Raimbaut d'Orange

XXIV Escotatz, mas no say que s'es,

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

  • CParis, Bibliothèque Nationale, franç. 856 (anc. 7226)
  • MParis, Bibliothèque Nationale, franç. 12474 (anc. Vat. 3794, puis Suppl. fr. 2033)
  • RParis, Bibliothèque Nationale, franç. 22543 (anc. La Vallière 14)
  • aFlorence, Biblioteca Riccardiana, 2814RLRRLRRevue des langues romanes, Montpellier / Paris (revue).Sigles & abréviations →, XLV, 217 + BABAEdmund Stengel, Le Chansonnier de Bernart Amoros (édition du chansonnier a), dans Revue des langues romanes XLIV-XLV (1901-1902).Sigles & abréviations →, 75

Éditions

Raynouard, M. Choix des poésies originales des troubadours, Paris, F. Didot, 1821, vol. II, p. 248

Rochegude, Henri-Pascal, Le Parnasse occitanien, ou choix de poésies originales des troubadours tirées des manuscrits nationaux, Genève, Slatkine Reprints, 1977, (réimpr. de l’éd. de Toulouse, 1819), vol. I, p. 74

Bartsch, Karl, Provenzalisches Lesebuch mit einer literarischen Einleitung und einem Wörterbuch, Genève, Slatkine Reprints, 1974, (réimpr. de l’éd. d’Elberfeld de 1855), p. 58

Bartsch, Karl, Chrestomathie provençale (Xe — XVe siècles). Sixième édition entièrement refondue par Edouard Koschwitz, Genève, Slatkine Reprints, 1973, (Réimpr. de l’éd. de Marburg de 1904), p. 72

Meyer, Paul, Recueil d’anciens textes bas-latins, provençaux et français, accompagnés de deux glossaires, Genève, Slatkine, 1977, (réimpr. de l’éd. de Paris, 1874 — 1877), p. 78

Crescini, Vincenze, “No saï que s’es...”, dans Mélanges Chabaneau, Genève, Slatkine Reprints, 1973, (réimpr. de l’éd. d’Erlangen, 1907), pp. 315-319.

Crescini, Vincenzo, Manualetto provenzale per uso degli alunni delle facoltà di lettere. Introduzione grammaticale, crestomazia, glossario, Verona e Padova, Fratelli Drucker, 1892, p. 213

Crescini, Vincenzi, Manuale per l’avviamento agli studi provenzali, Milan, Ulrico Hoepli, 1926, p. 180

Lommatzsch, Erhard, Provenzalisches Liederbuch. Lieder der Troubadours met einer Auswahl biograph. Zeugnisse, Nachrichten und Singweisen zusammengestellt, Genève, Slatkine Reprints, 1975, (réimpr. de l’éd. de Berlin, 1917), p. 51

Lommatzsch, Erhard, Leben und Lieder der provenzalischen Troubadours. II. Lieder verschiedener Gattung, Berlin, Akademie-Verlag, 1959, vol. II, p. 14

Appel, Carl, Provenzalische Chrestomathie, Hildesheim — New York, Georg Olms Verlag, 1971, XLI + 344 pp. (réimpr. de l’éd. de Leipzig, 1930), p. 77

Jeanroy, Alfred, Anthologie des troubadours (XIIe — XIIIe siècles), éd. refondue. Textes, notes, traductions par J. Boelcke, Paris, Nizet, 1974, (éd. refaite sur celle de Paris, 1927), p. 58

Hill, Raymond T. et Bergin, Thomas G., Anthology of the Provençal troubadours, New Haven, Yale University Press (Yale Romanic Studies, XVIII), 1941, XV, p. 51

de Riquer, Martin, La lírica de los trovadores, t. I : Poetas del Siglo XII, Barcelona, Escuela de Filología, 1948, vol. I, p. 147

Pattison, Walter T., The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange, Minneapolis, The University of Minnesota Press, s.d. 1952, p. 152

Tuchel, Hans Gerd. Die Trobadors, Leben und Lieder, Bremen, Carl Schüneman Verlag, 1966, 2e éd., pp. XL + 354, p. 71

Bayle, Antoine, Poésies choisies des troubadours du XIIe au XVe siècle avec la traduction littéraire en regard, précédées d’un abrégé de grammaire provençale, Genève, Slatkine Reprints, 1974 (réimpr. de l’éd. d’Aix de 1879), p. 226

Études, commentaires

Appel, Carl, Raïmbaut von Orange, Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1928, pp. 106, (Abhandlungen der Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen, Philologisch-Historische Klasse, neue Folge, 21, 2), p. 42

Schutz, A.H., C.R. de ROROWalter T. Pattison, The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange, Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952.Sigles & abréviations →, dans Modern Language Notes, LXVIII, 1953, pp. 418 — 420.

Weidner, A., C.R. de ROROWalter T. Pattison, The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange, Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952.Sigles & abréviations →, dans Archiv für das Studium der neueren Sprachen, t. CXC, 1954, pp. 261.

Köhler, Erich, ‘No sai qui s’es — No sai que s’es’, dans Mélanges de linguistique romane et de philologie médiévale offerts à M. Maurice Delbouille, Gembloux, éd. Duculot, 1964, pp. 349-366.

Pasero, Nicolo, Devinalh, “non-senso” e “interiorizzazione testuale”: osservazioni sui rapporti fra strutture formali e contenuti ideologici nella poesia provenzale, ds. Cultura Neolatina, XXVIII, 1968, pp. 113 — 146.

Escotatz, mas no say que s’es,

Senhor, so que vuelh comensar.

Vers, estribot ni sirventes

non es, ni nom no·l sai trobar.

Ni ges no say co·l mi fezes,

s’aytal no·l podi’acabar,

que ia hom mays non vis fag aytal ad home ni a femna en est segle ni en l’autre qu’es passatz.

Ecoutez, mais je ne sais ce que c’est, Seigneurs, ce que je veux commencer. Ce n’est ni un vers, ni un estribot ni un sirventes , et je ne sais y trouver un nom. Et je ne sais pas du tout comment je me le ferais (=composerais), de telle sorte que jamais on n’en vit un fait de cette façon par homme ni par femme, en ce siècle ni en l’autre qui est révolu.

Sitot m’o tenetz a foles,

per tan no·m poiria layssar

que ieu mon talan non disses:

no m’en cujes hom castiar!

Tot cant es non pres un pojes

vas so c’ades vey e esgar,

e dir vos ay per que: car si ieu vos o avia mogut, e no·us trazia a cap, tenriatz m’en per fol. Car mais amaria seis deniers en mon punh que mil sols el cel.

Quoique vous me le considériez comme une folie, je ne pourrais pas pour autant m’empêcher de dire ce que je veux: et que personne ne se propose de m’en détourner! Tout ce qui est, je ne le prise pas la valeur d’une pougeoise, comparé à ce que je vois et regarde maintenant, et je vous dirai pourquoi: car si je l’avais commencé pour vous, et si je ne l’avais pas mené à bien, vous m’en auriez tenu pour fou. Car je préférerais six deniers en mon poing que mille “sols” dans le ciel.

Ja no·m tema ren far que·m pes

mos amicx, aisso·l vuelh prejar.

S’als obs no·m vol valer manes

pus m’o profer’ab lonc tarzar.

Pus leu que sel que m’a conques,

no·m pot nulh autre galiar.

Tot ayso dic per una domna que·m fay languir ab belas paraulas et ab lonc respieg, no say per que. Pot me bon’ esser, Senhors ?

Que mon ami ne craigne certes pas de faire chose qui me déplaise, cela je veux l’en prier. Si en cas de besoin il ne veut pas sur le champ me porter secours, qu’il me l’offre ensuite, avec long délai. Personne ne peut me tromper plus facilement que cette personne-là qui m’a conquis. Tout cela, je le dis pour une dame qui me fait languir avec de belles paroles et avec de longs délais, je ne sais pourquoi. Peut-elle m’être bonne, Seigneurs ?

Que ben a passatz quatre mes

(Oc! e mays de mil ans so·m par!)

que m’a autrejat e promes

que·m dara so que m’es pus car.

Dona! Pus mon cor tenetz pres,

adossatz me ab dous l’amar.

Dieus, aiuda! In nomine patris

et filii et spiritus sancti! Aiso,

que sera, domna ?

Car bien sont passés quatre mois (Oui! et plus de mille ans, ce me semble!) depuis qu’elle m’a assuré et promis qu’elle me donnerait ce qui m’est le plus cher. Dame! Puisque vous tenez mon coeur emprisonné, adoucissez-moi l’amer par le doux. Dieu, à l’aide! In nomine patris et filii et spiritus sancti! Cela, qu’en sera-t-il, Dame ?

Qu’ieu soy per vos gays, d’ira ples,

iratz-jauzens me faytz trobar.

E so m’en partitz de tals tres

qu’el mon non a, mas vos, lur par.

E soy fols cantayres cortes

tan c’om m’en apela ioglar.

Dona, far ne podetz a vostra guiza,

co fes n’Ayma de l’espatla que la estujet lay on li plac!

Puisqu’à cause de vous je suis gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. Et ainsi, je me suis séparé de trois [dames] telles que dans le monde il n’y a leur pareille, si ce n’est vous. Et je suis chanteur fou et courtois, de telle sorte qu’on m’en nomme ‘jongleur’. Dame, vous pouvez en faire à votre guise, ainsi qu’en fit Dame Ayma de l’espatla (?) qu’elle cacha là où cela lui plut!

Er fenisc mon no-say-que-s’es,

c’aisi l’ay volgut batejar:

pus mays d’aital non auzi jes,

be·l dey enaysi apelar.

E diga·l, can l’aura apres,

qui que s’en vuelha azautar.

E si hom li demanda qui l’a fag, pot dir que sel que sap be far totas fazendas can se vol.

Maintenant, je termine mon no-say-que-s’es, car ainsi j’ai voulu le baptiser: puisque jamais encore je n’entendis quelque chose d’analogue, il faut bien que je l’appelle ainsi. Et que le récite, quand il l’aura appris, quiconque veuille s’en réjouir. Et si on lui demande qui l’a fait, il peut dire que c’est celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut.

CHANSON XXIV : REMARQUES

v.2

Comme le remarque A.H. Schutz, la traduction que donne Walter T. Pattison de so que vueilh comensar (“which I am beginning”1) est une “peripheral translation as, unfortunately, elsewhere”.2 Cette traduction par trop vague est d’autant plus regrettable dans ce cas-ci que, comme l’ont montré à suffisance tant Erich Köhler que Nicolò Pasero, il y a dans ce poème une intention délibérée, consciemment voulue: le poète se réfère sans aucun doute possible au farai un vers de dreit nien de Guillaume IX d’Aquitaine.3

v.10-11

Là où Pattison traduit le v.11 par “no one should blame me for it”,4 A.H. Schutz objecte qu’il vaudrait mieux traduire caestiar par ‘to counsel’ (‘conseiller’).5 A vrai dire, cette remarque ne nous semble pas fort pertinente, dans la mesure où elle mènerait vers la traduction suivante: ‘Quoique vous le considériez comme une folie, je ne pourrais pas m’empêcher de dire ce que je veux: on ne devrait pas me le conseiller’ (?). D’autre part, on remarquera que ni Jeanroy ni Pattison ni Schutz6 ne semblent se préoccuper de cujeis. Bien sûr, cuidar suivi d’un infinitif peut avoir éventuellement le même sens que le verbe seul,7 mais cela n’est pas toujours le cas8 et cuidar présente un champ sémantique que l’on pourrait fort bien appliquer ici : ‘croire, penser, s’imaginer, se proposer’.9 Cela étant, et compte tenu du fait que castiar peut également signifier “détourner quelqu’un de quelque chose”,10 nous proposerions la traduction suivante : 'Personne ne devrait se proposer de m’en détourner (i.e. de dire ce que je veux = que ieu mon talen non disses), ce qui correspond d’ailleurs à la traduction, assez libre il est vrai, de Jeanroy.11

v.19

Le pronom masculin sel qui apparaît uniquement dans le ms. R (C : selh ; M : celh ; a : lieis) est rejeté par Pattison au profit du féminin selh, car “the feminine form is in keeping with what Raimbaut says in the next line”.12 Cela est vrai, à première vue, encore que si l’on considère, non ce qui suit, mais ce qui précède, rien n’annonce un féminin (mos amics...). Toujours est-il qu’il nous semble y avoir quelque raison de garder malgré tout la leçon de R qui, de l’aveu-même de Pattison “shows very few individual variants against a moderate number for C”.13 C’est d’ailleurs pour cette raison que R fut choisi par Pattison comme manuscrit de base pour l’édition de ce texte. En fait, il est fort possible d’avoir ici un pronom personnel masculin, et à ce propos, nous acceptons parfaitement l’argumentation de Crescini: “Il mascolino qui adombra meglio l’allusione vaga del poeta, che ancora non vuole indicare chi proprio lo abbia ingannato: la indicazione segue dopo, subito dopo, ed allora balza innanzi, sollevando il velo dell’indeterminato accenno precedente, una donna, colei che lusinga e tiene sospeso il poeta, fra vezzi e indugi”.14

CHANSON XXIV : TEXTE ET TRADUCTION

Escotatz, mas no say que s’es, Senhor, so que vuelh comensar. Vers, estribot ni sirventes non es, ni nom no·l sai trobar. 5. Ni ges no say co·l mi fezes, s’aytal no·l podi’acabar, que ia hom mays non vis fag aytal ad home ni a femna en est segle ni en l’autre qu’es passatz. Sitot m’o tenetz a foles, per tan no·m poiria layssar 10. que ieu mon talan non disses: no m’en cujes hom castiar! Tot cant es non pres un pojes vas so c’ades vey e esgar, e dir vos ay per que: car si ieu vos o avia mogut, e no·us trazia a cap, tenriatz m’en per fol. Car mais amaria seis deniers en mon punh que mil sols el cel. 15. Ja no·m tema ren far que·m pes mos amicx, aisso·l vuelh prejar. S’als obs no·m vol valer manes pus m’o profer’ab lonc tarzar. Pus leu que sel que m’a conques, 20. no·m pot nulh autre galiar. Tot ayso dic per una domna que·m fay languir ab belas paraulas et ab lonc respieg, no say per que. Pot me bon’ esser, Senhors ?

Ecoutez, mais je ne sais ce que c’est, Seigneurs, ce que je veux commencer. Ce n’est ni un vers, ni un estribot ni un sirventes , et je ne sais y trouver un nom. Et je ne sais pas du tout comment je me le ferais (=composerais), de telle sorte que jamais on n’en vit un fait de cette façon par homme ni par femme, en ce siècle ni en l’autre qui est révolu.

Quoique vous me le considériez comme une folie, je ne pourrais pas pour autant m’empêcher de dire ce que je veux: et que personne ne se propose de m’en détourner! Tout ce qui est, je ne le prise pas la valeur d’une pougeoise, comparé à ce que je vois et regarde maintenant, et je vous dirai pourquoi: car si je l’avais commencé pour vous, et si je ne l’avais pas mené à bien, vous m’en auriez tenu pour fou. Car je préférerais six deniers en mon poing que mille “sols” dans le ciel.

Que mon ami ne craigne certes pas de faire chose qui me déplaise, cela je veux l’en prier. Si en cas de besoin il ne veut pas sur le champ me porter secours, qu’il me l’offre ensuite, avec long délai. Personne ne peut me tromper plus facilement que cette personne-là qui m’a conquis. Tout cela, je le dis pour une dame qui me fait languir avec de belles paroles et avec de longs délais, je ne sais pourquoi. Peut-elle m’être bonne, Seigneurs ?

Que ben a passatz quatre mes (Oc! e mays de mil ans so·m par!) que m’a autrejat e promes 25. que·m dara so que m’es pus car. Dona! Pus mon cor tenetz pres, adossatz me ab dous l’amar. Dieus, aiuda! In nomine patris et filii et spiritus sancti! Aiso, que sera, domna ? Qu’ieu soy per vos gays, d’ira ples, 30. iratz-jauzens me faytz trobar. E so m’en partitz de tals tres qu’el mon non a, mas vos, lur par. E soy fols cantayres cortes tan c’om m’en apela ioglar. 35. Dona, far ne podetz a vostra guiza, co fes n’Ayma de l’espatla que la estujet lay on li plac! Er fenisc mon no-say-que-s’es, c’aisi l’ay volgut batejar: pus mays d’aital non auzi jes, be·l dey enaysi apelar. 40. E diga·l, can l’aura apres, qui que s’en vuelha azautar. E si hom li demanda qui l’a fag, pot dir que sel que sap be far totas fazendas can se vol.

Car bien sont passés quatre mois (Oui! et plus de mille ans, ce me semble!) depuis qu’elle m’a assuré et promis qu’elle me donnerait ce qui m’est le plus cher. Dame! Puisque vous tenez mon coeur emprisonné, adoucissez-moi l’amer par le doux. Dieu, à l’aide! In nomine patris et filii et spiritus sancti! Cela, qu’en sera-t-il, Dame ?

Puisqu’à cause de vous je suis gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. Et ainsi, je me suis séparé de trois [dames] telles que dans le monde il n’y a leur pareille, si ce n’est vous. Et je suis chanteur fou et courtois, de telle sorte qu’on m’en nomme ‘jongleur’. Dame, vous pouvez en faire à votre guise, ainsi qu’en fit Dame Ayma de l’espatla (?) qu’elle cacha là où cela lui plut!

Maintenant, je termine mon no-say-que-s’es, car ainsi j’ai voulu le baptiser: puisque jamais encore je n’entendis quelque chose d’analogue, il faut bien que je l’appelle ainsi. Et que le récite, quand il l’aura appris, quiconque veuille s’en réjouir. Et si on lui demande qui l’a fait, il peut dire que c’est celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut.

CHANSON XXIV : REMARQUES

v.2

Comme le remarque A.H. Schutz, la traduction que donne Walter T. Pattison de so que vueilh comensar (“which I am beginning”1) est une “peripheral translation as, unfortunately, elsewhere”.2 Cette traduction par trop vague est d’autant plus regrettable dans ce cas-ci que, comme l’ont montré à suffisance tant Erich Köhler que Nicolò Pasero, il y a dans ce poème une intention délibérée, consciemment voulue: le poète se réfère sans aucun doute possible au farai un vers de dreit nien de Guillaume IX d’Aquitaine.3

v.10-11

Là où Pattison traduit le v.11 par “no one should blame me for it”,4 A.H. Schutz objecte qu’il vaudrait mieux traduire caestiar par ‘to counsel’ (‘conseiller’).5 A vrai dire, cette remarque ne nous semble pas fort pertinente, dans la mesure où elle mènerait vers la traduction suivante: ‘Quoique vous le considériez comme une folie, je ne pourrais pas m’empêcher de dire ce que je veux: on ne devrait pas me le conseiller’ (?). D’autre part, on remarquera que ni Jeanroy ni Pattison ni Schutz6 ne semblent se préoccuper de cujeis. Bien sûr, cuidar

1RO, p.152.

2A.H. SCHUTZ, C.R. de RO..., p.420.

3Voir à ce propos Erich KÖHLER, ‘No sai qu’ s’es — no sai que s’es’, dans Mélanges... Delbouille, 1964, t.II, pp.349-366 et Nicolò PASERO, ‘Devinaih, “non-senso” e “interiorizzazione testuale”: osservazioni sui rapporti fra strutture formali e contenuti ideologici nella poesia provenzale’, dans CN, XXVIII (1968), pp.113-146.

4RO, Loc. cit.

5A.H. SCHUTZ, loc. cit.

6Voir Alfred JEANROY, Anthologie..., p.150.

271.

suivi d’un infinitif peut avoir éventuellement le même sens que le verbe seul,1 mais cela n’est pas toujours le cas2 et cuidar présente un champ sémantique que l’on pourrait fort bien appliquer ici : ‘croire, penser, s’imaginer, se proposer’.3 Cela étant, et compte tenu du fait que castiar peut également signifier “détourner quelqu’un de quelque chose”,4 nous proposerions la traduction suivante : 'Personne ne devrait se proposer de m’en détourner (i.e. de dire ce que je veux = que ieu mon talen non disses), ce qui correspond d’ailleurs à la traduction, assez libre il est vrai, de Jeanroy.5

v.19

Le pronom masculin sel qui apparaît uniquement dans le ms. R (C : selh ; M : celh ; a : lieis) est rejeté par Pattison au profit du féminin selh, car “the feminine form is in keeping with what Raimbaut says in the next line”.6 Cela est vrai, à première vue, encore que si l’on considère, non ce qui suit, mais ce qui précède, rien n’annonce un féminin (mos amics...). Toujours est-il qu’il nous semble y avoir quelque raison de garder malgré tout la leçon de R qui, de l’aveu-même de Pattison "shows very few individual variants

1PDL, p.103.

2Voir par exemple dans Can vei la freid’aura venta de Bernard de Ventadour : Domna, que cujatz faire/de me que vos am tan, “Dame, que pensez-vous faire de moi, qui tant vous aime...” (éd. Lazar, XXVI, vv. 31-32).

3PDL, loc. cit.

4PDL, p.71.

5A. JEANROY, loc. cit. : “Il m’est impossible de renoncer à mon idées (sic!), et nul ne saurait m’en faire démordre”.

6RO, p.155.

272.

against a moderate number for C".1 C’est d’ailleurs pour cette raison que R fut choisi par Pattison comme manuscrit de base pour l’édition de ce texte. En fait, il est fort possible d’avoir ici un pronom personnel masculin, et à ce propos, nous acceptons parfaitement l’argumentation de Crescini: “Il mascolino qui adombra meglio l’allusione vaga del poeta, che ancora non vuole indicare chi proprio lo abbia ingannato: la indicazione segue dopo, subito dopo, ed allora balza innanzi, sollevando il velo dell’indeterminato accenno precedente, una donna, colei che lusinga e tiene sospeso il poeta, fra vezzi e indugi”.2

1RO, p.155.

2V. CRESCINI, No saï que s’es..., dans Mélanges Chabaneau, Genève, Slatkine Reprints, 1973 (réimpr. de l’éd. d’Erlangen, 1907), p.318.

273.

CHANSON XXIV : TEXTE ET TRADUCTION

Escotatz, mas no say que s’es, Senhor, so que vuelh comensar. Vers, estribot ni sirventes non es, ni nom no·l sai trobar. 5. Ni ges no say co·l mi fezes, s’aytal no·l podi’acabar, que ia hom mays non vis fag aytal ad home ni a femna en est segle ni en l’autre qu’es passatz. Sitot m’o tenetz a foles, per tan no·m poiria layssar 10. que ieu mon talan non disses: no m’en cujes hom castiar! Tot cant es non pres un pojes vas so c’ades vey e esgar, e dir vos ay per que: car si ieu vos o avia mogut, e no·us trazia a cap, tenriatz m’en per fol. Car mais amaria seis deniers en mon punh que mil sols el cel. 15. Ja no·m tema ren far que·m pes mos amicx, aisso·l vuelh prejar. S’als obs no·m vol valer manes pus m’o profer’ab lonc tarzar. Pus leu que sel que m’a conques, 20. no·m pot nulh autre galiar. Tot ayso dic per una domna que·m fay languir ab belas paraulas et ab lonc respieg, no say per que. Pot me bon’ esser, Senhors ?

Ecoutez, mais je ne sais ce que c’est, Seigneurs, ce que je veux commencer. Ce n’est ni un vers, ni un estribot ni un sirventes , et je ne sais y trouver un nom. Et je ne sais pas du tout comment je me le ferais (=composerais), de telle sorte que jamais on n’en vit un fait de cette façon par homme ni par femme, en ce siècle ni en l’autre qui est révolu.

Quoique vous me le considériez comme une folie, je ne pourrais pas pour autant m’empêcher de dire ce que je veux: et que personne ne se propose de m’en détourner! Tout ce qui est, je ne le prise pas la valeur d’une pougeoise, comparé à ce que je vois et regarde maintenant, et je vous dirai pourquoi: car si je l’avais commencé pour vous, et si je ne l’avais pas mené à bien, vous m’en auriez tenu pour fou. Car je préférerais six deniers en mon poing que mille “sols” dans le ciel.

Que mon ami ne craigne certes pas de faire chose qui me déplaise, cela je veux l’en prier. Si en cas de besoin il ne veut pas sur le champ me porter secours, qu’il me l’offre ensuite, avec long délai. Personne ne peut me tromper plus facilement que cette personne-là qui m’a conquis. Tout cela, je le dis pour une dame qui me fait languir avec de belles paroles et avec de longs délais, je ne sais pourquoi. Peut-elle m’être bonne, Seigneurs ?

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Que ben a passatz quatre mes (Oc! e mays de mil ans so·m par!) que m’a autrejat e promes 25. que·m dara so que m’es pus car. Dona! Pus mon cor tenetz pres, adossatz me ab dous l’amar. Dieus, aiuda! In nomine patris et filii et spiritus sancti! Aiso, que sera, domna ? Qu’ieu soy per vos gays, d’ira ples, 30. iratz-jauzens me faytz trobar. E so m’en partitz de tals tres qu’el mon non a, mas vos, lur par. E soy fols cantayres cortes tan c’om m’en apela ioglar. 35. Dona, far ne podetz a vostra guiza, co fes n’Ayma de l’espatla que la estujet lay on li plac! Er fenisc mon no-say-que-s’es, c’aisi l’ay volgut batejar: pus mays d’aital non auzi jes, be·l dey enaysi apelar. 40. E diga·l, can l’aura apres, qui que s’en vuelha azautar. E si hom li demanda qui l’a fag, pot dir que sel que sap be far totas fazendas can se vol.

Car bien sont passés quatre mois (Oui! et plus de mille ans, ce me semble!) depuis qu’elle m’a assuré et promis qu’elle me donnerait ce qui m’est le plus cher. Dame! Puisque vous tenez mon coeur emprisonné, adoucissez-moi l’amer par le doux. Dieu, à l’aide! In nomine patris et filii et spiritus sancti! Cela, qu’en sera-t-il, Dame ?

Puisqu’à cause de vous je suis gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. Et ainsi, je me suis séparé de trois [dames] telles que dans le monde il n’y a leur pareille, si ce n’est vous. Et je suis chanteur fou et courtois, de telle sorte qu’on m’en nomme ‘jongleur’. Dame, vous pouvez en faire à votre guise, ainsi qu’en fit Dame Ayma de l’espatla (?) qu’elle cacha là où cela lui plut!

Maintenant, je termine mon no-say-que-s’es, car ainsi j’ai voulu le baptiser: puisque jamais encore je n’entendis quelque chose d’analogue, il faut bien que je l’appelle ainsi. Et que le récite, quand il l’aura appris, quiconque veuille s’en réjouir. Et si on lui demande qui l’a fait, il peut dire que c’est celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut.

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