.104. Pour éviter ce qui ne serait alors qu’un contresens, on pourrait faire appel à vendre ‘faire payer’,PDL (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Petit Dictionnaire provençal-français , Heidelberg, Carl Winter Verlag — Universitätsverlag, 1966, 4e éd., p.54 (* , p.379. auquel cas on traduirait comme suit: ‘... qu’elle me fait payer (cher)’ ou bien ‘...c’est pourquoi elle me fait payer (cher)’.
↩ au vers 5
vv. 21–22
Car mos Bos Respieitz pejura, / qe·m val mos chantars qu’ar laire ?
Walter T. Pattison traduit le v.21 par ‘since it harms my Good Expectation’ alors qu’il faut ici, comme le remarque Frank R. Chambers, ‘since my Good Expectation grows worse’.Frank R. Chambers , C.R. de RO , dans Romance Philology , 1953, p.235. En effet, Bos Respieitz est indubitablement un cas sujet, et ne peut donc fonctionner en tant que complément d’objet indirect de pejura tel que le voudrait Pattison.Voir aussi Charles Roth , ‘LOCAL PERSONNEL DES TRAINS - Quelques réflexions sur l’ambiguïté à propos de Raimbaut d’Orange’, dans Mélanges (...) Jean Rychner , Strasbourg, 1978, p.462. En outre, le contresens que commet Pattison l’oblige à détacher q’ar laire de ce qui précède: “...what good can my singing be to me? Now I only utter discordant sounds”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.104. Avant lui déjà, Oscar Schultz-Gora découpait ce vers de la même façon, mais considérait sa dernière partie également comme une question: Que’m val mos chantar? Qar laire Oscar Schultz-Gora , art. cité , p.301. On remarquera cependant que les mss. nous livrent les leçons suivantes: qer (A), quer (N), quera (IKd), qera (N2 ), face à deux leçons seulement en -a, quar (A) et qar (a). De ce fait, ainsi que le souligne Charles Roth, “l’alternance er-ar s’explique parfaitement dans le cas de q’ar , mais pas dans le cas de car conjonction, qui ne se trouve pas sous la forme quer , mais sous la forme cor ”.Charles Roth , art. cité , p.461. De là qu’on peut abandonner sans aucun problème la lecture avancée par Oscar Schultz-Gora. Reste alors l’interprétation de Carl Appel, qui voit en qu’ un pronom relatif dont mos chantars serait l’antécédent, et que nous serions enclin à suivre: “...was nützt mir mein Singen, dass ich (einem unglückligen Hund gleich) hinausjammere”.Rv0 , p.48. Voir aussi Charle Roth , loc. cit. On remarquera aussi qu’à traduire ce vers de cette façon, on fonctionnalise le qu’ qui, dans la traduction de Pattison, n’est qu’une forme vide et explétive.
↩ au vers 21
vv. 32–36
Neis qui·m pen / aut al ven, …
Traduction de Carl Appel: “Der mich hoch sichtbar in den Wind hängen wollte, den will ich mir als Freund erachten, denn beide Augen würde ich mir (aus dem Kopfe) reissen wollen”.Rv0 , loc. cit. Ce faisant, il fait de volra (v.36) une première personne du conditionnel,C’est du moins ce qu’on peut déduire de sa traduction (“würde...wollen”). A ce propos, Pattison prétend qu’Appel lit volgra en lieu et place de volra , lecture que les mss. ne permettraient pas. Si volgra est en effet démenti par tous les mss., reste que nous n’avons trouvé chez Carl Appel aucune affirmation d’une pareille lecture! ce qui nous semble cependant fort peu probable: à notre avis, volra ne peut être qu’une troisième personne du futur.Voir e.a. ANG (Anglade, Grammaire de l'ancien provençal ou…) Joseph Anglade , Grammaire de l’ancien provençal ou ancienne langue d’oc , Paris, éd. Klincksieck, 1921 , p.352. Pattison, quant à lui, signale l’interprétation d’Oscar Schultz-Gora, selon laquelle les vv.32-34 contiennent deux subordonnées (respectivement ...qui’m pen... et ...qui’...volra ) dépendant d’une principale située au v.35 (cel...tenrai ). Lui-même, cependant, préfère considérer le qui du v.32 comme signifiant “if one”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.107. Que ce sens n’apparaisse pas dans les dictionnaires ne lui pose aucun problème et il traduit: “How can I, poor devil, be worse off (v.31) — even if they hang me high in the wind in public view? The one who whishes to tear out both my eyes I shall consider my wellwisher”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , pp. 104-105. Quant à nous, nous lirions ces vers plutôt comme Schultz-Gora, ce qui nous donne la traduction suivante : ‘Même celui qui me pend haut dans le vent, en présence de tous, et qui voudra m’arracher les deux yeux, même celui-là je le tiens pour bienveillant’.
↩ au vers 32
v. 39
Ve·us que tolt avetz Dreitura,
Il est pour le moins étonnant de voir Carl Appel se résoudre, finalement, à adopter la leçon du Ms. a (ne’us que tot ajatz dreituras ) alors qu’il en a montré le caractère hypothétique et peu sûr et qu’il reconnaît lui-même que celle du Ms. A (Ve’us que totz avetz... ) “bleibt (...) das paläographisch zuverlässigere”.RvO (Appel, Poésies provençales inédites tirées…) Carl Appel , Raimbaut von Orange , Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1928, pp. 62-98 , p. 47. En fait, dans Ms. A on a Ves que , que l’on émende en ve’us que sur la base des mss. C’est d’ailleurs pour ces mêmes raisons d’ordre paléographique que Pattison opte pour cette dernière leçon. Remarquons cependant, qu’outre l’argument paléographique — dont il reconnaît par ailleurs toute l’importance — Pattison se fonde surtout sur l’interprétation particulière qu’il a de ce poème : “The fundamental difference between Appel’s view and mine is that he believes Raimbaut has commited some injustice toward the lady (...) while I believe that the insult is only imagined by the lady”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 107. Nous avons déjà montré, plus haut, que le poète a vraiment commis une infraction au code et à ce propos nous avions également souligné l’inconséquence de Pattison, qui, d’une part, le démontre et, de l’autre, affirme l’innocence du poète et, de ce fait, accuse la Dame d’injustice ! Ici, une fois de plus, nous nous trouvons à nouveau devant la même inconséquence : dans l’optique de Pattison, la Dame est injuste parce qu’elle refuse sa merce au poète, alors que celui-ci est innocent.
Toutefois, même si l’on ne tient pas compte de cette incon séquence, il semble bien — en ce qui concerne Raimbaut — qu’il faille considérer l’octroi de la merce indépendamment de la culpabilité ou de l’innocence de celui à qui elle s’adresse. En effet, Raimbaut traite de ce problème dans sa fameuse carta (Ch. XXIII), où il commence par dire que, de toute façon, la Dame doit accorder sa merce car si elle ne le faisait pas, son amant en mourrait. Ce qui, finalement, serait au désavantage de la Dame elle-même : Donna, se’l vostr’om pert en re/ sapchatz qe vos i perdez be (vv. 147-148)‘Dame, si votre homme (lige) perd quoi que ce soit, sachez que vous y perdez beaucoup’. et Donna, s’eu recep mort per vos/ ja no vos sera negus pros (vv. 177-178).‘Dame, si je reçois la mort par vous, il ne vous en viendra aucun avantage’. Il y a là une idée également évoquée dans la strophe VI de notre poème, où il est dit que si l’attitude de la Dame ne se modifie pas, rien ne pourra empêcher l’amant de s’en aller vers un endroit dont on ne le verra pas revenir de si tôt.Ce lieu dont on ne revient pas est, bien entendu, un symbole de la mort ; voir à ce propos Walter Haug , Das Land von welchem niemand wiederkehrt. Mythos, Fiktion und Wahrheit in Chrétiens Chevalier de la charrete, im Lanzelet Ulrich von Zatzikhoven und im Lancelot — Prosaroman , Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1978, passim . Malheureusement, cet argument ne semble pas fort émouvoir la Dame : mas vos non o prenatz gaire , ‘mais vous n’y attachez guère de prix’ (Ch. XI, v. 54). Ce qui amène le poète à faire usage d’une autre argumen tation, moins cynique et, apparemment, plus susceptible d’être suivie puisqu’elle fait appel à la justice divine : si Dieu pardonna même au voleur, celle qui ne ment pas — mais ne par donne pas non plus — ne devra pas compter sur le pardon divin (Ch. XI, vv. 55-63) ; ce qui n’est qu’une autre façon de dire :
Dieu accorde son pardon à tous, même aux voleurs ; mais rien ne sert d’être honnête (= de ne pas mentir) si l’on n’a pas voulu pardonner quant il le fallait : dans ce cas-là, il ne faudra pas espérer le pardon divin. On remarquera d’ailleurs à ce propos que Raimbaut utilisa la première partie de cette argumentation dans la carta : Aici’us qer merce e perdon,/com Dieus perdonet al lairon (Ch. XXIII, vv. 175-176).“Ainsi, je vous demande merci et pardon, tout comme Dieu pardonna au larron”.
Ainsi, quelle que soit la faute commise par l’amant, celui-ci a le droit d’espérer être pardonné, tout comme le larron peut également s’attendre au pardon divin. Merce nous apparaît dès lors comme une vertu suprême, que la Dame se doit de pratiquer dans tous les cas. S’il en est ainsi, il était donc tout à fait inutile de supposer — comme le fait Walter T. Pattison — l’innocence de l’amant pour expliquer le v. 39 : même si l’amant est coupable, la Dame supprime Dreituras et commet une faute, si elle ne lui accorde pas sa merce , car Lai o neguna res non val,/Merce deu amortar lo mal (Ch. XXIII, vv. 170-171).Merce chez les troubadours présente un champ sémantique fort important, que de nombreux auteurs ont tenté de mettre en lumière. — Voir à ce sujet, e.a., Jacques Wettstein , ouv. cité , pp. 59 — 60 ; Diego Zorzi , Valori religiosi nella letteratura provenzale. La Spiritualità trinitaria , Milano, Società Editrice “Vita e Pensiero”, 1954, p. 273 ; Peter Dronke , Medieval Latin and the Rise of European Love-Lyric , Oxford, Clarendon Press, 1968 (1e éd. 1965), t. I, pp. 105-106 ; Roger Dragonetti , ouv. cité , pp. 278-286 ; Paul Zumthor , Langues... , pp. 189-193 ; Marie-Luce Chenerie , “Le motif de la merci dans les romans arthuriens du XIIe et XIIIe siècles”, dans Le Moyen Age , LXXXIII (1977), pp. 5-52 (aborde également le problème particulier de la poésie des troubadours). — Remarquons que Glynnis M. Cropp , ouv. cité , pp.174-177 ne nous dit rien à propos de l’innocence ou de la culpabilité de celui qui demande la merce , encore qu’elle signale, sans références toutefois et sans y revenir plus loin, que “Merce a signifié ‘grâce accordée à celui qui ne la mérite pas’” (p. 174). D’autre part, et ceci tendrait à donner quelque soutien à notre hypothèse, Raymond Gay-Crossier , Religious elements in the secular lyrics of the troubadours , Chapel Hill, The University of North-Carolina Press, 1977, remarque que “No transgression is serious enough to make forgiveness impossible. This concept forming another part of the theme of mercy/compassion echoes the infinite compassion of God” (p. 67). — Voir aussi ibid. , pp. 47-48 et 65-67.
↩ au vers 39
v. 40
s’ab Merce·l cors no·us esclaire.
Tout en admettant la leçon mercee’l , nous ne pouvons souscrire à l’explication de Pattison : "To explain the readings I icel , K incel , etc., we must imagine a series of mss. in which the following form appeared : merceel , transcribed in a lost ms. with the abbreviation m̅ceel , which was misread as the sign of the nasal in N men cel , and which, being copied without the nasal abbreviation mark (mceel ) was misread KN2 incel and I icel , where the scribe forgot the dash over the i . Thus the apparently entirely disparate readings of IKN2 support the reading of Ca merceel over A uostre .RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 107.
L’hypothèse est ingénieuse, sans doute, mais repose sur de fausses prémices. Commençons par remarquer que là où Pattison lit dans le ms. I icel , il y a en fait i̅cel , mais ceci n’est pas important. Ce qui l’est bien, en revanche, c’est que Pattison voit dans N une forme men cel qui serait pour lui une mauvaise lecture de m̅ceel . Or, un examen attentif de ce ms. nous montre qu’il s’y trouve une forme i̅n cel . L’erreur de Pattison provient sans doute d’une mauvaise lecture des lettres i-n surmontées d’un signe de nasalisation, qu’il dut prendre pour m̅ , c’est-à-dire men .Dans le ms. on a i̅n̅c̅l̅ . On voit que si la confusion entre in et m̅ est théoriquement toujours possible, il n’y a cependant pas moyen de s’y tromper, ici. Cela étant, il est évident que son raisonnement reste valable ; à cela près que n’étant plus soutenu par les mss., il en devient pure hypothèse.
↩ au vers 40
vv. 61–63
qui non men / e non perdona corren, …
Afin de mieux marquer l’opposition entre les vv. 61 et 62, il nous semble plus indiqué de traduire la conjonction e par ‘mais’.Pour un tel emploi de la conjonction, voir e.a. G.B. Pellegrini , ouv. cité , pp. 304-305 et O. Schultz-Gora , Elementarbuch ..., p. 140, § 206.
Vu l’hypothèse que nous avons développée plus haut, on pourrait éventuellement voir en qui (v. 61) un relatif féminin et en -il un emploi enclitique de lui , cas régime indirect féminin. La phrase se rapportant ainsi directement à la Dame, serait sans doute plus personnalisée. Cependant, il est malgré tout préférable de conserver l’interprétation de Pattison, qui y voit des pronoms masculins ; ce qui donne à ces vers une allure de sentence ou de proverbe bien plus expressive, en ce qu’ils paraissent dès lors d’application générale.
↩ au vers 61