Raimbaut d'Orange

XVII Assatz m'es bel

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

  • CParis, Bibliothèque Nationale, franç. 856 (anc. 7226)MGMGC.A.F. Mahn, Gedichte der Troubadours in provenzalischer Sprache, Berlin, Dümmler, 1856-1873, 4 vols.Sigles & abréviations →, 354
  • DModène, Biblioteca Estense, R 4.4 (anc. IV, 163)Est, 90
  • IParis, Bibliothèque Nationale, franç. 854 (anc. 7225)
  • KParis, Bibliothèque Nationale, franç. 12473 (anc. Vat. 3204, puis Suppl. fr. 2032)
  • MoParis, Bibliothèque Nationale, franç. 12474 (anc. Vat. 3794, puis Suppl. fr. 2033)MGMGC.A.F. Mahn, Gedichte der Troubadours in provenzalischer Sprache, Berlin, Dümmler, 1856-1873, 4 vols.Sigles & abréviations →, 326
  • NcNew York, Pierpont Morgan Library, 819 (autrefois Cheltenham, Phillips Library, 8335)Archiv, CII, 179
  • RParis, Bibliothèque Nationale, franç. 22543 (anc. La Vallière 14)

Éditions

Raynouard, M. Choix des poésies originales des troubadours, Paris, F. Didot, 1821, vol. V, p. 411

Mahn, C.A.F., Die Werke der Troubadours, in Provenzalischer Sprache, mit einer Grammatik und einem Wörterbuch, Berlin, Ferd. Dümmlers Verlagsbuchhandlung — Paris, Klincksieck, 1846 — 1853, vol. I, p. 79

Kolsen, Adolf, Dichtungen der Troubadours, Halle, Max Niemeyer Verlag, 1916 — 1917 — 1919, vol. I, p. 66

Kolsen, Adolf, Trobadorgedichte. Dreissig Stücke altprovenzalischer Lyrik, Halle-Saale, Max Niemeyer Verlag, 1925, VI + 72 pp. (Sammlung romanischer Übungstexte, VI), p. 57

Appel, Carl, Raïmbaut von Orange, Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1928, pp. 106, (Abhandlungen der Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen, Philologisch-Historische Klasse, neue Folge, 21, 2), p. 24

Pattison, Walter T., The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange, Minneapolis, The University of Minnesota Press, s.d. 1952, p. 121

Paterson, Linda M., Troubadour and Eloquence, Oxford, Clarendon Press, 1975, p. 165

Études, commentaires

Roth, Charles, “Local personnel des trains — Quelques réflexions sur l’ambiguïté à propos de Raimbaut d’Orange”, dans Mélanges d’études romanes du moyen âge et de la renaissance offerts à M. Jean Rychner, Strasbourg, Centre de Philologie et de Littérature romanes, 1978, 571 pp. ; pp. 455 — 467, (Travaux de Linguistique et de Littérature, XVI, 1).

Assatz m’es bel

que de novel

fassa parer

de mon saber

tot plan als prims sobresabens,

que van comdan

qu’ab sen d’enfan

dic e fatz mos captenemens.

E sec mon cor

e mostri for

tot aisso don ilh m’es cossens.

Il m’est fort agréable qu’à nouveau je fasse montre — tout clairement — de ma sagesse aux subtils [qui sont] plus que savants et qui vont racontant que je parle et agis avec sens d’enfant. Et cependant, je suis mon coeur et montre au dehors tout ce dont elle m’est consentante (= tout ce qu’elle me permet de dire).

Qui qu’en favelh,

lo m’es pro belh,

de mon saber:

qu’en sai mielhs ver

(sitot no suy mout conoyssens)

que·l trop parlan

que van comdan:

“Folh es — non es — si es sos sens”.

Qu’ar tost salh for

ab belh demor,

gen, motz leugiers, cortes talens.

Quelle que soit la personne qui en parle, de ma sagesse, cela me convient assez, car même si je ne suis pas bien savant, j’en sais beaucoup mieux la vérité que ceux qui parlent trop et qui vont disant: “Il est fou — Non, il ne l’est pas — Ainsi est son esprit”. Car maintenant jaillit aussitôt hors [de moi] avec bel agrément et gracieusement, un texte léger, un désir courtois.

Ab sen novelh,

dic e favelh

mon saber ver

e·l fas parer

lay on tanh que sia parvens.

Que son enfan,

li mielhs parlan,

vas me, e sai qui·m n’es guirens,

ab que·m demor

gen dins mon cor,

si que·l dir no·m passa las dens.

Avec sens nouveau, je dis et chante ma vraie sagesse et la fais apparaître là où il convient qu’elle soit apparente. Car ce sont des enfants, les meilleurs parleurs, comparés à moi, et je sais qui m’en est garant, en cette matière, pourvu que cela me demeure bien dans le coeur, de telle sorte que le ‘dire’ ne me passe pas à travers les dents.

Don d’amar dic:

qu’am si ses tric

lieys qu’amar deg,

que·ls miels adreg

Donc, je parle d’amour: car j’aime tellement sans tromperies celle que je dois aimer que les plus adroits — s’ils étaient

- s’eron cert cum l’am finamens -

m’irion sai

preguar hueymai

que·ls essenhes cum aprendens

de ben amar.

E neus preguar

m’en venrion dompnas cinc sens!

certains [de savoir] comme je l’aime noblement — viendraient ici me prier désormais que je leur enseigne, comme à des étudiants, à bien aimer. Et même cinq cents dames viendraient m’en prier!

Ben ai cor ric

plus qu’ieu non dic,

e tan adreg

que ducx ni reg

no prez, si no·m prez’eissamens.

A cuy no·m play,

ieu suy de say.

Et amarai mos bevolens.

No vuelh preguar,

que miels m’er car

q’om mi prec, qu’ieu prec manhtas gens.

J’ai bien un coeur noble, plus que je ne le dis et si droit que je ne prise ni duc ni roi s’il ne m’estime de la même manière. A celui qui ne me plaît pas, je suis deçà (= quant à celui qui ne me plaît pas, j’en reste à distance). Et j’aimerai mes bienveillants (= mes amis). Je ne veux pas quémander, car plus m’est cher que l’on me prie, plutôt que je ne prie maintes gens.

L’enojos tric

sian del ric

sobeiran reg

maudig, e deg

dels janglos parliers maldizens!

Gic m’en hueymai

que·l dir no·m plai,

tan m’es lur mentaures cozens,

que s’il tug car

meron, amar

no·ls poiria, que·l cor m’en vens!

Que la tromperie ennuyeuse et les vices des parleurs médisants soient maudits par le puissant et haut placé roi! J’abandonne désormais [ce sujet], car en parler ne me plaît pas, tant les mentionner m’est désagréable, puisque, même si tous cherchent vengeance, je ne pourrais les aimer car mon coeur me vainc en cela (= m’en empêche)!

Pauc sap d’amar

qui tem preguar

Deu qu’el maldia los manens!

Il ne connaît pas grand-chose à propos de l’amour, celui qui craint de prier Dieu qu’Il maudisse les possédants!

E·t voill preguar,

vers ab diz car,

que lai en Urgel te prezens,

Et je veux te prier, vers aux mots recherchés, que là à Urgel tu te présentes,

ab talen car

si·m fai amar.

E·l bon esper, qu’eu n’ai guirens!

et fais que l’on m’aime avec désir recherché. Et j’espère le bien, car j’en ai la garantie!

CHANSON XVII  : REMARQUES

vv.4 sv.

Plutôt que de comprendre saber comme Adolf Kolsen — “Das Subst. saber bedeutet hier (...) nicht soviel (...) ‘das Wissen, die Wissenschaft, Gelehrsamkeit’, vielmehr scheint es dem saber = saber dire Chabaneaus bei Levy, Sw.7,389,5 zu entsprechen... das ‘Können’”1 — ou comme Walter T. Pattison — “my knowledge (of the poetic art and of love”2 — nous préférerions traduire ce terme par “wisdom”, ‘sagesse’, ainsi que le fait Linda M. Paterson.3

Il semble en effet courir à travers ce poème tout entier comme une opposition entre, d’une part, ceux qui possèdent une telle connaissance des techniques de l’art et de l’amour, mais qui ne font qu’en parler — il suffit pour s’en convaincre de considérer les termes employés pour les décrire : prims sobresabens / que van comdan (vv.5-6) ; qui qu’en faveilh (v.12) ; l trop parlan / que van comdan (vv.17-18) ; li mielhs parlan (v. 29) ; l mielhs adreg (v.37) — et, de l’autre, le poète. Contrairement à ceux qu’il vient ainsi d’évoquer en ces termes connotés négativement, celui-ci n’est sans doute pas mout connoyssens (v. 16), mais malgré cela, il possède un saber (vv.4, 14 et 25) dont il sait mielhs ver (v.15)4 et dont il ne fait preuve que lay on tanh que sia parvens (v.27). Cette sagesse qu’il cache et qui ne semble pas pouvoir être comprise des autres qui la prennent pour folie et enfantillage (str. I et II),5 se manifeste, paradoxalement, en motz leugiers et cortes talens (v. 22). C’est que, de toute manière, lorsqu’il en parle, c’est avec sen novelh (v. 23), de sorte que ce saber ne se révélera tot plan (v. 5) — ainsi que le poète l’avait annoncé dès le début de son chant — qu’à ceux qu’il considère comme ses égaux, ceux qui lui accordent autant de prix que lui leur en accorde (vv. 48-49).6

En d’autres termes, Raimbaut se livre ici à une critique explicite de ceux qui, tout en étant bien au fait des techniques (poétiques et amoureuses), ne peuvent faire preuve que de “connaissances”. Son chant à lui, en revanche, provient d’une “sagesse” pour ainsi dire innée, vraie, car sec mon cor / e’n mostri for / tot aiso don ilh m’es coesens (vv. 9-11). On aura reconnu ici le motif du “chant qui vient du coeur” qui, pour cette raison et parce qu’il est inspiré par la Dame et fin’amor, ne peut qu’être parfait et sincère, alors que toute autre chanson, procédant de ce qui ne serait alors rien d’autre que “connaissances” sans fondements, n’est que pur exercice verbal.7

C’est pour cette raison qu’il nous semble également, comme à Charles Roth, qu’il faille adopter au v.10 la leçon E, présente dans tous les mss., sauf C qui a E’n et que suit Pattison. En effet, lorsque le poète dit qu’il “suit son coeur”, qu’il fait en d’autres termes tout ce que son “coeur” lui dicte, il n’y a aucune raison d’introduire, dans le vers suivant, une quelconque restriction: dans l’optique courtoise qui est celle de Raimbaut, ce que son coeur lui dicte ne peut qu’être équivalent à tout ce que sa Dame lui permet.8 En revanche, nous n’acceptons pas la ponctuation de Roth, qui place une virgule derrière captenemens, de sorte que “les vv.9-11 font encore partie de tout ce que les prims sobresabens du v.5 disent du poète”.9 Au contraire, E (v.9) a pour nous une fonction adversative et initie la réfutation des reproches adressés par ces sobresabens au poète.10

v.20-22

Pour Walter T. Pattison, la forme salh (v.20) est une première personne de l’indicatif présent, dont les compléments d’objet direct seraient gen motz leugiers, cortes, valens (v.22). Dans cette optique, gen ne peut être qu’un adjectif, qualifiant motz au même titre que les autres. Ce qui ne laisse pas de nous surprendre quelque peu, puisque motz est un cas régime pluriel et gen, apparemment, un cas régime aussi — forcément — mais singulier!

La lecture de Linda M. Paterson est assez différente de celle de Pattison. Pour commencer, elle en revient à celle proposée naguère par Adolf Kolsen pour le v. 22 — cortes talens au lieu de cortes, valens — argumentant que “this reading supported by the majority of manuscripts, takes up the double theme of the poet’s words and behaviour : Dic e fatz mos captenemens (v. 8)”.11 D’autre part, elle considère salh comme une troisième personne, avec motz et talens pour sujets. Ce qui lui permet de traduire : “For now there spring forth quickly gracious airy words, courtly desire, with seemly pleasure”.12 Ici également, gen nous pose un problème, car si motz legiers et cortes talens peuvent parfaitement être des cas sujets singuliers,13 gen ne le peut aucunement.14

La solution consisterait peut-être à en faire un adverbe, solution d’ailleurs déjà retenue par Adolf Kolsen : “Denn schnell und lustig entschlüpft in artiger Weise ein leichtfertiges Wort und offenbar sich höfisches Wesen”.15 Un tel emploi est tout à fait régulier et on en a d’ailleurs un exemple dans ce poème même, aux vv. 31-32 : Ab que’m demor / gen dins mon cor. On remarquera par ailleurs, et ce serait là une raison supplémentaire de croire à cette hypothèse, que les vv. 20-21 et 31-32 sont reliés les uns aux autres par leurs mots-rimes : cor/for (vv. 9-10) — for/demor (vv. 20-21) — demor/cor (vv. 31-32). En outre, si notre supposition est exacte, on obtient aussi, du coup, une construction syntaxiquement fort bien équilibrée dans les vv. 20-22 : deux déterminants du verbe (ab belh demor/gen) pour deux sujets (motz/talenz), les rapports entre les compléments circonstanciels et les sujets s’effectuant selon une disposition en chiasme :

ab bel demor --------- gen qu’ar tost salh for motz legiers --------- cortes talens

Il n’est en effet que normal, de relier bel demor (beau plaisir, bel agrément) à cortes talens (désir courtois) et gen (gracieusement, joliment) à motz legiers (poème léger).

CHANSON XVII : TEXTE ET TRADUCTION

Assatz m’es bel que de novel fassa parer de mon saber 5. tot plan als prims sobresabens, que van comdan qu’ab sen d’enfan dic e fatz mos captenemens. E sec mon cor 10. e mostri for tot aisso don ilh m’es cossens. Qui qu’en favelh, lo m’es pro belh, de mon saber: 15. qu’en sai mielhs ver (sitot no suy mout conoyssens) que·l trop parlan que van comdan: “Folh es — non es — si es sos sens”. Qu’ar tost salh for 21. ab belh demor, gen, motz leugiers, cortes talens. Ab sen novelh, dic e favelh 25. mon saber ver e·l fas parer lay on tanh que sia parvens. Que son enfan, li mielhs parlan, 30. vas me, e sai qui·m n’es guirens, ab que·m demor gen dins mon cor, si que·l dir no·m passa las dens. Don d’amar dic: 35. qu’am si ses tric lieys qu’amar deg, que·ls miels adreg

Il m’est fort agréable qu’à nouveau je fasse montre — tout clairement — de ma sagesse aux subtils [qui sont] plus que savants et qui vont racontant que je parle et agis avec sens d’enfant. Et cependant, je suis mon coeur et montre au dehors tout ce dont elle m’est consentante (= tout ce qu’elle me permet de dire).

Quelle que soit la personne qui en parle, de ma sagesse, cela me convient assez, car même si je ne suis pas bien savant, j’en sais beaucoup mieux la vérité que ceux qui parlent trop et qui vont disant: “Il est fou — Non, il ne l’est pas — Ainsi est son esprit”. Car maintenant jaillit aussitôt hors [de moi] avec bel agrément et gracieusement, un texte léger, un désir courtois.

Avec sens nouveau, je dis et chante ma vraie sagesse et la fais apparaître là où il convient qu’elle soit apparente. Car ce sont des enfants, les meilleurs parleurs, comparés à moi, et je sais qui m’en est garant, en cette matière, pourvu que cela me demeure bien dans le coeur, de telle sorte que le ‘dire’ ne me passe pas à travers les dents.

Donc, je parle d’amour: car j’aime tellement sans tromperies celle que je dois aimer que les plus adroits — s’ils étaient

- s’eron cert cum l’am finamens - m’irion sai 40. preguar hueymai que·ls essenhes cum aprendens de ben amar. E neus preguar m’en venrion dompnas cinc sens! 45. Ben ai cor ric plus qu’ieu non dic, e tan adreg que ducx ni reg no prez, si no·m prez’eissamens. 50. A cuy no·m play, ieu suy de say. Et amarai mos bevolens. No vuelh preguar, que miels m’er car 55. q’om mi prec, qu’ieu prec manhtas gens. L’enojos tric sian del ric sobeiran reg maudig, e deg 60. dels janglos parliers maldizens! Gic m’en hueymai que·l dir no·m plai, tan m’es lur mentaures cozens, que s’il tug car 65. meron, amar no·ls poiria, que·l cor m’en vens! Pauc sap d’amar qui tem preguar Deu qu’el maldia los manens! 70. E·t voill preguar, vers ab diz car, que lai en Urgel te prezens, ab talen car si·m fai amar. 75. E·l bon esper, qu’eu n’ai guirens!

certains [de savoir] comme je l’aime noblement — viendraient ici me prier désormais que je leur enseigne, comme à des étudiants, à bien aimer. Et même cinq cents dames viendraient m’en prier!

J’ai bien un coeur noble, plus que je ne le dis et si droit que je ne prise ni duc ni roi s’il ne m’estime de la même manière. A celui qui ne me plaît pas, je suis deçà (= quant à celui qui ne me plaît pas, j’en reste à distance). Et j’aimerai mes bienveillants (= mes amis). Je ne veux pas quémander, car plus m’est cher que l’on me prie, plutôt que je ne prie maintes gens.

Que la tromperie ennuyeuse et les vices des parleurs médisants soient maudits par le puissant et haut placé roi! J’abandonne désormais [ce sujet], car en parler ne me plaît pas, tant les mentionner m’est désagréable, puisque, même si tous cherchent vengeance, je ne pourrais les aimer car mon coeur me vainc en cela (= m’en empêche)!

Il ne connaît pas grand-chose à propos de l’amour, celui qui craint de prier Dieu qu’Il maudisse les possédants!

Et je veux te prier, vers aux mots recherchés, que là à Urgel tu te présentes,

et fais que l’on m’aime avec désir recherché. Et j’espère le bien, car j’en ai la garantie!

CHANSON XVII  : REMARQUES

vv.4 sv.

Plutôt que de comprendre saber comme Adolf Kolsen — “Das Subst. saber bedeutet hier (...) nicht soviel (...) ‘das Wissen, die Wissenschaft, Gelehrsamkeit’, vielmehr scheint es dem saber = saber dire Chabaneaus bei Levy, Sw.7,389,5 zu entsprechen... das ‘Können’”1 — ou comme Walter T. Pattison — “my knowledge (of the poetic art and of love”2 — nous préférerions traduire ce terme par “wisdom”, ‘sagesse’, ainsi que le fait Linda M. Paterson.3

Il semble en effet courir à travers ce poème tout entier comme une opposition entre, d’une part, ceux qui possèdent une telle connaissance des techniques de l’art et de l’amour, mais qui ne font qu’en parler — il suffit pour s’en convaincre de considérer les termes employés pour les décrire : prims sobresabens / que van comdan (vv.5-6) ; qui qu’en faveilh (v.12) ; l trop parlan / que van comdan (vv.17-18) ; li mielhs parlan (v. 29) ; l mielhs adreg (v.37) — et, de l’autre, le poète. Contrairement à ceux qu’il vient ainsi d’évoquer en ces termes connotés négativement, celui-ci n’est sans doute pas mout connoyssens (v. 16), mais malgré cela, il possède un saber (vv.4, 14 et 25) dont il sait mielhs ver (v.15)4 et dont il ne fait preuve que lay on tanh que sia parvens (v.27). Cette sagesse qu’il cache

1Adolf KOLSEN, Dichtungen der Trobadors, p.70.

2RO, p.121.

3PAT, p.166.

4On remarquera que Raimbaut emploie les mêmes termes pour désigner la véracité de sa “sagesse” que pour désigner ce qui ne semble qu’être habileté technique chez les autres : mielhs ver vs. mielhs parlan (v.29) et mielhs adreg (v.37)

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et qui ne semble pas pouvoir être comprise des autres qui la prennent pour folie et enfantillage (str. I et II),1 se manifeste, paradoxalement, en motz leugiers et cortes talens (v. 22). C’est que, de toute manière, lorsqu’il en parle, c’est avec sen novelh (v. 23), de sorte que ce saber ne se révélera tot plan (v. 5) — ainsi que le poète l’avait annoncé dès le début de son chant — qu’à ceux qu’il considère comme ses égaux, ceux qui lui accordent autant de prix que lui leur en accorde (vv. 48-49).2

En d’autres termes, Raimbaut se livre ici à une critique explicite de ceux qui, tout en étant bien au fait des techniques (poétiques et amoureuses), ne peuvent faire preuve que de “connaissances”. Son chant à lui, en revanche, provient d’une “sagesse” pour ainsi dire innée, vraie, car sec mon cor / e’n mostri for / tot aiso don ilh m’es coesens (vv. 9-11). On aura

1On remarquera que, comme dans le cas de miels, le poète se sert ici aussi des termes mêmes employés par ceux qui le critiquent, pour leur rendre la pareille: là où on l’accuse de parler et de se conduire ab sen d’enfan (vv. 6-8), il réplique que son enfan / li mielhs parlan / vas me (vv. 29-30); on rapprochera ces termes de ceux dont se sert Macabru pour stigmatiser ceux qui se servent de la falsa razo daurada (éd. Dejeanne, ch. XXV, v. 1), la “fausse éloquence”, pour exprimer des sentiments qu’ils ne possèdent pas: Trobador ab sen d’enfanansa (ch. XXXVIII, v. 7). — A propos de cette sagesse “cachée”, signalons que saber ven (v. 25), n’apparaît que dans le seul ms. R : IKN présentent ici une lacune, tandis que les mss. CDM donnent comme variante e fatz parer / mon cubert ver (DM: faz). La variante de CDM est extrêmement intéressante et significative (“vérité cachée”), mais semble cependant devoir être rejetée au profit de la leçon du ms. R qui a l’avantage de respecter la belle alternance des mots à la rime propre à ce poème: paner/saber (vv. 3-4) — saber/ven (vv. 14-15) — ver/parer (vv. 25-26). On comparera cette série AB-BC-CA avec, dans la suite du poème, deg/adreg (vv. 36-37) — adreg/reg (vv. 47-48) — reg/deg (vv. 58-59) et, toujours parallèlement, amar/preguar (vv. 67-68) — preguar/car (vv. 70-71) — car/amar (vv. 73-74).

2A ce propos, voir aussi Erich KÖHLER, Trobadorlyrik und höfischer Roman, Berlin, Rütten & Loening, 1962, pp. 143-144.; Ulrich MÖLK, ouv. cité, p. 129 et Leo POLLMANN, ouv. cité, p. 34.

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reconnu ici le motif du “chant qui vient du coeur” qui, pour cette raison et parce qu’il est inspiré par la Dame et fin’amor, ne peut qu’être parfait et sincère, alors que toute autre chanson, procédant de ce qui ne serait alors rien d’autre que “connaissances” sans fondements, n’est que pur exercice verbal.1

C’est pour cette raison qu’il nous semble également, comme à Charles Roth, qu’il faille adopter au v.10 la leçon E, présente dans tous les mss., sauf C qui a E’n et que suit Pattison. En effet, lorsque le poète dit qu’il “suit son coeur”, qu’il fait en d’autres termes tout ce que son “coeur” lui dicte, il n’y a aucune raison d’introduire, dans le vers suivant, une quelconque restriction: dans l’optique courtoise qui est celle de Raimbaut, ce que son coeur lui dicte ne peut qu’être équivalent à tout ce que sa Dame lui permet.2 En revanche, nous n’acceptons pas la ponctuation de Roth, qui place une virgule derrière captenemens, de sorte que “les vv.9-11 font encore partie de tout ce que les prims sobresabens du v.5 disent du poète”.3 Au contraire, E (v.9) a pour nous une fonction adversative et initie la réfutation des reproches adressés par ces sobresabens au poète.4

v.20-22

Pour Walter T. Pattison, la forme salh (v.20) est une première personne de l’indicatif présent, dont les compléments d’objet direct seraient gen motz leugiers, cortes, valens (v.22). Dans cette optique, gen ne peut être qu’un adjectif, qualifiant motz au même titre que les autres. Ce qui ne laisse pas de nous surprendre quelque peu, puisque motz est un cas régime pluriel et gen, apparemment, un cas régime aussi — forcément — mais singulier!

1Voir infra, pp.398 sv.

2Charles ROTH, art.cité, p. 460.

3Ibid.

4SW, t.II, p.312.

187.

La lecture de Linda M. Paterson est assez différente de celle de Pattison. Pour commencer, elle en revient à celle proposée naguère par Adolf Kolsen pour le v. 22 — cortes talens au lieu de cortes, valens — argumentant que “this reading supported by the majority of manuscripts, takes up the double theme of the poet’s words and behaviour : Dic e fatz mos captenemens (v. 8)”.1 D’autre part, elle considère salh comme une troisième personne, avec motz et talens pour sujets. Ce qui lui permet de traduire : “For now there spring forth quickly gracious airy words, courtly desire, with seemly pleasure”.2 Ici également, gen nous pose un problème, car si motz legiers et cortes talens peuvent parfaitement être des cas sujets singuliers,3 gen ne le peut aucunement.4

La solution consisterait peut-être à en faire un adverbe, solution d’ailleurs déjà retenue par Adolf Kolsen : “Denn schnell und lustig entschlüpft in artiger Weise ein leichtfertiges Wort und offenbar sich höfisches Wesen”.5 Un tel emploi est tout à fait régulier et on en a d’ailleurs un exemple dans ce poème même, aux vv. 31-32 : Ab que’m demor / gen dins mon cor. On remarquera par ailleurs, et ce serait là une raison supplémentaire

1PAT, p. 167 — Remarquons que les mss. nous donnent : gen mout Teu les forses talens (C), gen motz liuier cortes talens (D), gen motz leugier cortes talen (M) et pour R, gẽ mos lquz tẽza cortes ualẽs (et non uales comme le signale PAT), IKNa manquent. Comme le dit Pattison, nous avons ici deux familles de mss. IKNe et DM, CR occupant une position intermédiaire mais n’étant pas toujours d’accord entre eux. Il suppose que R appartient à la même tradition que IKNe, mais comme, de son propre aveu, R contient plusieurs variantes individuelles (ce qui lui a fait choisir C comme ms. de base) et que IKNe ne peuvent pas nous aider ici, il n’y a, en fait, aucune raison de préférer valens à talens.

2PAT, p. 166.

3On sait que motz peut signifier texte (par opposition à mélodie).

4Gen adjectif ne peut qu’être cas régime singulier (masc., fém., neutre) ou cas sujet singulier (neutre) ou cas sujet pluriel (masc.), toutes combinaisons impossibles ici.

5Adolf KOLSEN, loc. cit..

188.

de croire à cette hypothèse, que les vv. 20-21 et 31-32 sont reliés les uns aux autres par leurs mots-rimes : cor/for (vv. 9-10) — for/demor (vv. 20-21) — demor/cor (vv. 31-32). En outre, si notre supposition est exacte, on obtient aussi, du coup, une construction syntaxiquement fort bien équilibrée dans les vv. 20-22 : deux déterminants du verbe (ab belh demor/gen) pour deux sujets (motz/talenz), les rapports entre les compléments circonstanciels et les sujets s’effectuant selon une disposition en chiasme :

ab bel demor --------- gen qu’ar tost salh for motz legiers --------- cortes talens

Il n’est en effet que normal, de relier bel demor (beau plaisir, bel agrément) à cortes talens (désir courtois) et gen (gracieusement, joliment) à motz legiers (poème léger).

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CHANSON XVII : TEXTE ET TRADUCTION

Assatz m’es bel que de novel fassa parer de mon saber 5. tot plan als prims sobresabens, que van comdan qu’ab sen d’enfan dic e fatz mos captenemens. E sec mon cor 10. e mostri for tot aisso don ilh m’es cossens. Qui qu’en favelh, lo m’es pro belh, de mon saber: 15. qu’en sai mielhs ver (sitot no suy mout conoyssens) que·l trop parlan que van comdan: “Folh es — non es — si es sos sens”. Qu’ar tost salh for 21. ab belh demor, gen, motz leugiers, cortes talens. Ab sen novelh, dic e favelh 25. mon saber ver e·l fas parer lay on tanh que sia parvens. Que son enfan, li mielhs parlan, 30. vas me, e sai qui·m n’es guirens, ab que·m demor gen dins mon cor, si que·l dir no·m passa las dens. Don d’amar dic: 35. qu’am si ses tric lieys qu’amar deg, que·ls miels adreg

Il m’est fort agréable qu’à nouveau je fasse montre — tout clairement — de ma sagesse aux subtils [qui sont] plus que savants et qui vont racontant que je parle et agis avec sens d’enfant. Et cependant, je suis mon coeur et montre au dehors tout ce dont elle m’est consentante (= tout ce qu’elle me permet de dire).

Quelle que soit la personne qui en parle, de ma sagesse, cela me convient assez, car même si je ne suis pas bien savant, j’en sais beaucoup mieux la vérité que ceux qui parlent trop et qui vont disant: “Il est fou — Non, il ne l’est pas — Ainsi est son esprit”. Car maintenant jaillit aussitôt hors [de moi] avec bel agrément et gracieusement, un texte léger, un désir courtois.

Avec sens nouveau, je dis et chante ma vraie sagesse et la fais apparaître là où il convient qu’elle soit apparente. Car ce sont des enfants, les meilleurs parleurs, comparés à moi, et je sais qui m’en est garant, en cette matière, pourvu que cela me demeure bien dans le coeur, de telle sorte que le ‘dire’ ne me passe pas à travers les dents.

Donc, je parle d’amour: car j’aime tellement sans tromperies celle que je dois aimer que les plus adroits — s’ils étaient

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- s’eron cert cum l’am finamens - m’irion sai 40. preguar hueymai que·ls essenhes cum aprendens de ben amar. E neus preguar m’en venrion dompnas cinc sens! 45. Ben ai cor ric plus qu’ieu non dic, e tan adreg que ducx ni reg no prez, si no·m prez’eissamens. 50. A cuy no·m play, ieu suy de say. Et amarai mos bevolens. No vuelh preguar, que miels m’er car 55. q’om mi prec, qu’ieu prec manhtas gens. L’enojos tric sian del ric sobeiran reg maudig, e deg 60. dels janglos parliers maldizens! Gic m’en hueymai que·l dir no·m plai, tan m’es lur mentaures cozens, que s’il tug car 65. meron, amar no·ls poiria, que·l cor m’en vens! Pauc sap d’amar qui tem preguar Deu qu’el maldia los manens! 70. E·t voill preguar, vers ab diz car, que lai en Urgel te prezens, ab talen car si·m fai amar. 75. E·l bon esper, qu’eu n’ai guirens!

certains [de savoir] comme je l’aime noblement — viendraient ici me prier désormais que je leur enseigne, comme à des étudiants, à bien aimer. Et même cinq cents dames viendraient m’en prier!

J’ai bien un coeur noble, plus que je ne le dis et si droit que je ne prise ni duc ni roi s’il ne m’estime de la même manière. A celui qui ne me plaît pas, je suis deçà (= quant à celui qui ne me plaît pas, j’en reste à distance). Et j’aimerai mes bienveillants (= mes amis). Je ne veux pas quémander, car plus m’est cher que l’on me prie, plutôt que je ne prie maintes gens.

Que la tromperie ennuyeuse et les vices des parleurs médisants soient maudits par le puissant et haut placé roi! J’abandonne désormais [ce sujet], car en parler ne me plaît pas, tant les mentionner m’est désagréable, puisque, même si tous cherchent vengeance, je ne pourrais les aimer car mon coeur me vainc en cela (= m’en empêche)!

Il ne connaît pas grand-chose à propos de l’amour, celui qui craint de prier Dieu qu’Il maudisse les possédants!

Et je veux te prier, vers aux mots recherchés, que là à Urgel tu te présentes,

et fais que l’on m’aime avec désir recherché. Et j’espère le bien, car j’en ai la garantie!

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