Raimbaut d'Orange

Les chansons

III Una chansoneta fera,

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

C : — R : — a : RLR, XLV, 149 + BA, 73.

Éditions & études

Choix, V, 410. MW, I, 84. C. Appel, Prov. ined., 263. A. Jeanroy, ADM, XVII, 486. RC, 75. A. Press, Anthology..., 10R.

3. Etudes, commentaires...

A. H. Schutz, NLN, LXVIII, 420. P. Dronke, Medieval Latin..., 103. PAT, 163, 164.

Una chansoneta fera,

voluntiers laner’a dir,

don tem que m’er a murir.

E far l’aital que sen sela.

Ben la poira leu entendre,

si tot s’es en aital rima:

li mot seran descubert

al quec de razon deviza.

Je ferai volontiers une chansonnette de peu de valeur dont je crains qu’il ne me faille mourir. Mais je la ferai telle qu’elle dissimule [son] sens. On (elle ?) pourra bien facilement la comprendre, quoiqu’elle soit en une telle rime: les paroles en seront manifestes à quiconque l’interprète selon son principe d’organisation.

“far” (l. 4) and “parer” (l. 15) circled in pencil; small pencil note above l. 1

Bo·m sap car tan m’apodera

mos cor que non puesc sufrir

de mon talan descubrir;

c’ades puech a plena vela

(qui que veya Joy dissendre)

per que no·y puesc nulh’escrima

trobar. Ans m’ai trop suffert

de far parer ma conquiza.

Puisque mon coeur se rend tellement maître de moi que je ne puis patienter, il m’est agréable de révéler mon désir; car aussitôt je m’élève à pleine voile (quoiqu’on voie Joy descendre) puisque je ne puis y trouver (composer) d’“écran”. Au contraire, je ne me suis que trop abstenu de faire paraître ma conquête.

Pus ma dona m’es tan vera,

trop miels qu’ieu no·il sai grazir,

s’ieu quier als, tostems m’azir,

Dieus en ira·m met’ab ela

o·m fassa que be·m tanh pendre

per la gola d’una cima.

Pro m’a dat: sol lieys no pert

Dieus m’a pagat a ma guiza.

Puisque ma Dame m’est si vraie — bien plus que je ne puis lui en savoir gré — si je recherche autre chose, qu’elle m’en haïsse éternellement, que Dieu me mette en dissension avec elle ou qu’il fasse qu’il convienne bien de me pendre par la gorge à la cime d’un arbre. Il m’a donné suffisamment: pour autant que je ne la perde pas, Dieu m’a payé à ma guise.

Ben saup lo mel de la cera

triar e·l miels devezir

lo iorm que·m fes lieys ayzir,

pus — cazen clardat d’estela -

sa par no·s fay ad contendre

beutatz d’autra, si be·s lima

ni aya cort tan asert

de be s’aribar en Piza.

Il sut bien séparer le miel de la cire et distinguer ce qu’il y avait de mieux, le jour qu’il me ayzir cette dame, puisque — la clarté de l’étoile déclinant — beauté d’autre ne peut s’affirmer sa pareille, quoiqu’elle se “lime” et quoiqu’elle ait volonté tant assurée de bien atteindre [les trésors de] Pise.

dense pencil apparatus at foot of both columns (variant readings keyed to ll. 30-32, e.g. “espiza R”, “vespiza”; “NB aya... lima...”); largely illegible

Donna, can mi colc al sera,

la nueyt e tot iorn cossir

co·us pogues en grat servir.

Cant ieu·m pes, qui·m fer ni·m pela

no·m pot far en als entendre.

Mos cors de gaug salh e guima,

tan ay en vos mon cor sert

e ma voluntat assiza.

Dame, lorsque je me couche, le soir, je me demande la nuit et toute la journée comment j’aurais pu vous servir à votre gré. Quand je suis plongé en mes méditations, quel que soit celui qui me frappe ou m’arrache les cheveux, il ne peut détourner mes pensées vers un autre sujet. Je danse et saute de joie, tant j’ai en vous mon coeur assuré et ma volonté assise.

marginal note “3 MS.” beside line 39; correction/deletion mark after “cor”

Donna, si no·us alezera

mos cors lay on yeu dezir,

res plus tost no·m pot aucir.

Si·m tarza, pensatz de tela

al cor c’om no·s pot defendre,

que·l vida m’es aytan prima !

Soven ay gaug e m’espert

e·m pes: “Mala l’ai conquiza!”

Dame, si je ne vous charme là où je le désire, rien ne peut plus vite me tuer. Si cela tarde pour moi, pensez qu’on ne peut se défendre d’un filet au coeur et que la vie m’est si chère! Souvent je me réjouis et [puis] je me désespère et je pense: “Je l’ai conquise pour mon malheur!”.

Doncx c’ay fag tan long’espera

que aysi·m degues murir ?

Mas un iorn m’es vis que·m tir

un an. Lo pretz d’una mela

no·m tenc si no·m pot car vendre

Dreitz, per que mos cors m’ensima,

c’ades m’estai l’uelh ubert

vas sela part on l’ay viza.

Pourquoi donc ai-je fait si longue attente qu’il me faudrait ainsi mourir ? Mais il me semble qu’un jour a pour moi la longueur d’une année. Je ne vaux pas le prix d’une amande si Dreitz ne peut me rendre justice, puisque je m’exalte et que j’ai maintenant l’oeil ouvert (fixé) sur cet endroit où je l’ai vue.

Deu prec tan de mort m’escrima,

Donna, e m’aia suffert

tro qu’ie·us embratz ses chamisa.

Dame, je prie Dieu qu’Il me protège de la mort et qu’il m’ait souffert jusqu’à ce que je vous embrasse sans chemise.

Qui trob’amor ses escrima,

ja non deu planher si pert

Donna qu’es vayra e griza.

Celui qui “trouve” amour sans “écran” ne doit certes pas se plaindre s’il perd une Dame qui est inconstante et irritée.