Chanson XXIV
Escotatz, mas no say que s'es,
pp. 271–275
CHANSON XXIV: REMARQUES
v.2
Comme le remarque A.H. Schutz, la traduction que donne Walter T. Pattison de so que vueilh comensar (“which I am beginning”1) est une “peripheral translation as, unfortunately, elsewhere”.2 Cette traduction par trop vague est d’autant plus regrettable dans ce cas-ci que, comme l’ont montré à suffisance tant Erich Köhler que Nicolò Pasero, il y a dans ce poème une intention délibérée, consciemment voulue: le poète se réfère sans aucun doute possible au farai un vers de dreit nien de Guillaume IX d’Aquitaine.3
v.10-11
Là où Pattison traduit le v.11 par “no one should blame me for it”,4 A.H. Schutz objecte qu’il vaudrait mieux traduire caestiar par ‘to counsel’ (‘conseiller’).5 A vrai dire, cette remarque ne nous semble pas fort pertinente, dans la mesure où elle mènerait vers la traduction suivante: ‘Quoique vous le considériez comme une folie, je ne pourrais pas m’empêcher de dire ce que je veux: on ne devrait pas me le conseiller’ (?). D’autre part, on remarquera que ni Jeanroy ni Pattison ni Schutz6 ne semblent se préoccuper de cujeis. Bien sûr, cuidar suivi d’un infinitif peut avoir éventuellement le même sens que le verbe seul,7 mais cela n’est pas toujours le cas8 et cuidar présente un champ sémantique que l’on pourrait fort bien appliquer ici : ‘croire, penser, s’imaginer, se proposer’.9 Cela étant, et compte tenu du fait que castiar peut également signifier “détourner quelqu’un de quelque chose”,10 nous proposerions la traduction suivante : 'Personne ne devrait se proposer de m’en détourner (i.e. de dire ce que je veux = que ieu mon talen non disses), ce qui correspond d’ailleurs à la traduction, assez libre il est vrai, de Jeanroy.11
v.19
Le pronom masculin sel qui apparaît uniquement dans le ms. R (C : selh ; M : celh ; a : lieis) est rejeté par Pattison au profit du féminin selh, car “the feminine form is in keeping with what Raimbaut says in the next line”.12 Cela est vrai, à première vue, encore que si l’on considère, non ce qui suit, mais ce qui précède, rien n’annonce un féminin (mos amics...). Toujours est-il qu’il nous semble y avoir quelque raison de garder malgré tout la leçon de R qui, de l’aveu-même de Pattison “shows very few individual variants against a moderate number for C”.13 C’est d’ailleurs pour cette raison que R fut choisi par Pattison comme manuscrit de base pour l’édition de ce texte. En fait, il est fort possible d’avoir ici un pronom personnel masculin, et à ce propos, nous acceptons parfaitement l’argumentation de Crescini: “Il mascolino qui adombra meglio l’allusione vaga del poeta, che ancora non vuole indicare chi proprio lo abbia ingannato: la indicazione segue dopo, subito dopo, ed allora balza innanzi, sollevando il velo dell’indeterminato accenno precedente, una donna, colei che lusinga e tiene sospeso il poeta, fra vezzi e indugi”.14
CHANSON XXIV: TEXTE ET TRADUCTION
Ecoutez, mais je ne sais ce que c’est, Seigneurs, ce que je veux commencer. Ce n’est ni un vers, ni un estribot ni un sirventes , et je ne sais y trouver un nom. Et je ne sais pas du tout comment je me le ferais (=composerais), de telle sorte que jamais on n’en vit un fait de cette façon par homme ni par femme, en ce siècle ni en l’autre qui est révolu.
Quoique vous me le considériez comme une folie, je ne pourrais pas pour autant m’empêcher de dire ce que je veux: et que personne ne se propose de m’en détourner! Tout ce qui est, je ne le prise pas la valeur d’une pougeoise, comparé à ce que je vois et regarde maintenant, et je vous dirai pourquoi: car si je l’avais commencé pour vous, et si je ne l’avais pas mené à bien, vous m’en auriez tenu pour fou. Car je préférerais six deniers en mon poing que mille “sols” dans le ciel.
Que mon ami ne craigne certes pas de faire chose qui me déplaise, cela je veux l’en prier. Si en cas de besoin il ne veut pas sur le champ me porter secours, qu’il me l’offre ensuite, avec long délai. Personne ne peut me tromper plus facilement que cette personne-là qui m’a conquis. Tout cela, je le dis pour une dame qui me fait languir avec de belles paroles et avec de longs délais, je ne sais pourquoi. Peut-elle m’être bonne, Seigneurs ?
Car bien sont passés quatre mois (Oui! et plus de mille ans, ce me semble!) depuis qu’elle m’a assuré et promis qu’elle me donnerait ce qui m’est le plus cher. Dame! Puisque vous tenez mon coeur emprisonné, adoucissez-moi l’amer par le doux. Dieu, à l’aide! In nomine patris et filii et spiritus sancti! Cela, qu’en sera-t-il, Dame ?
Puisqu’à cause de vous je suis gai et plein d’ire, vous me faites composer irrité et joyeux. Et ainsi, je me suis séparé de trois [dames] telles que dans le monde il n’y a leur pareille, si ce n’est vous. Et je suis chanteur fou et courtois, de telle sorte qu’on m’en nomme ‘jongleur’. Dame, vous pouvez en faire à votre guise, ainsi qu’en fit Dame Ayma de l’espatla (?) qu’elle cacha là où cela lui plut!
Maintenant, je termine mon no-say-que-s’es, car ainsi j’ai voulu le baptiser: puisque jamais encore je n’entendis quelque chose d’analogue, il faut bien que je l’appelle ainsi. Et que le récite, quand il l’aura appris, quiconque veuille s’en réjouir. Et si on lui demande qui l’a fait, il peut dire que c’est celui qui sait bien faire toutes choses quand il le veut.