Raimbaut d'Orange
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Chanson XI

Ar m'er tal un vers a faire

pp. 139–151

CHANSON XI : REMARQUES

*v.v.*1-4

Dans ces vers, Pattison traduit que ja no’m feira fraitura (v.2) par “as would never do me wrong”,1 le sujet de feira étant, pour lui, vers (v.1). A ce propos, Pattison remarque, fort justement d’ailleurs, nous semble-t-il, que “This poem must be sequel to some other work or works by which Raimbaut lost favor with his lady”.2 Il ajoute cependant, à l’appui de cette affirmation, “This is implied in v.2, which says that this vers will not wrong the poet, as other previous ones have done”.3 Le problème, bien entendu, c’est que far fraitura (ou frachura) ne signifie en aucune façon ‘faire du tort’, mais bien ‘faire défaut, manquer’. On en trouvera des exemples particulièrement significatifs e.a. chez Marcabru et chez Raimon de Miraval.4 Ainsi donc, si nous pouvons parfaitement admettre la remarque de Pattison ayant trait au cadre interprétatif général de ce poème, nous n’admettons pas, en revanche, sa traduction du v.2 qui devrait soutenir cette hypothèse. Etant donné la signification de far fraitura, nous proposerions comme sujet la Dame, eil (v.4), auquel cas on pourrait traduire ces vers de la manière suivante: ‘Maintenant, il me faudra composer un vers tel (=fait de telle façon) que ma Dame ne me ferait certes jamais défaut’.

vv. 5-7

Pour simples qu’ils paraissent être, ces quelques vers n’en ont pas moins suscité nombre de commentaires et d’interprétations. S’il faut en croire Carl Appel, Stengel corrige la variante fuz (v.2) du ms. A en fitz et lit “A! Dolen / faillimen / fitz qe’m ven”.5 Le même Carl Appel rejette immédiatement cette soi-disante correction de Stengel, sur la base des autres leçons manuscrites6 et lit à son tour “A dolen / faillimen / fui qe’m ven”, qu’il traduit par: “Traurigem Verfehl ward ich zu Teil, den sie mich büssen lässt”.7 Citons également Oscar Schultz-Gora qui fait des vers 3-4 une question et de ceux qui nous occupent une réponse à cette question: “A, dolen / faillimen / fi’n, qe’m ven, ‘Ach, ich begin mit Bezug auf sie, d.h. ihr gegenüber, einen schlimmen Fehl, denn sie mich büssen lässt’”.8 Selon Walter T. Pattison, cette interprétation (et les précédentes également) ne serait pas acceptable, “not textually, linguistically or psychologically”9 et il faudrait y lire “Adolen (en un mot)...” et traduire: “Sorrowing I flee a wrong, for she betrays me”, fui étant dans ce cas-ci une forme de fugir et non d’eser.10

Remarquons, de prime abord, que si l’on peut en effet trouver en ancien provençal des formes telles qu’adolar, adolentar, adolentir ou adolir, le terme adolen lui-même, en revanche, ne semble pas attesté ailleurs que dans ce poème-ci.11 Il y a là une constatation qui, sans être réellement conclusive, pourrait plaider en la faveur d’une séparation de cette forme en deux mots, a ayant alors la fonction soit d’une préposition soit d’une interjection.12 D’autre part, pour admettre que fuí soit un présent de fugir et non un parfait d’eser, il faut également accepter l’interprétation de Pattison selon laquelle le poète n’aurait commis aucune action répréhensible et serait la victime de reproches injustifiés. De là d’ailleurs, chez Pattison, la traduction de faillimen par “wrong” (= injustice). Or, au sens propre, ce mot ne signifie pas nécessairement “tort, injustice”, mais plutôt “défaut, erreur, chose erronée”.13

Remarquons toutefois qu’à interpréter ces vers de la sorte — en fonction donc de l’innocence du poète — il y a chez Pattison une certaine inconséquence, dans la mesure où il affirme, d’autre part, que ce poème fait suite à d’autres textes ayant provoqué la disgrâce du poète.14 C’est d’ailleurs ce qu’il explicite dans son introduction, là où il écrit que le poème XI “... has references to Raimbaut’s agreement with his lady to sing no more of her”.15 Et c’est dans ce même poème XI que Raimbaut propose à sa Dame un nouveau coven (v.79), ce qui fait dire à Pattison: “If he ever disobeys her command again, even in intention, may he never be perdoned. Notice the word again in this statement. It reinforces my belief that Raimbaut has already gone back on one promise, specifically, the agreement to sing no more of the lady”.16

En conséquence de quoi, il nous semble vraiment peu vraisemblable que l’on doive comprendre ici, comme le fait Pattison, que le poète déclare ‘fuir une injustice’. Pour nous, fui est un parfait d’eser et notre traduction est soit ‘Je participai à une malheureuse erreur’ (si on lit adolez) soit ‘Ah! Malheureux [que je suis_7 ! Je participai à une erreur’. En d’autres termes: ‘J’ai commis une faute’.

Outre cela, nous voudrions proposer une dernière lecture, à titre d’hypothèse. Ne pourrait-on pas retenir la correction du ms. a (fitz), et y voir donc un parfait de faire? Remarquons simplement que, sans que cela change quoi que ce soit au sens de ces vers — au contraire, il n’en devient que plus évident: ‘Je fis une erreur’ — nous y gagnons sur le plan stylistique, dans la mesure où une telle interprétation allongerait le polyptoton inclus dans l’annominatio que présente cette strophe: faire (v.1) — feirafraitura (v.2) — faitraire (v.4) — faillimen (v.6) — fitz (v.7) — fui (v.9).17

Pour en terminer avec ces vers, soulignons également que s’il faut en effet interpréter cette strophe en fonction d’une faute commise par le poète, la traduction de q’em ven ne peut être ‘for she betrays me’, comme le propose Pattison.18 Pour éviter ce qui ne serait alors qu’un contresens, on pourrait faire appel à vendre ‘faire payer’,19 auquel cas on traduirait comme suit: ‘... qu’elle me fait payer (cher)’ ou bien ‘...c’est pourquoi elle me fait payer (cher)’.

vv.21-22

Walter T. Pattison traduit le v.21 par ‘since it harms my Good Expectation’ alors qu’il faut ici, comme le remarque Frank R. Chambers, ‘since my Good Expectation grows worse’.20 En effet, Bos Respieitz est indubitablement un cas sujet, et ne peut donc fonctionner en tant que complément d’objet indirect de pejura tel que le voudrait Pattison.21 En outre, le contresens que commet Pattison l’oblige à détacher q’ar laire de ce qui précède: “...what good can my singing be to me? Now I only utter discordant sounds”.22 Avant lui déjà, Oscar Schultz-Gora découpait ce vers de la même façon, mais considérait sa dernière partie également comme une question: Que’m val mos chantar? Qar laire23 On remarquera cependant que les mss. nous livrent les leçons suivantes: qer (A), quer (N), quera (IKd), qera (N2), face à deux leçons seulement en -a, quar (A) et qar (a). De ce fait, ainsi que le souligne Charles Roth, “l’alternance er-ar s’explique parfaitement dans le cas de q’ar, mais pas dans le cas de car conjonction, qui ne se trouve pas sous la forme quer, mais sous la forme cor”.24 De là qu’on peut abandonner sans aucun problème la lecture avancée par Oscar Schultz-Gora. Reste alors l’interprétation de Carl Appel, qui voit en qu’ un pronom relatif dont mos chantars serait l’antécédent, et que nous serions enclin à suivre: “...was nützt mir mein Singen, dass ich (einem unglückligen Hund gleich) hinausjammere”.25 On remarquera aussi qu’à traduire ce vers de cette façon, on fonctionnalise le qu’ qui, dans la traduction de Pattison, n’est qu’une forme vide et explétive.

vv.32-36

Traduction de Carl Appel: “Der mich hoch sichtbar in den Wind hängen wollte, den will ich mir als Freund erachten, denn beide Augen würde ich mir (aus dem Kopfe) reissen wollen”.26 Ce faisant, il fait de volra (v.36) une première personne du conditionnel,27 ce qui nous semble cependant fort peu probable: à notre avis, volra ne peut être qu’une troisième personne du futur.28 Pattison, quant à lui, signale l’interprétation d’Oscar Schultz-Gora, selon laquelle les vv.32-34 contiennent deux subordonnées (respectivement ...qui’m pen... et ...qui’...volra) dépendant d’une principale située au v.35 (cel...tenrai). Lui-même, cependant, préfère considérer le qui du v.32 comme signifiant “if one”.29 Que ce sens n’apparaisse pas dans les dictionnaires ne lui pose aucun problème et il traduit: “How can I, poor devil, be worse off (v.31) — even if they hang me high in the wind in public view? The one who whishes to tear out both my eyes I shall consider my wellwisher”.30 Quant à nous, nous lirions ces vers plutôt comme Schultz-Gora, ce qui nous donne la traduction suivante : ‘Même celui qui me pend haut dans le vent, en présence de tous, et qui voudra m’arracher les deux yeux, même celui-là je le tiens pour bienveillant’.

v. 39

Il est pour le moins étonnant de voir Carl Appel se résoudre, finalement, à adopter la leçon du Ms. a (ne’us que tot ajatz dreituras) alors qu’il en a montré le caractère hypothétique et peu sûr et qu’il reconnaît lui-même que celle du Ms. A (Ve’us que totz avetz...) “bleibt (...) das paläographisch zuverlässigere”.31 C’est d’ailleurs pour ces mêmes raisons d’ordre paléographique que Pattison opte pour cette dernière leçon. Remarquons cependant, qu’outre l’argument paléographique — dont il reconnaît par ailleurs toute l’importance — Pattison se fonde surtout sur l’interprétation particulière qu’il a de ce poème : “The fundamental difference between Appel’s view and mine is that he believes Raimbaut has commited some injustice toward the lady (...) while I believe that the insult is only imagined by the lady”.32 Nous avons déjà montré, plus haut, que le poète a vraiment commis une infraction au code et à ce propos nous avions également souligné l’inconséquence de Pattison, qui, d’une part, le démontre et, de l’autre, affirme l’innocence du poète et, de ce fait, accuse la Dame d’injustice ! Ici, une fois de plus, nous nous trouvons à nouveau devant la même inconséquence : dans l’optique de Pattison, la Dame est injuste parce qu’elle refuse sa merce au poète, alors que celui-ci est innocent.

Toutefois, même si l’on ne tient pas compte de cette incon­ séquence, il semble bien — en ce qui concerne Raimbaut — qu’il faille considérer l’octroi de la merce indépendamment de la culpabilité ou de l’innocence de celui à qui elle s’adresse. En effet, Raimbaut traite de ce problème dans sa fameuse carta (Ch. XXIII), où il commence par dire que, de toute façon, la Dame doit accorder sa merce car si elle ne le faisait pas, son amant en mourrait. Ce qui, finalement, serait au désavantage de la Dame elle-même : Donna, se’l vostr’om pert en re/ sapchatz qe vos i perdez be (vv. 147-148)33 et Donna, s’eu recep mort per vos/ ja no vos sera negus pros (vv. 177-178).34 Il y a là une idée également évoquée dans la strophe VI de notre poème, où il est dit que si l’attitude de la Dame ne se modifie pas, rien ne pourra empêcher l’amant de s’en aller vers un endroit dont on ne le verra pas revenir de si tôt.35 Malheureusement, cet argument ne semble pas fort émouvoir la Dame : mas vos non o prenatz gaire, ‘mais vous n’y attachez guère de prix’ (Ch. XI, v. 54). Ce qui amène le poète à faire usage d’une autre argumen­ tation, moins cynique et, apparemment, plus susceptible d’être suivie puisqu’elle fait appel à la justice divine : si Dieu pardonna même au voleur, celle qui ne ment pas — mais ne par­ donne pas non plus — ne devra pas compter sur le pardon divin (Ch. XI, vv. 55-63) ; ce qui n’est qu’une autre façon de dire :

Dieu accorde son pardon à tous, même aux voleurs ; mais rien ne sert d’être honnête (= de ne pas mentir) si l’on n’a pas voulu pardonner quant il le fallait : dans ce cas-là, il ne faudra pas espérer le pardon divin. On remarquera d’ailleurs à ce propos que Raimbaut utilisa la première partie de cette argumentation dans la carta : Aici’us qer merce e perdon,/com Dieus perdonet al lairon (Ch. XXIII, vv. 175-176).36

Ainsi, quelle que soit la faute commise par l’amant, celui-ci a le droit d’espérer être pardonné, tout comme le larron peut également s’attendre au pardon divin. Merce nous apparaît dès lors comme une vertu suprême, que la Dame se doit de pratiquer dans tous les cas. S’il en est ainsi, il était donc tout à fait inutile de supposer — comme le fait Walter T. Pattison — l’innocence de l’amant pour expliquer le v. 39 : même si l’amant est coupable, la Dame supprime Dreituras et commet une faute, si elle ne lui accorde pas sa merce, car Lai o neguna res non val,/Merce deu amortar lo mal (Ch. XXIII, vv. 170-171).37

v. 40

Tout en admettant la leçon mercee’l, nous ne pouvons souscrire à l’explication de Pattison : "To explain the readings I icel, K incel, etc., we must imagine a series of mss. in which the following form appeared : merceel, transcribed in a lost ms. with the abbreviation m̅ceel, which was misread as the sign of the nasal in N men cel, and which, being copied without the nasal abbreviation mark (mceel) was misread KN2 incel and I icel, where the scribe forgot the dash over the i. Thus the apparently entirely disparate readings of IKN2 support the reading of Ca merceel over A uostre.38

L’hypothèse est ingénieuse, sans doute, mais repose sur de fausses prémices. Commençons par remarquer que là où Pattison lit dans le ms. I icel, il y a en fait i̅cel, mais ceci n’est pas important. Ce qui l’est bien, en revanche, c’est que Pattison voit dans N une forme men cel qui serait pour lui une mauvaise lecture de m̅ceel. Or, un examen attentif de ce ms. nous montre qu’il s’y trouve une forme i̅n cel. L’erreur de Pattison provient sans doute d’une mauvaise lecture des lettres i-n surmontées d’un signe de nasalisation, qu’il dut prendre pour , c’est-à-dire men.39 Cela étant, il est évident que son raisonnement reste valable ; à cela près que n’étant plus soutenu par les mss., il en devient pure hypothèse.

v. 61-63

Afin de mieux marquer l’opposition entre les vv. 61 et 62, il nous semble plus indiqué de traduire la conjonction e par ‘mais’.40

Vu l’hypothèse que nous avons développée plus haut, on pourrait éventuellement voir en qui (v. 61) un relatif féminin et en -il un emploi enclitique de lui, cas régime indirect féminin. La phrase se rapportant ainsi directement à la Dame, serait sans doute plus personnalisée. Cependant, il est malgré tout préférable de conserver l’interprétation de Pattison, qui y voit des pronoms masculins ; ce qui donne à ces vers une allure de sentence ou de proverbe bien plus expressive, en ce qu’ils paraissent dès lors d’application générale.

CHANSON XI : TEXTE ET TRADUCTION

Ar m’er tal un vers a faire que ja no·m feira fraitura. Q’ar es enves mi escura, cil qe·m fai mal per ben traire. 5. A (!) dolen faillimen fui, qe·m ven! Ben aic lai doncs pauc de sen s’ieu anc fui ves lieis bauzaire!
10. Seigner Dieus! Cum aus retraire tan gran ma desaventura ? Mos dols non ac anc mesura, qe·m trastorna·l cor en caire. Si, espren 15. aspramen mon talen ira, e·m mou marrimen, quand ieu·m cuig far de Joi fraire
En ploran serai chantaire, 20. puois nuills gaugz no·m asegura. Car mos Bos Respieitz pejura, qe·m val mos chantars qu’ar laire ? Fol tormen, per parven, 25. vauc seguen; s’als non ai mas marrimen e dol e dolor e braire.
Desastrucs nasquei de maire puois totz mals mi apejura. 30. Ben es fols qui mal m’agura! Pieitz cum posc aver ? pechaire! Neis qui·m pen aut al ven, a presen, 35. cel tenrai per benvolen, qu’ams los huoills m’en volra traire

Maintenant, il me faudra composer un vers tel (= fait de telle façon) que ma Dame ne me ferait certes jamais défaut. Car maintenant, elle est morose envers moi, celle qui me fait supporter mal pour bien. Je participai à une malheureuse erreur (ou: Malheureux que je suis! Je participai à une erreur) qu’elle me fait payer [cher] Si jamais je fus trompeur envers elle, j’eus là donc bien peu de sens.

Seigneur Dieu! Comment est-ce j’ose raconter ma si grande infortune ? Ma douleur qui me transforme le coeur en pierre n’eut jamais de mesure. Ainsi, la colère embrase âprement mon désir et la tristesse s’empare de moi, au moment où je songe à me faire un frère de Joy.

En pleurant je serai chanteur, puisque nulle joie ne me rassure. Puisque mon Bos Respieitz empire, que me vaut mon chant que j’aboie maintenant ? Apparemment, je poursuis une torture insensée et je n’ai rien d’autre, sinon tristesse e chagrin et douleur et pleurs.

Je naquis de mère sous une mauvaise étoile, puisque, en ce qui me concerne, tout mal devient pire. Il est bien fou celui qui me prédit du malheur! Comment puis-je avoir pire ? Malheureux que je suis ! Même celui qui me pend haut dans le vent, en présence de tous, et qui voudra m’arracher les deux yeux, [même] celui-là je le tiendrai pour bienveillant.

Dolsa domna de bon aire, no·m gitetz tant a Non-cura ! Ve·us que tolt avetz Dreitura, 40. s’ab Merce·l cors no·us esclaire. Qu’ieu n’aten chausimen, si·us es gen. Si non, faitz me peneden 45. issir fors de mon repaire
Que, per l’arma de mon paire, si·l vostre durs cors s’atura, no·m tenra murs ni clausura q’ieu non iesca de mon aire 50. mantenen, ves tal sen don fort len ne veiran mais miei paren. Mas vos non o prezatz gaire.
55. Dompna, cel qui es jutgaire perdonet gran forfaitura a cel — so ditz l’escriptura - qe era traicher e laire! Eissamen, 60. en son sen, qui non men e non perdona corren, ja no·il er Dieus perdonaire!
Per vos am, dompn’ab cor vaire, 65. la autras tant co·l mons dura, car son en vostra figura; que per als no·n sui amaire! - neis la gen pauc valen, 70. mal volen, neis cels qe·us vezon soven! Mas non lor n’aus far vejaire
Domna, pren un coven 75. avinen: si mais paz comandamen, ja no·m perdon neus vejaire!
E si·us men en coven 80. qe·us prezen, ogan si’eu malamen entuissegatz ab varaire!

Douce Dame de bon lignage, ne me jetez pas tellement en pâture à Non-cura! Considérez que vous avez supprimé Dreitura, si [votre] coeur ne vous éclaire avec Merce. Car j’en attends indulgence, si c’est à votre gré. Si cela n’est, vous me faites sortir de ma demeure en pénitent.

Car, par l’âme de mon père, si votre coeur cruel s’obstine, ni mur ni clôture ne me retiendront de partir de ma demeure, immédiatement, en telle direction dont mes proches ne me verront pas [revenir ?] durant fort longtemps (= de si tôt). Mais vous n’y attachez guère de prix.

Dame, Celui qui est juge pardonna grande forfaiture à celui — c’est ce que disent les Ecritures — qui était traître et voleur! De même, en Son opinion, celui (celle) qui ne ment pas mais ne pardonne pas immédiatement, jamais Dieu ne lui pardonnera !

A cause de vous, Dame au coeur changeant, j’aime les autres [dames], aussi longtemps que le monde dure, car elles sont à votre image; car pour rien d’autre (pour aucune autre raison) je suis leur amant! — [j’aime] même ceux qui valent peu et qui me veulent du mal, même ceux qui vous voient souvent! Mais je n’ose pas le leur faire voir.

Dame, je prends un engagement qui convient: si jamais j’outrepasse [votre] commandement, jamais je ne m’en pardonnerai ne fût-ce l’intention!

Et si je vous mens, en ce pacte que je vous présente, que je sois immédiatement fâcheusement empoisonné par l’hellébore.