Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXIV Escotatz, mas no say que s'es,

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

C : — M : — R : — a : RLR, XLV, 217 + BA, 75.

Éditions & études

Choix, II, 248. Parn. Occ., 51 MW, I, 74. K. Bartsch, Prov. Lesebuch, 58. id., Chrestomathie, 72. P. Meyer, Recueil, 78. V. Crescini, Mélanges Chabaneau, 315. id., Manualetto, 213. id., Manuale, 180. E. Lommatzsch, Prov. Liederbuch, 51. id., Leben und Lieder, II, 14. C. Appel, Chrestomathie, 77. A. Jeanroy, Anthologie, 58 (2e éd., 147). Hill & Bergin, Anthology, 51. M. De Riquer, Lirica, I, 147. RO, 152. H. Tuchel, Die Trobadors, 71 R. Lafont, Trobar, 117.

Bayle, L., Poésies choisies, 226.

3. Etudes et commentaires...

Rv0, 42. A. H. Schutz, MLN, LXVIII, 420. A. Weiner, Archiv, CXC, 261. E. Kohler, Mélanges Delbouille, II, 349 N. Pasero, CN, XXVIII, 113.

Escotatz, mas no say que s’es,

Senhor, so que vuelh comensar.

Vers, estribot ni sirventes

non es, ni nom no·l sai trobar.

Ni ges no say co·l mi fezes,

s’aytal no·l podi’acabar,

que ia hom mays non vis fag aytal ad home ni a femna en est segle ni en l’autre qu’es passatz.

Ecoutez, mais je ne sais ce que c’est, Seigneurs, ce que je veux commencer. Ce n’est ni un vers, ni un estribot ni un sirventes , et je ne sais y trouver un nom. Et je ne sais pas du tout comment je me le ferais (=composerais), de telle sorte que jamais on n’en vit un fait de cette façon par homme ni par femme, en ce siècle ni en l’autre qui est révolu.

Sitot m’o tenetz a foles,

per tan no·m poiria layssar

que ieu mon talan non disses:

no m’en cujes hom castiar!

Tot cant es non pres un pojes

vas so c’ades vey e esgar,

e dir vos ay per que: car si ieu vos o avia mogut, e no·us trazia a cap, tenriatz m’en per fol. Car mais amaria seis deniers en mon punh que mil sols el cel.

Quoique vous me le considériez comme une folie, je ne pourrais pas pour autant m’empêcher de dire ce que je veux: et que personne ne se propose de m’en détourner! Tout ce qui est, je ne le prise pas la valeur d’une pougeoise, comparé à ce que je vois et regarde maintenant, et je vous dirai pourquoi: car si je l’avais commencé pour vous, et si je ne l’avais pas mené à bien, vous m’en auriez tenu pour fou. Car je préférerais six deniers en mon poing que mille “sols” dans le ciel.

Ja no·m tema ren far que·m pes

mos amicx, aisso·l vuelh prejar.

S’als obs no·m vol valer manes

pus m’o profer’ab lonc tarzar.

Pus leu que sel que m’a conques,

no·m pot nulh autre galiar.

Tot ayso dic per una domna que·m fay languir ab belas paraulas et ab lonc respieg, no say per que. Pot me bon’ esser, Senhors ?

Que mon ami ne craigne certes pas de faire chose qui me déplaise, cela je veux l’en prier. Si en cas de besoin il ne veut pas sur le champ me porter secours, qu’il me l’offre ensuite, avec long délai. Personne ne peut me tromper plus facilement que cette personne-là qui m’a conquis. Tout cela, je le dis pour une dame qui me fait languir avec de belles paroles et avec de longs délais, je ne sais pourquoi. Peut-elle m’être bonne, Seigneurs ?

Que ben a passatz quatre mes

(Oc! e mays de mil ans so·m par!)

que m’a autrejat e promes

que·m dara so que m’es pus car.

Dona! Pus mon cor tenetz pres,

adossatz me ab dous l’amar.

Dieus, aiuda! In nomine patris

et filii et spiritus sancti! Aiso,

que sera, domna ?

Car bien sont passés quatre mois (Oui! et plus de mille ans, ce me semble!) depuis qu’elle m’a assuré et promis qu’elle me donnerait ce qui m’est le plus cher. Dame! Puisque vous tenez mon coeur emprisonné, adoucissez-moi l’amer par le doux. Dieu, à l’aide! In nomine patris et filii et spiritus sancti! Cela, qu’en sera-t-il, Dame ?

Qu’ieu soy per vos gays, d’ira ples,

iratz-jauzens me faytz trobar.

E so m’en partitz de tals tres

qu’el mon non a, mas vos, lur par.

E soy fols cantayres cortes

tan c’om m’en apela ioglar.

Dona, far ne podetz a vostra guiza,

co fes n’Ayma de l’espatla que la estujet lay on li plac!

Puisqu’à cause de vous je suis gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. Et ainsi, je me suis séparé de trois [dames] telles que dans le monde il n’y a leur pareille, si ce n’est vous. Et je suis chanteur fou et courtois, de telle sorte qu’on m’en nomme ‘jongleur’. Dame, vous pouvez en faire à votre guise, ainsi qu’en fit Dame Ayma de l’espatla (?) qu’elle cacha là où cela lui plut!

Er fenisc mon no-say-que-s’es,

c’aisi l’ay volgut batejar:

pus mays d’aital non auzi jes,

be·l dey enaysi apelar.

E diga·l, can l’aura apres,

qui que s’en vuelha azautar.

E si hom li demanda qui l’a fag, pot dir que sel que sap be far totas fazendas can se vol.

Maintenant, je termine mon no-say-que-s’es, car ainsi j’ai voulu le baptiser: puisque jamais encore je n’entendis quelque chose d’analogue, il faut bien que je l’appelle ainsi. Et que le récite, quand il l’aura appris, quiconque veuille s’en réjouir. Et si on lui demande qui l’a fait, il peut dire que c’est celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut.