v. 3 sv.
don tem que m’er a murir. …
Plutôt que de traduire don par ‘but’, comme le fait Pattison,Archiv RO, p.75; voir aussi Alan R. Press , Anthology of Troubadour Lyric Poetry , Edinburgh, Edinburgh University Press, 1971 (Edinburgh Bilingual Library, 3), p.109: “I would willingly make up a little song...”. nous préférons rendre au mot sa valeur d’adverbe relatif (‘dont’). De telle sorte, nous supprimons l’opposition introduite par Pattison entre les vv.1-2 et 3; ce qui nous donne dès lors une relation de cause à effet qui, dans ce cas-ci, nous semble plus pertinente. Remarquons d’ailleurs que pour mieux exprimer cette opposition, Pattison traduit fera (v.1) par ‘I should’, un conditionnel qui ne s’y trouve pas et qui fait de cette première affirmation un irréel: je ferais volontiers une chanson facile, mais je crains que j’en mourrai ; aussi, je n’en ferai rienOn reconnaîtra dans cet “écran” le précurseur du motif de la donna dello schermo qui apparaît dans la Vita Nova de Dante. et je l’écrirai de telle sorte que son sens sera caché.
A lire ces vers comme le fait Pattison, on prêterait au poète une pusillanimité qui ne nous semble pas de mise ici et qui, à notre avis, serait en contradiction avec la suite du poème. Dans cette interprétation, en effet, le poète renoncerait à écrire un poème facile et aisément intelligible, uniquement par peur. Or, le thème de ce poème dépasse de loin cette simple réaction “psychologique”. Ce dont il s’agit, en fait, c’est de la transgression du code de l’amour courtois qui requiert la discrétion, mais d’une transgression “récupérée” au niveau poétique: j’aime tant ma Dame que je ne peux plus me taire (vv.9-11) et que, par conséquent, je ne veux plus employer d’“écran” (vv.14-15);On reconnaîtra dans cet “écran” le précurseur du motif de la donna dello schermo qui apparaît dans la Vita Nova de Dante. je ferai donc (réellement) une chanson facile et je sais exactement à quoi je m’expose {tem que m’er a murir} ; cependant, le sens exact de ce que je dirai ne sera visible qu’à celui qui de razon deviza (vv.7-8). En d’autres termes, il n’y a pas là recul du poète devant les conséquences inéluctables d’un tel acte,Parler ouvertement de son amour équivaudrait à mourir, c’est-à-dire à perdre irrémédiablement sa Dame (voir les vv.21-22 et, surtout, 41-43 où le rapport ‘perte de la Dame’ = ‘mort de l’amant’ est clairement exprimé). mais bien une volonté consciente d’élaboration poétique portant sur plusieurs niveaux de compréhension: la chanson sera en effet “facile”, on pourra “facilement” la comprendre... à un certain niveau. À un autre niveau, toutefois, les mots qui la composent ne seront descubert (v.7) qu’aux seuls initiés à la poésie courtoise et à son code. Et même — il ne faudrait d’ailleurs aucunement forcer le texte pour cela — on pourrait aisément considérer, avec Alan Press,Alan Press , loc.cit. que le poème ne sera vraiment compris que par son véritable destinataire, la Dame: il suffirait pour cela de faire de celle-ci le sujet de poïra (v.5).
Quoi qu’il en soit, ces “initiés” c’est aussi toute personne susceptible de de razon devizar . De là qu’il est important de tenter de déterminer exactement le sens de ces termes. Pattison traduit par ‘the one who divides them reasonably’ et se demande, à ce propos, si l’on fait ici allusion à ‘those who can properly separate the words (vv.7-8) or separate the stanzas, as mct also has this meaning’.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.77. Commençons par remarquer que s’il s’agit en effet de ‘diviser’, il faut alors remonter à un infinitif devezir, dividïr ou divizir .LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, p.38. Auquel cas deviza ne peut être qu’une troisième personne sing. du subjonctif présent, ce qui manifestement ne peut en aucun cas se justifier syntaxiquement: il n’y a ici aucune raison d’obtenir un subjonctif. A notre avis, il s’agirait plutôt du verbe devïzar, devisar ‘raconter, proposer, expliquer, discuter, détailler par un devis’.LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.III, p.39. Comme le signale d’ailleurs A.H. Schutz, on pourrait dans ce cas traduire devïzar par ‘expliquer’, ‘interpréter’.A.H. Schutz , C.R. de RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , dans Modern Language Notes , LXVIII (1953), p.420: “Rather ‘explain’, according to medieval rhetoricians (as the verb can mean), the reader adding ‘the surplus of his sense’, as Marie de France has it”. Dans le même ordre d’idées, de razon ne signifierait plus ‘raisonnablement’, mais bien ‘selon la raison’ ou, mieux encore, ‘selon la ratio ’Voir H. Lausberg , ouv.cité , t.II, §1244, p.793: “den Dingeneinwohnen-des Ordnungsprinzip, Regel (...) in Kunstwirklichkeiten”. ce qui nous ramène une fois de plus dans l’univers de la rhétorique. Cela étant, rien ne s’oppose à ce que l’on traduise le v.8 par: ‘à chacun qui l’interprète selon son principe d’organisation’
↩ au vers 3
vv. 9–15
Bo·m sap car tan m’apodera / mos cor que non puesc sufrir …
Traduction de Pattison: “I am happy [ to compose ] for my heart so overpowers me that I can’t help revealing my passion; for now I prosper greatly (although others may see Joy diminishing) so that I cannot find any screen [ to hide my love ], but rather have I abstained all to much from allowing my [ amorous ] triumph to be seen”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.75. L’interprétation que donne Pattison de sufrir au v.10 est équivalente à celle qu’il donne du même verbe au v.15. Toutefois, dans ce dernier cas il se dit obligé d’introduire un pronom réfléchi afin de pouvoir donner à sufrir le sens que le vers lui semble requérir.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.77:“The verse as it stands in the mss.offers a contradiction to what goes before (...) I avoid this contradiction by adding the reflexive pronoun to sufrir , getting the meaning ‘to (...) abstain from’” En toute logique, il faudrait dès lors procéder de la même façon au v.10 et corriger non puesc sufrir en no’m puesc sufrir , ce qui à vrai dire ne présente pas de grandes difficultés.Chez Peire Raimon de Toulouse, par exemple, on trouve — d’ailleurs dans un contexte similaire — le vers no’m puesc sofrir d’una leu chanson faire (voir Alfredo Cavaliere , Le poesie di Peire Raimon de Tolosa , Firenze, Leo S. Olschki ed., 1935 (Biblioteca dell’Archivum Romanicum, 22), chanson VII, v.1) où 7 mss. sur 11 présentent la variante non (ibid. , p.51). Toutefois, cette seconde correction — indispensable si l’on veut donner à sufrir le sens de ‘s’abstenir’ — devient inutile pour autant que l’on fasse de ce verbe un intransitif avec la signification de ‘patienter’SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.VII, p.751 (ex.9). et que l’on rattache de mon talan descubrir non plus à non puesc sufrir mais bien à bo’m sap . Cette hypothèse semble d’autant plus justifiée qu’elle permet ainsi de donner à bo’m sap le complément qui lui manque et que Pattison suppose sous-entendu: “I am happy to compose RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.75. ”.
↩ au vers 9
v. 19
s’ieu quier als, tostems m’azir,
Pattison traduit la forme verbale azir par ‘I shall hate myself’, un futur, alors qu’azir ne peut être qu’un présent, soit de l’indicatif soit du subjonctif. Les deux phrases qui suivent — Dieus en ira’m met’ab ela (v.20) et o’m fassa que (...) sima (vv.21-22) — sont des optatives, avec un verbe au subjonctif, et qui régissent toutes deux la subordonnée conditionnelle s’ieu quier als (v.19). Dans la mesure où ces optatives présentent un sens parallèle et analogue à celui de tostems m’lazir , il nous paraît parfaitement justifié de considérer cette dernière proposition comme étant également une optative, juxtaposée aux deux autres. Et ce d’autant plus, que nous obtenons alors par cela-même une enumeratio H. Lausberg , ouv.cité , t.I, § 671. en trois termes qui, quant au sens, présente une très nette gradation: si le troubadour commet cette faute envers sa Dame (v.19), il se haïra (ibid.), Dieu le séparera d’elle (v.20) ou, pire encore, il méritera une mort ignominieuse (vv.21-22).En ce qui concerne Raimbaut, la mort par pendaison semble en effet être la seule chose qu’il mérite s’il perd l’estime de sa Dame et l’amour que celle-ci lui porte (voir aussi VI,52: per consei·l i·don qe·m pendes ). On retrouve d’ailleurs cette même gradation lorsqu’on considère ces vers d’un point de vue formel: le premier terme se concrétise en 4 syllabes, le second en 8 et le dernier en 16. Ajoutons cependant que pour obtenir cette progression mathématique, il faut bien entendu compter les syllabes effectivement présentes et abandonner le principe de versification bien connu selon lequel en provençal, comme en français, “les syllabes sont comptées jusqu’à la dernière accentuée; quand celle-ci est suivie d’une atone (rime ou désinence dite féminine) cela ne modifie pas l’appellation du vers”.Voir István Frank , ouv. cité , t.I, p.XXIX, § 52; voir aussi Leyg. , t.I, pp.101-103. Signalons d’autre part que l’absence d’un que introducteur ne pose aucun problème: comme en ancien français,Voir e.a. Philippe Menard , Syntaxe de l’ancien français , Bordeaux, SORDOÏ, 1976 (nouv. éd.), pp.146-147, § 153 (Manuel de français du moyen âge , sous la direction d’Yves Lefevre , I). le subjonctif seul suffit à exprimer l’optatif.Voir e.a. Pierre Bec , Manuel pratique de philologie romane , t.II, Paris, éd.A. & J. Picard, 1971, p.103; O. Schultz-Gora , Altprovenzalisches Elementarbuch , Heidelberg, Carl Winter Verlag, 4e éd., 1924, p.132, § 189.
↩ au vers 19
v. 27
lo iorm que·m fes lieys ayzir,
Pour autant que le verbe ayzir signifie en effet “‘to prepare’, freely ‘to create’”,RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.77. la traduction que donne Pattison de lo iorn que’m fes lïeys ayzir
‘on the day He caused her to be created for me’ — pourrait être acceptée. Rien n’est moins certain cependant. Raynouard et Levy nous donnent pour ce même verbe les significations accueillir et accommoder ,LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.II, p.42 et PDL (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Petit Dictionnaire provençal-français , Heidelberg, Carl Winter Verlag — Universitätsverlag, 1966, 4e éd., p.54 (* , p.13. sans doute, mais ces sens sont contestés par Ulrich Gschwind pour qui aïzir signifie non pas ‘accueillir’ (...) mais ‘donner du plaisir’, d’où le p.p. féminin aisida ‘jouissance’.Ulrich Gschwind , ouv.cité , t.II, p.257. Dès lors, il serait possible de traduire ce vers par : ‘... le jour où Il me fit lui donner du plaisir’, la forme tonique du pronom personnel (lïeys) servant alors de datif sans préposition.W. Mary Hackett , La langue de Girart de Roussillon , Genève, Droz, 1970, p.79 (Publications romanes et françaises, 111). Ainsi donc, aïzir semble avoir à la fois un sens locatif (‘accueillir’) et des implications sensuelles (‘donner du plaisir’) et/ou courtoises (‘accommoder’). Ce qui correspond d’ailleurs fort bien à ce qu’a mis en lumière Roger Dragonetti à propos d’aïzi , d’aïzimen et d’autres mots de la même famille, à savoir que, sans s’exclure totalement l’un l’autre, il existe deux modes différents d’interpréter ces mots : l’un, “qui (...) fait prévaloir l’idée d’accord, d’ajustement, de convenance, l’autre, l’idée de lieu au sens appréciatif (propre ou figuré) de demeure privilégiée”.Roger Dragonetti , ‘Aïzi et Aïzimen chez les plus anciens troubadours’, dans Mélanges de linguistique romane et de philologie médiévale offerts à M. Maurice Delbouille , Gembloux, éd. Duculot, 1964, t.II, p.153.
↩ au vers 27
vv. 44–45
Si·m tarza, pensatz de tela / al cor c’om no·s pot defendre,
Donnant à tela le sens de ‘toile’, Pattison traduit ce vers par “... consider that one cannot defend the heart with cloth”, ce qu’il paraphrase de la façon suivante: “If the satisfaction of my desire is delayed, I shall have to die, as surely as the man who has no defensive armor”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , pp. 76 et 78. Pour Alan Press, en revanche, il faudrait comprendre “If there’s delay, think how a man cannot save himself from cobwebs in the heart”.Alan Press , ouv. cité , p.111. Si cette seconde interprétation nous semble déjà plus pertinente que celle de Pattison, elle nous semble cependant peu “courtoise”, dans la mesure où le poète paraît se livrer ici à une sorte de chantage : si ma Dame attend trop longtemps, j’aurai des toiles d’araignée au coeur, c’est-à-dire, l’amour que je lui porte aura disparu. Bien sûr, de telles menaces ne sont pas nécessairement incompatibles avec le code “courtois”,On en trouve même chez Raimbaut: voir e.a. IV,4. mais dans le contexte de ce poème-ci elles semblent peu probables. En effet, le motif développé dans cette strophe est le suivant : si ma Dame ne m’aime pas, j’en mourrai (vv.41-43) et souvent je pense que c’est pour mon malheur que je l’ai conquise (vv.46-48). S’insèrent là-dedans les vers qui nous intéressent et qui logiquement ne peuvent être qu’un avertissement, qu’un appel à la merci et non une menace. A notre avis, une solution possible consisterait à donner à tela son sens de ‘filet’, ‘nasse’,LR , t.V, p.313. ce qui nous permettrait de traduire: ‘si cela tarde pour moi, pensez qu’on ne peut se défendre d’un filet au coeur’. En d’autres termes, loin de menacer sa Dame de l’abandonner, le poète tente uniquement de lui faire comprendre le tragique de sa situation, idée qui nous semble encore renforcée par le vers suivant que, contrairement à Pattison, nous relions également à pensatz : si vous tardez à m’aimer, j’en mourrai (vv.41-43); or, je ne peux pas me défendre, puisque mon coeur est prisonnier, et j’aime tellement la vie (vv.44-46); par conséquent, je pense souvent que c’est pour mon malheur que je vous connais (vv.47-48).
↩ au vers 44
vv. 52–56
un an. Lo pretz d’una mela / no·m tenc si no·m pot car vendre …
Traduction de Pattison: “I’m not worth an almond if I can’t avenge myself. Right! But why am I exalted because I am now staring at you ?”RO , p. 76. Il n’y aurait rien à redire à cette traduction, si ce n’était que pot (v.53) ne peut en aucun cas être une forme de la première personne de l’indicatif présent! Tant grammaticalement que selon le sens, le seul élément textuel susceptible d’être le sujet de cette forme verbale est Dreitz (v.54). Ceci correspond d’ailleurs à l’interprétation de Carl Appel selon laquelle le même mot est par ailleurs également objet de tenc (v.53): “Ich halte Recht für nichts, wenn es mich nicht (ihr) teuer verkaufen kann”.Carl Appel , Provenzalische Inedita aus Pariser Handschriften , Leipzig, O.R. Reisland, 1892, p.265 (Altfranzösische Bibliothek,13). Dans ce cas-ci Dreitz (objet) est sous-entendu, ce qui ne pose pas de problèmes insurmontables, dans la mesure où on pourrait même, éventuellement, émender non tenc en no’l tenc . Il est d’autant plus étonnant de trouver dans le texte de Carl Appel une troisième leçon — no’m tenc Ibid. — Les mss. C et R présentent tous deux la même leçon: MD . quant au ms. a , il aurait Min d’après Pattison. En fait, nous lisons avec Carl Appel d’ailleurs: nun corrigé en nian . — dont il ne rend compte ni en note, ni dans sa traduction! Cette dernière lecture, cependant, donne lieu à une interprétation qui à bien des égards pourrait s’avérer satisfaisante: m étant objet de tenc , on aurait alors ‘Je ne m’estime pas la valeur d’une amande si Dretitz ne parvient pas à me venger’. Vendre car, ‘teuer verkaufen’ chez Appel,Carl Appel , loc.cit . a également le sens de ‘se venger’,SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.VIII, p.633. de là ‘rendre justice’. Quant à per que , plutôt que de le considérer comme introduisant une interrogative, nous le traduisons par la conjonction ‘puisque’, ce qui nous permet d’introduire un lien causal et logique entre les vv.54-56 et ce qui précède: puisque mon coeur m’exalte et que j’ai les yeux fixés sur celle que j’aime, je ne vaux absolument rien si justice ne m’est rendue!
↩ au vers 52
v. 60
Qui trob’amor ses escrima,
Puisque trobar peut signifier autant ‘trouver’ (dans le sens concret du terme) que ‘faire de la poésie’,A ce propos, voir supra (chans.I,30). il n’est pas impossible de voir ici un jeu de mots sur ces deux significations. Il pourrait donc s’agir, à la fois, de ‘chanter’ l’amour sans “écran” (c.-à-d., ouvertement, sans prendre de précaution) et de ‘trouver’ l’amour sans “écran” (c.-à-d., sans obstacle matériel, ses chamisa ?). Autrement dit, il y a là, du point de vue du code courtois, double faute — dévoiler le nom de sa Dame et/ou aller à l’encontre de la conception idéaliste de l’amour — qui ne peut que déboucher sur la conclusion qu’émet le poète aux vv.61-62: ja non deu planher si pert / domna qu’es vayra e ariza . Remarquons toutefois que cette conception hautement idéaliste de l’amour — qui par son apparente condamnation de l’amour charnel serait comparable à celle qui mène Marcabru à attaquer violemment Fals’Amors et Amars Pour tout ce qui concerne la controverse opposant les tenants de la théorie idéaliste, néo-platonicienne à ceux qui, comme Moshé Lazar, n’excluent en aucun cas l’aspect sensuel, charnel de la conception de l’amour chez les troubadours, voir surtout l’excellent status quaestionis de Roger Boase , ouv. cité , passim . Voir aussi, pour une mise au point plus particulièrement axée sur les troubadours, François Pirot , “L’idéologie des troubadours. Un examen de travaux récents”, dans Le Moyen Age , LXXIV (1968), pp.301-331.- Pour Marcabru, voir e.a. L.T. Topsfield , ouv. cité , pp. 70-107. — n’est certes pas une constante de l’œuvre de Raimbaut d’Orange,Voir e.a. infra , chans. XXVII, 17-20. ce qui fait qu’il y a là peut-être, dans ces vers une intention ironique que l’on ne peut négliger!
↩ au vers 60
v. 62
Donna qu’es vayra e griza.
Alors que de toute évidence vayra e griza s’appliquent à Domna selon la pratique de la “Synonymendopplung” mise en lumière par W.Th Elwert,W.Th. Elwert , art. cité s . Pattison ne traduit qu’un des deux termes employés: “a fickle lady”.RO, loc. cit. . Alan Press traduit par “a lady who is changing colour or grey” (ouv. cité , p.113), ce qui nous semble une traduction par trop littérale. Puisqu’ils apparaissent souvent à l’intérieur du même syntagme nominal,SW , t.VIII, p.558-560; LR , t.V, p.459. Remarquons cependant qu’il s’agit alors le plus souvent de syntagmes s’appliquant à la fourrure. on a cependant intérêt à ne pas confondre le sens de ces adjectifs. Vayr signifie en effet ‘changeant, inconstant’,LPD , p.376 tandis que gris a plutôt le sens de ‘vieux, à cheveux gris; irrité’LR , t.III, p.511-512. (voir aussi faire cara griza , ‘faire grise mine’).SW , t.IV, p.198.
↩ au vers 62