Raimbaut d'Orange

Les chansons

XVIII Aissi mou

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

A : Studj, III, 96. I : MG, 630. K : MG, 631. N2 : — u2 : Archiv, CII, 187. α : RLR, XLV, 212. d : — Ψ : Romania, LXVII, 508.

Éditions & études

Rv0, 80. RO, 125.

3. Etudes, commentaires...

K. Lewent, ZFSL, LII, 162-3. A. H. Schutz, MÆN, LXVIII, 420. L. A. Schwarzschild, Med. Aev., XXII, 127. S. Battaglia, Formazione..., 144. PÂT, 175. Ch. Roth, 466.

Aissi mou

un sonet nou

on ferm e latz

chansson leu,

pos vers plus greu

fan sorz dels fatz.

Q’er er vist,

pos tan m’es quist,

cum sui senatz.

Si cum sol,

fora mos cors vesatz,

mas chamjar l’ai po quex o vol.

Ainsi je commence un sonet nouveau, dans lequel j’enferme et lace une chansson facile, puisque des vers plus difficiles rendent sourds les niais. Car maintenant il sera vu, puisqu’il me l’est tant demandé, combien je suis sage. Comme d’habitude j’aurais été habile, mais j’aurai à changer cela, puisque tous le veulent.

Tot m’es nou

quan vei, si·m mou

Fin’Amistatz.

Far posc greu

- ve·us que dic leu -

mas voluntatz.

Tant ai quist

c’ar ai ben vist

cum poja Gratz,

c’ab mo vol

for’ieu aut pojatz!

Anquer es mos Gratz lai on sol

Tout ce que je vois m’est neuf, tant me transforme Parfaite Amitié. Je ne peux que difficilement — voyez comme je le dis facilement — faire ma volonté. J’ai tant demandé que maintenant j’ai bien vu comment Gratz élève et qu’avec ma volonté j’aurais été élevé fort haut! Mais mon Gratz se trouve encore là où il en avait l’habitude.

Tant ai prim

mon cor qand rim,

que·ls adiratz

tem de loing.

Ma·s de pres poing

cum fos amatz

per cel Joi

don fals ni croi

non an solatz -

Trop derrenc!

Car dic q’ieu l’am! Qu’assatz

fai si·m sofre q’ieu la·m sovenc.

Mon coeur est si délicat quand je brûle [d’amour] que je crains de loin les haineux. Mais de près, je m’efforce d’être aimé de ce Joy dont faux ni vilains n’ont divertissement — Je m’avance trop loin! Car je dis que je l’aime; et elle en fait assez si elle supporte que je me souvienne d’elle!

Amors, rim

co·s vuoilla prim,

pos m’es de latz

en que poing.

C’ab colp de loing

son pres nafratz,

tot m’es croi

qan d’autre Joi

sol me tocatz,

si no·us venc.

Amors, mala fui natz!

Que puosc’amar e mens ric renc!

Amor, je brûle/rime aussi excellemment qu’on puisse le vouloir, puisque ce à quoi je m’applique est à mon côté. Parce que d’un coup de loin je suis blessé de près, il m’est tout désagréable ne fût-ce que vous me touchiez un mot d’un autre Joy si elle ne s’est pas rendue auprès de vous. Amor, je suis né pour mon malheur! Mais qu’elle puisse aimer en un rang moins noble!

Ges un sou

non pretz qan plou,

si·m sui moillatz,

freg ni neu,

tant ai pes breu

del Joi qe·m platz!

Mas, per Crist,

pos mi fai trist

cant pes, iratz,

cor ai fol,

c’ar am sol ses solatz.

Aissi torn mon bon pens en dol.

Je ne prise pas la valeur d’un sou quand il pleut et que je suis mouillé, ni le froid ni la neige, tant j’ai pensée brève au sujet du Joy qui me plaît! Mais, par le Christ, puisque cela me rend triste et irrité quand je pense, je suis bien fou car maintenant j’aime seul, sans consolation.

Era·m plou!

Qe·m fara sou,

trichan ses datz!

Et, en breu,

vei cazer neu.

Anz es estatz!

Tant ai trist

mon cor, Per Crist,

totz sui camjatz.

Q’er ai dol

et er ai gaug viatz.

Ve·us m’en savi e ve·us m’en fol!

Et maintenant il me pleut dessus! Que me fera (le soleil) un sou, [puisque] je triche sans dés! Et, en peu de temps, je vois tomber la neige. Au contraire, c’est l’été! Mon coeur est si triste, par le Christ, que j’en perds tout le sens. Car maintenant je suis triste et puis, promptement, je suis joyeux. Vous m’en voyez sage et vous m’en voyez fou!

Qand nos vim,

senpr’es al cim

mos cors ausatz.

Puois d’als soing

non ac, ni·s joing

vas autre latz,

per que·m coi ?

C’alres m’enoi:

“Trop l’am! — Non fatz!”

Lai la tenc

eu tant cant al cor platz,

c’anc pos la vic, d’als no·m soven!

Quand nous nous vîmes, mon coeur sauta aussitôt au sommet. Puisque je n’eus soin de rien d’autre (=d’aucune autre) et puisque je ne me lie pas d’un autre côté (= ...je ne me lie pas à une autre), pourquoi suis-je triste ? Parce qu’autre chose me trouble: “Je l’aime trop! — Je n’en fais rien!”. Je la tiens là, autant qu’il me plaît, car jamais depuis que je la vis, je ne me souvins d’autre chose!

Sus d’aut cim

fui quand nos vim;

jos davallatz

si no·s joing

so dont ai soing.

Mas ni guidatz

lui n’ennoi.

Amors, pro·m coi!

D’ella pensatz ?

No·us soven

anc d’ela, mas mi datz

la mort, c’ar vezetz qe no·m tenc!

Quand nous nous vîmes, je fus sur une haute cime; [mais je serai] jeté à terre, si ne se réunit pas ce dont j’ai cure. Mais même guidé [par Amor], je l’irrite. Amor, ce m’est fort désagréable (= je souffre beaucoup)! Avez-vous pensé à elle ? Vous ne pensiez jamais à elle, mais à moi vous donnez la mort, car maintenant vous voyez que je n’offre pas de résistance!

Trop mi tenc

q’en lai non sui anatz

saber d’amor s’anc l’en soven!

Je me retiens trop car je ne suis pas allé là, pour savoir si jamais elle se souvint de l’amour!

No·m soven

anc d’ela — so sapchatz -

mas una vetz qe·l vi e·m tenc!

je ne me rappelle jamais rien d’elle — sachez-le — sauf de la fois où je la vis et qu’elle me tint [dans ses bras]!