Raimbaut d'Orange

Les chansons

XI Ar m'er tal un vers a faire

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

A : Studj, III, 97. C : MG, 359. I : MG, 622. K : — No : — Nc : Archiv, CII, 186. a : RLR, XLV, 214 + BA, 75. Ψ : Romania, LXVII, 509. d : -

Éditions & études

RvO, 45. RO, 104.

3. Etudes, commentaires...

K. Lewent, ZFSL, LII, 157-8 F. M. Chambers, RPh, VII, 235. P. Dronke, 105. Ch. Roth, 461 et 465.

Ar m’er tal un vers a faire

que ja no·m feira fraitura.

Q’ar es enves mi escura,

cil qe·m fai mal per ben traire.

A (!) dolen

faillimen

fui, qe·m ven!

Ben aic lai doncs pauc de sen

s’ieu anc fui ves lieis bauzaire!

Maintenant, il me faudra composer un vers tel (= fait de telle façon) que ma Dame ne me ferait certes jamais défaut. Car maintenant, elle est morose envers moi, celle qui me fait supporter mal pour bien. Je participai à une malheureuse erreur (ou: Malheureux que je suis! Je participai à une erreur) qu’elle me fait payer [cher] Si jamais je fus trompeur envers elle, j’eus là donc bien peu de sens.

Seigner Dieus! Cum aus retraire

tan gran ma desaventura ?

Mos dols non ac anc mesura,

qe·m trastorna·l cor en caire.

Si, espren

aspramen

mon talen

ira, e·m mou marrimen,

quand ieu·m cuig far de Joi fraire

Seigneur Dieu! Comment est-ce j’ose raconter ma si grande infortune ? Ma douleur qui me transforme le coeur en pierre n’eut jamais de mesure. Ainsi, la colère embrase âprement mon désir et la tristesse s’empare de moi, au moment où je songe à me faire un frère de Joy.

En ploran serai chantaire,

puois nuills gaugz no·m asegura.

Car mos Bos Respieitz pejura,

qe·m val mos chantars qu’ar laire ?

Fol tormen,

per parven,

vauc seguen;

s’als non ai mas marrimen

e dol e dolor e braire.

En pleurant je serai chanteur, puisque nulle joie ne me rassure. Puisque mon Bos Respieitz empire, que me vaut mon chant que j’aboie maintenant ? Apparemment, je poursuis une torture insensée et je n’ai rien d’autre, sinon tristesse e chagrin et douleur et pleurs.

Desastrucs nasquei de maire

puois totz mals mi apejura.

Ben es fols qui mal m’agura!

Pieitz cum posc aver ? pechaire!

Neis qui·m pen

aut al ven,

a presen,

cel tenrai per benvolen,

qu’ams los huoills m’en volra traire

Je naquis de mère sous une mauvaise étoile, puisque, en ce qui me concerne, tout mal devient pire. Il est bien fou celui qui me prédit du malheur! Comment puis-je avoir pire ? Malheureux que je suis ! Même celui qui me pend haut dans le vent, en présence de tous, et qui voudra m’arracher les deux yeux, [même] celui-là je le tiendrai pour bienveillant.

Dolsa domna de bon aire,

no·m gitetz tant a Non-cura !

Ve·us que tolt avetz Dreitura,

s’ab Merce·l cors no·us esclaire.

Qu’ieu n’aten

chausimen,

si·us es gen.

Si non, faitz me peneden

issir fors de mon repaire

Douce Dame de bon lignage, ne me jetez pas tellement en pâture à Non-cura! Considérez que vous avez supprimé Dreitura, si [votre] coeur ne vous éclaire avec Merce. Car j’en attends indulgence, si c’est à votre gré. Si cela n’est, vous me faites sortir de ma demeure en pénitent.

Que, per l’arma de mon paire,

si·l vostre durs cors s’atura,

no·m tenra murs ni clausura

q’ieu non iesca de mon aire

mantenen,

ves tal sen

don fort len

ne veiran mais miei paren.

Mas vos non o prezatz gaire.

Car, par l’âme de mon père, si votre coeur cruel s’obstine, ni mur ni clôture ne me retiendront de partir de ma demeure, immédiatement, en telle direction dont mes proches ne me verront pas [revenir ?] durant fort longtemps (= de si tôt). Mais vous n’y attachez guère de prix.

Dompna, cel qui es jutgaire

perdonet gran forfaitura

a cel — so ditz l’escriptura -

qe era traicher e laire!

Eissamen,

en son sen,

qui non men

e non perdona corren,

ja no·il er Dieus perdonaire!

Dame, Celui qui est juge pardonna grande forfaiture à celui — c’est ce que disent les Ecritures — qui était traître et voleur! De même, en Son opinion, celui (celle) qui ne ment pas mais ne pardonne pas immédiatement, jamais Dieu ne lui pardonnera !

Per vos am, dompn’ab cor vaire,

la autras tant co·l mons dura,

car son en vostra figura;

que per als no·n sui amaire!

- neis la gen

pauc valen,

mal volen,

neis cels qe·us vezon soven!

Mas non lor n’aus far vejaire

A cause de vous, Dame au coeur changeant, j’aime les autres [dames], aussi longtemps que le monde dure, car elles sont à votre image; car pour rien d’autre (pour aucune autre raison) je suis leur amant! — [j’aime] même ceux qui valent peu et qui me veulent du mal, même ceux qui vous voient souvent! Mais je n’ose pas le leur faire voir.

Domna, pren

un coven

avinen:

si mais paz comandamen,

ja no·m perdon neus vejaire!

Dame, je prends un engagement qui convient: si jamais j’outrepasse [votre] commandement, jamais je ne m’en pardonnerai ne fût-ce l’intention!

E si·us men

en coven

qe·us prezen,

ogan si’eu malamen

entuissegatz ab varaire!

Et si je vous mens, en ce pacte que je vous présente, que je sois immédiatement fâcheusement empoisonné par l’hellébore.