v. 1
En aital rimeta prima
Rimeta est un diminutif de rima et signifie par conséquent tant ‘petit poème’ que ‘petite rime’.LR , t.V, p.96-97. Dans le premier cas, Raimbaut désignerait le texte même que nous avons sous les yeux. En revanche, si par rimeta il faut entendre ‘petite rime’, l’emploi d’aital pourrait suggérer que le poète veuille se référer, du point de vue de la rime, à d’autres poèmes analogues, in casu les textes III et IV.A ce sujet, voir RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.73-74, 77 et 81; Ulrich Mölk , ouv. cité , p.126-130 et PAT , p.179-180.
En ce qui nous concerne, nous serions plutôt enclin à suivre cette dernière hypothèse, d’autant plus qu’elle nous permet de donner une solution satisfaisante aux traductions de prima (v.1) et de prim (v.2).
Prim se traduit par ‘fin, subtil, habile, adroit’ ou par ‘délicat, léger, mince’.PDL , p.307. Si rimeta se réfère en effet à la rime, on pourrait dès lors supposer qu’à ce vers corresponde le v.3 de la chanson IV—où il est également question d’une aital rima , qualifiée cette fois de sotil Voir RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.46-47 et Ulrich Mölk , ouv. cité , p.126-127. —et, par voie de conséquence, traduire prima par ‘subtile’. Et en effet, le schéma des rimes de la chanson II—tout comme celui de III et IV—n’est certes pas des plus simples, même s’il n’atteint pas la complexité de celui de la chanson I. C’est là d’ailleurs la constatation à laquelle arrive Ulrich Mölk, pour qui une des caractéristiques du trobar prim —style dont cette chanson est un des exemples—est sans nul doute "die ‘vorzügliche’ Qualität der Reime und der Reimstruktur.Ibid. , p.128.
Toutefois, cette relative complexité s’accompagne d’une transparence (tout aussi relative) du point de vue sémantique.A ce propos, Ulrich Mölk souligne que dans la ch.III — qui de ce point de vue est analogue à celle-ci — Raimbaut fait remarquer que ses mots seront descubert (III,7) et que dans cette remarque, “der Verzicht auf das Wesentliche Charakteristikum des trobar clus ausgesprochen ist” (ibid. ). Toutefois, et cela Mölk ne le relève pas, il y est aussi dit qu’ils seront descubert/a| quec de razon deviza ! De cette dernière constatation, il nous apparaît que le sens du syntagme mot prim devient également manifeste: il ne s’agit plus ici des cars, bruns e tenhz motz (I,v.19) du poème précédent, mais de paroles qui sont, d’une part, ‘légères’ (leu ) et, de l’autre, ‘délicates’ (prim ).Voir aussi PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p.182, pour qui la caractéristique du trobar prim ne consiste pas non plus en une obscurité sémantique systématiquement recherchée, mais en “the finely detailed texture of sounds and images, and the combinations of rare expressions with smooth sounds”. — A propos du syntagme leu mot e prim , on remarquera que nous avons ici une de ces répétitions (quasi)-synonymiques caractéristiques de la lyrique provençale (voir à ce sujet W.Th.ELWERT, 'Zur Synonymendopplung vom Typ plankh e sospir, chan e plor , dans Archiv für das Studium der neueren Sprachen , CXCIII (1956), p.40-42 et, du même auteur, ‘La dittologia sinonimica nella poesia lirica romanza delle origine e nella scuola siciliana’, dans Bolletino del Centro di Studi filologici e linguistici siciliani , II (1954), p.152-177
A traduire prim(a) de la sorte, nous pensons mieux respecter les spécificités virtuelles du terme qui, ici du moins, se différencient selon que cet adjectif qualifie la versification ou le sémantisme.Pattison traduit dans les deux cas par ‘clever’. Il est vrai que pour lui le problème ne se posait pas dans les mêmes termes, puisqu’il considérait que rimeta renvoyait au poème et non à la rime. Il n’en va pas de même pour Linda Paterson, qui n’en introduit pas pour autant de distinctions dans sa traduction et rend tant prima que prim par ‘delicate’ (p.182).
↩ au vers 1
v. 3
bastit ses regl’e ses linha,
Traduisant linha par ‘line’, sans plus, Walter T. Pattison nous semble négliger dans une certaine mesure la valeur évocatrice de ce mot. En effet, si l’on considère le contexte immédiat de linha — appelé tant par la conjonction de coordination e que par la construction répétitive des deux termes de la coordination ( ses — e ses )A propos de ces répétitions par des “minor words”, voir Nathaniel B. Smith , Figures of repetition in the old Provençal lyric , Chapel Hill, Univ. of N.-Carolina Press, 1976, pp.117-119. — En outre, nous avons ici le même genre de répétition synonymique qu’au v.2. — le sens de ‘cordeau’ que donne Raynouard à ce terme paraît bien plus justifié.Archiv , t.IV, p.77-78. La “règle” et le “cordeau” renvoient en effet au même domaine référentiel — celui de la construction, de l’architecture — qui, par ailleurs est déjà annoncé dans le même vers par le participe bastit . Or, et nous le savons déjà, ce domaine référentiel fonctionne chez Raimbaut d’Orange en tant qu’image du travail poétique.Nous faisons ici, bien entendu, allusion à l’expression qe’s compassà e s’egaaira (I,v.6).
↩ au vers 3
v. 6
lai·on ai cor qe m’apil
L’expression aver cor que peut se traduire ici par ‘avoir l’intention de’, comme chez Folquet de Marseille:
mas cor ai que’m cabdel ab Sen
de l’Ardimen que’m tol Paors (VIII,v.26-27)Voir Stanislas Stronski , Le troubadour Folquet de Marseille , éd. crit., Cracovie, Académie des Sciences, 1910, p.41 et p.243 (“Glossaire”).
↩ au vers 6
v. 10
e dech’e ditz (don qec lim)
Encore que le verbe limar soit employé ici de façon apparemment intransitive, on pourrait y voir un équivalent de limar las dens , ‘grincer des dents’, le complément étant sousentendu.LPD , p.227. — Signalons qu’on retrouve cette expression dans La Chanson de Sainte Foye , v.286 (éd. E. Hoepffner et P. Alfaric , Paris, Les Belles Lettres, 1926, t.I, p.299) ainsi que dans Flamenca , non au v.117 comme le disent Hoepffner et Alfaric, mais bien au v.1117 (voir éd.GSCHWIND, p.307).
Quant à la forme verbale dech’ , on peut se demander s’il s’agit d’une forme de dechar , ‘dire, communiquer’, comme le voudrait Pattison,Il cite à ce propos LPD , p.106. ou de ce verbe dechar (le même ?) signifiant ‘pécher, tromper’ que relève Raynouard dans le descort de Guiraut Riquier ?Il s’agit de Pos amans (P.-C. (Pillet, Bibliographie der Troubadours) A. Pillet et H. Carstens , Bibliographie der Troubadours , Halle, 1933, pp.XXIX-XXXV , 248,64); voir LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, p.20. Personnellement, nous pencherions pour cette seconde hypothèse, vu le contexte. Remarquons que de toute manière le mot ne devait pas être inconnu à Raimbaut, puisqu’il utilise le substantif de même racine deg , ‘vice’, dans XVII, v.59.Tout comme pour dechar (?), l’origine de deg, decha, deca reste problématique. FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.II, p.29 donne cadere comme étymon, mais ceci est sans doute faux (voir Max Pfister , Lexicalische Untersuchungen zu Girart de Roussillon , Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1970, p.363, qui suggère un rapport éventuel avec l’afr.teche , ou gothique taikns , FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.XVII, l°.293)
↩ au vers 10
v. 17 sv.
quan vei rengat en la cima …
Mettant un point après rotlh (v.16), Pattison lit la strophe III et une partie de la strophe IV comme une suite de subordonnées circonstancielles, la principale n’apparaissant qu’au v.30: qu’ades am mais per un mil/ Midons . Sans doute, il n’est pas courant dans la poésie provençale de procéder à de telles liaisons syntaxiques, de strophe en strophe. En fait, ce serait même là un vice mentionné expressément par les Leys d’Amors :
“... cobla es ajustamens de .V.bordos al mens. o de .XVI. als may. Li qual bordo enayssi ajustat fan e representon una clauza. ”
laqual en si clau e conte perfiecha sentensa (...) e enayssi tota cobla es vicioza, si no clau e conte sentensa perfiecha soes am pauza plana o final.“Le couplet est un assemblément de cinq vers au moins et de seize au plus; que les vers ainsi assemblés font et représentent une période; et que celle-ci renferme et contient un sens parfait:(...) de sorte que tout couplet est vicieux, lorsqu’il ne renferme pas et ne contient pas un sens parfait, c’est-à-dire, lorsqu’il n’a pas un repos simple ou final.” (voir Leys , t.I, p.200-201).
Or, si Pattison avait déjà remarqué un lien de ce genre entre les strophes I-II et III-IV, nous croyons qu’il y a moyen d’étendre cette constatation à l’ensemble du texte. En effet, la strophe III commence par une subordonnée, quan vei rengat ..., qui peut fort bien être reliée à la principale Mas ieu no’m part (v.14) de la strophe II. Le v.30, Q’ades am maïs ... (str.IV) forme le début d’une nouvelle phrase qui s’arrête au v.34 de la strophe V, ...vas mi s’escrim , tandis que le lien entre V et VI va du v.39 (Mas ja sos cors... ) au v.45 (...donc prenc mal esterinh ). Cela étant, si l’on compare les coupures syntaxiques de ce poème à sa structure strophique, on en arrive au résultat suivant:
8 8 8 7’8 8 : a b c d e a 8 8 8 7’8 8 En d’autres termes, chaque strophe de ce poème — à l’exception des deux tornades — est reliée syntaxiquement à la suivante. Tant et si bien que ce qui, pris isolément, serait un “vice”, devient un système. Il y a ici un écart par rapport à la norme qui, de par sa récurrence, tend à devenir une nouvelle norme. Et c’est là peut-être que nous avons l’explication de la curieuse affirmation du v.3, là où le poète écrit que ses mots sont bastir ses regl’e ses linha .
Le caractère paradoxal de cette affirmation avait déjà été souligné par Pattison: “It is strange to note Raimbaut’s claim that this work will be simple and artless”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.74. Ulrich Mölk, à son tour, relève ce paradoxe mais l’explique par le fait que dans les chansons II, III et IV, Raimbaut n’écrit plus selon les règles du trobar clus mais bien selon celles du trobar prim ; ce dernier style se caractérisant, nous l’avons déjà dit, par une relative “simplicité” sémantique et par la “qualité” de la rime, mais non par sa complexité. Ainsi, ce qui lui semble important, par rapport à la chanson I, c’est l’abandon des rimes internes. Et, toujours d’après Mölk, c’est pour cela que Raimbaut prétend écrire sa chanson II (et aussi III et IV) ses regl’e ses linha : “In II, III und IV verzichtet Raimbaut im Gegensatz zu I auf Binnenreime, und sicher ist dies ein Grund dafür, dass er in dem ersten Lied der Dreiergruppe (II) vom bastir ses regl’e ses linha spricht”.Ulrich Mölk , ouv. cité , p.127. — Et il ajoute: “diese Formulierung wirkt zwar übertrieben, stellt aber gerade in der Übertreibung den Unterschied, der dem seine dunklen Lieder kennenden Publikum auffallen sein dürfte, heraus” (ibid. ). Remarquons toutefois, avec Linda M. Paterson, que si l’abandon des rimes internes doit en effet être considéré comme une des caractéristiques du trobar prim , la chanson XVIII (que Mölk classe également parmi les textes prim de RaimbautIbid. , p.131. ) présente indubitablement des rimes intermes.Voir PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p. 179. — La chanson XVIII peut être réécrite comme suit: Aissi mou/ un sonet nou /on ferm e latz/chansson leu,/ pos vers plus greu /fan sorza dels fatz... ; voir aussi RvO (Appel, Poésies provençales inédites tirées…) Carl Appel , Raimbaut von Orange , Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1928, pp. 62-98 , p. 80.
Aussi bien, Linda M. Paterson ne voit pas en ce v. 3 une indication du fait que Raimbaut abandonne l’une ou l’autre technique particulière de versification (en l’occurrence la pratique des rimes internes). Sans plus s’y attarder, elle interprète ce vers comme significatif de ce que Raimbaut veuille composer un poème sans difficultés apparentes, “as the result of inclination rather than constraint”.PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p. 182. Pour notre part, cette curieuse déclaration de Raimbaut ne s’applique ni à l’abandon des rimes internes ni à cette vague intention à laquelle fait allusion Linda Paterson. Lorsque Raimbaut affirme de façon si nettement marquée (par la construction répétitive, voir supra ) et en se référant explicitement au domaine de la poétique (par l’emploi d’une référence métaphorique, voir supra ), qu’il va composer un poème en ne tenant pas compte ni de la “règle” ni du “cordeau”, nous croyons qu’il désigne expressément la façon dont son poème se “construit”, c’est-à-dire le mode de liaison des strophes. En effet, là où la règle communément admise prévoit plusieurs liens possibles,Ces liens se font surtout par le jeu des rimes ou par la répétition d’un élément (mot, vers) à un endroit fixe: coblas capcaudadas, retrogradas, doblas, capfinidas, recordativas, retronchadas, duplicativas... (voir Lew , t. I, p. 236, 256, 264, 280, 284, 286, 288). il semble délibérément s’écarter de cette règle pour ériger un “vice” reconnu en nouvelle règle. De là, nous semble-t-il, qu’il puisse affirmer en droit que son poème est bastit ses regle e ses linha , pour autant que l’on comprenne par regle e linha : “norme connue et reconnue comme telle”.
↩ au vers 17
v. 24
qe·m nafra d’amor tendilh,
Là où nous suivons parfaitement Pattison lorsqu’il propose de se lire à la rime tendilh et non lendilh ou lendil que l’on trouve dans tous les mss, nous ne sommes pas de son avis quant à l’interprétation de ce mot. Pour lui, tendilh est un adjectif formé sur estendilhar et signifiant “aroused, awakened”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.74. A partir du latin tendicula ‘gespannter strick’, on trouve des continuateurs tels que tendilha ‘lacet’, tendilho ‘piège, trappe pour les oiseaux’, etc..FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.XIII, p.202. — Evidemment, pour le sens il est bien plus tentant de lire que le rossignol qui s’éveille (=chante) blesse le poète d’un amour ‘trompeur’, plutôt que d’y voir un amour ‘réveillé’; ce qui ne veut pas dire grand-chose. Toutefois, ceci reste pure hypothèse, dans la mesure où nous n’avons retrouvé aucun exemple d’emploi adjectival de tendilh . Ne pourrait-on pas, raisonnablement, supposer un tendilh adjectif conservant ce sème ‘piège’ et ayant dès lors la signification de ‘trompeur’?
↩ au vers 24
vv. 43–45
e plor mais per qu’esterinha / mon cort gaug cui acortilha …
Pattison laisse le mot à la rime des vv.43 et 45 en blanc car, écrit-il, “Ms. M, which has so often given the correct reading, bears esterinha, esterin , but if these words are correct, their use here is unique and there is no way of ascertaining their meaning”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.75. Il est vrai que nous n’avons pas pu retrouver ces formes, ni chez d’autres troubadours ni dans les dictionnaires usuels. Toutefois, chez Aimé Vayssier on a le verbe s’estelinga, s’esteringla ‘s’enfoncer une écharde’, ainsi que le substantif correspondant estelingado, esteringlado, esteringlal ‘écharde’.Aimé Vayssier , Dictionnaire Patois-Français du Département de l’Aveyron , Genève, Slatkine Reprints, 1971 (réimpr. de 1re éd. de Rodez, 1879), p.249. Dans le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , on rencontre sous l’étymon tarin̥ca des formes analogues ou identiques, non seulement pour la langue de l’Aveyron mais aussi dans divers autres dialectes méridionaux: "... Toulouse estaringlo , Cahors estorlênco , Tarn, castr. estarênglo , Aveyron estelingo , estarinco , esteringlo , estringlo , estelonclo , estarenglo , blim. esterlinquo (...) périg. estrinclo ....FEW , t.XIII, p.121.
Toutes ces formes sont assez proches de celles que nous fournit le ms. M et, qui plus est, du point de vue du sens, elles ne présentent aucun problème: je sais que ma Dame ne se moque pas de moi (v.39) car le destin m’a garanti son amour (v.40). J’en suis fort heureux (vv.41-42) mais j’en pleure davantage encore, car ce même destin blesse (litt.: pique une écharde dans...) ma joie, qui est donc de courte durée (vv.43-44) et soumise à Dols (vv.44-45). Et cela m’est une mauvaise blessure (litt.: une blessure causée par une écharde).
Seulement, et c’est là une difficulté de taille, les formes citées ci-dessus ne présentent aucune mouillure en syllabe terminale. A ce propos, Walter von Wartburg signale même que dans la forme esteringlo (qui serait la plus proche de celles que nous avons dans le ms. M ) “das l in die letzte silbe verwiesen (ist)”.Ibid. En effet, que l’on parte d’une forme en -incula , ou d’une forme contaminée par le synonyme latin astella (ce qui explique la syllabe initiale en es- Ibid. ), la gutturale se conserve et nous ne voyons pas comment on pourrait justifier la mouillure d’esteriɲha , esteriɲh .Le groupe C’L postconsonantique demeure intact (voir G.B. Pellegrini , Appunti di grammatica storica del Provenzale , Pisa, Libr.Goliardica, 1962, p.132. — Même si l’on supposait une réduction du suffixe -incula à -iɲcula (comme dans le cas de ranunculum qui passe à raɲuɲculum — voir Edward L. Adams , Word-formation in Provençal , New York, The Mac Millan C°, 1913, p.76) on obtiendrait, tout au plus, -ilha (ANG, p.167)).
En somme, d’après les exigences de la versification, les leçons du ms. M — esterinha et esterinh — paraissent vraisemblables. Toutefois, on ne trouve aucune occurrence de ces termes dans la littérature provençale. Le verbe esteringlar (ainsi que le substantif correspondant) est relativement proche — du point de vue purement phonique, s’entend — de ce qu’on trouve dans M , il peut s’intégrer dans le contexte sémantique du poème, mais ne présente pas l’m mouillée que requiert la rime. En revanche, il y a une mouillure (non de l’m mais de l’z) dans esterilhar , autre verbe phoniquement rapproché d’esterinhar (et aussi, par conséquent, d’esteringlar ) mais dont le sens diffère de celui de ce dernier mot: ‘sich dehnen, sich recken, sich strecken’.Voir à ce propos SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.III, p.319. En outre, la forme esterilhar pourrait également être le continuateur d’une variante (possible) du diminutif latin de l’étymon d’esteringlar . En effet, (es)tarī̄nca Même si Walter von Wartburg semble mettre en doute la possibilité d’un tel diminutif (loc. cit. ), l’apparition d’une forme calabraise taruonuclu plaide en la faveur de son existence (voir à ce sujet Carlo Batisti et Giovanni Alessio , Dizionario etimologico italiano , Firenze, G.Barbera editore, 1968, t.V, p.3772 s.v. tarinco . peut donner lieu à un diminutif du type (es)tarī̄ncula qui, nous le savons (voir note 4, page précédente), peut passer à (es)tarīcula qui donne dès lors, tout régulièrement: esteric’la > esterilha .Le passage de a ā e ne doit pas nous étonner: le a protonique initial ou en syllabe initiale en contact avec r peut passer à e (arnaem donne aranha et aussi eranha ). Sans doute, dans ce cas-ci, il y a le préfixe es- . Ceci n’influe toutefois pas l’évolution du a: strangulare donne estrangolar et estrengolar (voir ANG (Anglade, Grammaire de l'ancien provençal ou…) Joseph Anglade , Grammaire de l’ancien provençal ou ancienne langue d’oc , Paris, éd. Klincksieck, 1921 , p.95-96.- a devant n évolue comme a devant r)
D’autre part, les possibilités d’obtenir en ancien provençal une rime en -inha , -inh sont des plus réduites, d’autant plus que dans ce cas-ci il faudrait des rimes dérivatives. Ainsi, dans le Reimwörterbuch d’Erdmannsdörfer on ne trouve que quelques rimes en -inhs (sinhz, causinhs ), en -igna ou -inha (benigna, maligna, digna, signa, asigna, guinha, forlinha, relinha ), en -igne (signe, benigne, digne, maldigne, cigne) et en -ignes (signes, benignes, malignes, dignes).E. Erdmannsdörfer , Reimwörterbuch der Trobadors , Berlin, 1897, (Romanische Studien, heft II), p.189. Pillet et Carstens n’en signalent qu’une seule, signe , qui apparaît chez Raimon Vidal de Bezaudun.P.-C. (Pillet, Bibliographie der Troubadours) A. Pillet et H. Carstens , Bibliographie der Troubadours , Halle, 1933, pp.XXIX-XXXV , p.493.- Il s’agit de Entre’l taur e’l doble signe (P.-C. A. Pillet et H. Carstens , Bibliographie der Troubadours , Halle, 1933, pp.XXIX-XXXV , 41 II, 3). On remarquera que le rimare de Pillet et Carstens n’a qu’une valeur toute relative, puisqu’il ne signale que les rimes apparaissant dans l’incipit des textes considérés, ce qui en diminue fortement la pertinence. Linda M. Paterson — qui donne en annexe à son étude un rimare de Marcabru, Peire d’Auvergne, Raimbaut d’Orange, Giraut de Bornelh, Arnaut Daniel et Bernard de Ventadour — n’en mentionne que chez Raimbaut, bien sûr, et chez Marcabru: signa, guigna, rechigna et ligna .PAT (Paterson, Troubadour and Eloquence) Linda M. Paterson , Troubadours and Eloquence , Oxford, At The Clarendon Press, 1975, pp.213-220 , p.217. Remarquons, par ailleurs, que tous les exemples qu’elle relève chez Marcabru sortent d’un seul poème: Dirai vos senes duptansa .Ed. Dejeanne, Ch. XVIII, vv.19, 20, 21 et 23.
Dès lors, étant donné l’extrême rareté de la rime exigée à cet endroit du poème et, en outre, le rapprochement phonique possible entre esteringlar d’une part et esterilhar de l’autre — rapprochement peut-être favorisé par le fait qu’il pouvait, éventuellement, exister une forme esterilhar procédant de l’étymon d’esteringlar — ne pourrait-on pas supposer ici une sorte de “licence” poétique qui aurait fait passer la mouillure d’esterilhar à esteringlar , procurant ainsi au poète la forme esterinhar, esterinh dont il avait besoin ? Sans doute, l’hypothèse est hardie, trop hardie peut-être, mais nous ne voyons pas d’autre solution en l’état présent de la recherche en matière de lexicologie provençale. De toute manière, en l’absence de données vraiment conclusives, il ne nous est pas possible de trancher définitivement.
↩ au vers 43
vv. 50–51
maldic lo jorn mil vetz cilha / q’aduis mon cor pres de cilh
Walter T. Pattison traduit ces vers comme suit: ‘I curse a thousand times a day that one (Love) who brought my heart near my eyebrows’. Il faudrait donc comprendre que le Dieu Amor ait fait venir le coeur du poète jusqu’à ses yeux et que c’est ainsi que ce dernier serait tombé amoureux de sa Dame. L’image serait vraisemblable, si ce n’est que la tradition médiévale, et plus particulièrement provençale, de l’“énamourement” la contredit.Voyez à ce propos, notre article: ‘Amor dans la littérature provençale. Quelques réflexions à propos d’un livre récent’, dans Revue belge de philologie et d’histoire , LIII (1975), p. 809-810. En effet, ce sont “...les yeux qui tiennent le principal rôle dans l’énamourement”.René Nelli , L’érotique des troubadours , Paris, Union Générale d’Édition, 1974 (Collection 10/18), p. 353. Cependant, si les flèches lancées par Amor entrent par les yeux de l’amant (ou par l’oreille), elles descendent jusqu’à son coeur. Ainsi, dans Flamenca :
Per on que toc, al cor s’en va
sos cairels, et aquí rema (vv. 2715-2716)Ed. Gschwind , t.I, p. 92. — ‘où qu’il atteigne, son carreau s’en va droit au coeur et y reste’.
Même lorsque l’énamourement provient d’un simple échange de regards, il y a toujours ce mouvement descendant, des yeux vers le coeur. Comme le dit René Nelli, “Pour les poètes provençaux, le coeur est le lieu où l’amour se concentre. C’est en lui que pénètre la ‘flèche’ — le rayon lumineux — et c’est en lui qu’elle se fixe: les sens ne sont que les portes du coeur ”.René Nelli , ouv. cité , p. 357. On trouvera un autre exemple de ce mouvement descendant, des yeux vers le coeur, dans le roman de Jaufre :
E Brunisenz a sospirat,
E a tan finament garat
Jaufren, et aitan dousament
Que l’òils ins el cor li deisenJaufre. Roman arthurien du XIIIe siècle en vers provençaux , publié par Clovis Brunel , Paris, SATF, 1943, vv.7259-7262. “Brunissen a soupiré et a si noblement regardé Jaufre, et si doucement, que l’oeil (son regard) lui descend jusque dans le coeur”.
Toutefois, si cilh ne signifie pas ‘cil, oeil...’, comment l’interpréter ? Pour notre part, nous y verrions un pronom démonstratif. Sans doute, la forme cilh correspond habituellement à un cas sujet masculin pluriel ou, éventuellement, à un cas sujet féminin singulier.ANG (Anglade, Grammaire de l'ancien provençal ou…) Joseph Anglade , Grammaire de l’ancien provençal ou ancienne langue d’oc , Paris, éd. Klincksieck, 1921 , p.241. Cependant, Crescini signale également une occurrence de cilh correspondant à un cas régime féminin singulier.V. Crescini , Manuale per l’avviamento agli studi provenzali , Milan, 1926, p.89, note 1. — Il s’agit d’un texte de Giraut de Saïgnac, En Peironet, vengut m’es en coratge (ibid. , p.260, XXXIX, v.23). Dans ce cas-là, notre problème n’en est plus un : dans ces vers nous avons un premier démonstratif, cilha , renvoyant à Amor et un second, cilh , renvoyant à la Dame.
↩ au vers 50
v. 52
Mas ja no m’en tengues vil,
Plutôt que de voir en tengues une troisième personne, nous traduirions ce verbe par une première personne. De la sorte, nous pensons mieux faire ressortir l’opposition entre les deux tornades : ma Dame me méprise et je maudis le jour où mon coeur fut près d’elle (vv.49-51) ; d’autre part, moi, je ne devrais pas me mépriser (= je n’ai rien à me reprocher) car mos cors ne fut jamais près d’elle, si ce n’est par les yeux. On remarquera que Raimbaut joue constamment dans ces derniers vers sur l’ambiguïté du mot cors qui peut signifier tour à tour ‘coeur’ ou ‘corps’ : ‘coeur’ au v.51, ‘corps’ au v.53 (lorsqu’il se réfère à pres cilha ) mais de nouveau ‘coeur’ lorsqu’il se réfère à pels cis ni sobrecilh (v.54).
↩ au vers 52