XXIII Donna, cel qe·us es bos amics,
Tradition manuscrite & éditions
Donna, cel qe·us es bos amics,
a cui vos etz mals e enics,
vos clama merce d’una re:
c’aujatz so qe·us vol dir per be,
aici en esta carta escrit.
e prega·us qe non respondaz
tro qe tot auzit o aiaz,
qe tal ren i aura ben leu
al fenir qe ja no·us er greu.
Dame, celui qui vous est un bon ami et envers qui vous êtes mauvaise et hostile, vous demande merci à propos d’une [seule] chose: que vous entendiez en bien ce qu’il veut vous dire [et qui est] ainsi écrit dans cette carta. Ecoutez donc comment il l’a dit et il vous prie de ne pas répondre avant que vous ne l’ayez complètement entendu, car il y aura peut-être telle chose qui, à la fin, ne vous sera certes pas désagréable.
Donna, gran pena trauc per vos.
Anc mais non saubi mal qe·s fos.
Eu ai amat ben autra vez,
ves altra part on era frez,
leialmen e senes enjan;
mas anc mais no trais tan d’afan.
Anc mais null’amors no·m toquet
lai on la vostra ira·m intret
ni non isit de tan preon
com aquesta, e no sai d’on.
Anc mais no saup qe·s fos amors
ni no senti de sas dolors.
C’Amors m’a mes en tal destreich
q’en granz chalors mi dona freich
et ab granz freich mi dona chaut,
e·m fai irat s’anc mi fez baut.
Dame, je souffre grande peine par vous. Jamais encore je ne sus ce qu’était la souffrance. J’ai aimé bien d’autres fois, en d’autres lieux — lorsque j’étais jeune — loyalement et sans ruses; mais jamais encore je ne supportai tant de tourments. Jamais encore nul amour ne me toucha là par où votre colère m’entre, ni ne naquit d’un endroit aussi profond comme [le fait] cet amour-ci, et je ne sais d’où [il naît]. Jamais encore je ne sus ce qu’était l’amour ni ne sentis de sa douleur. Car Amor m’a plongé en telle détresse qu’il me donne froid lors des grandes chaleurs et chaud lors des grands froids, et qu’il me rend irrité, même si jamais il me rendit joyeux.
Dos enemics ai trop mortals:
vos et Amors, don qecs m’es mals.
Mas vos m’etz enemics de cor
qi·m tollez ris, joi e demor
e·m mostraz vostre mautalen
e dizez me tot a presen.
Mas Amor no auch ni no vei
ni no sai ves qal part s’estei:
per q’eu non puos contendre a lui.
Mas greu m’es, car de mi no·s fui,
c’amar vos mi fai de tal guisa
on nostr’amor es mal devisa:
qe·us am e vos no amaz mi,
J’ai deux ennemis plus que mortels: vous et Amor, dont chacun m’est hostile. Mais vous êtes volontiers mon ennemi, vous qui m’enlevez le rire et la joie et le bonheur et qui me montrez votre mauvais gré et me dites tout ouvertement. Amor, quant à lui, je ne l’entends ni le vois et je ne sais en quel lieu il se tient: c’est pour cela que je ne peux me battre contre lui. Il m’est davantage cruel, car il ne me fuit pas, puisqu’il me fait vous aimer de telle sorte que notre amour est mal partagé. Puisque je vous aime et que vous ne m’aimez pas, il a ainsi fort mal joc partit.
Amors se demostra vilana
qi vos fai estar baud’e sana.
q’eu cuich aver trop peich de mort.
Car si sol a mort m’estorzia,
ja tan fort no m’en plagneria:
car qi tot tems viu a dolor,
peiz a de mort, qi no·l secor.
S’Amors fos tan ben eseignada,
se d’un pauc vos agues nafrada
- sol neis de la milena part
qe mi nafret en un esgart -
ab aitan m’agra gen garit
d’aqel mal colp qe m’a ferit.
Ges la plaga non par defora,
mas dinz lo cor m’art e acora.
E n’o m’en pot valer mezina,
ses vos, ja tan no sera fina.
E s’eu per aicho recep mort,
vos ez Amors n’aurez lo tort.
ja no·us calgra Amor blandir ?
Amor qui vous fait être joyeuse et bien portante, se montre grossier. Et je vois qu’il m’a blessé si fort que je pense avoir bien pire que la mort. Car si seulement il me torturait à mort (= jusqu’à ce que j’en meure), certes je ne m’en plaindrais pas aussi fort. Car celui qui vit tout le temps dans la douleur qui ne lui porte pas secours, a pire que la mort. Si Amor avait été tellement bien éduqué qu’il vous eût blessée d’un peu — ne fût-ce que de la millième partie de ce qu’il me blessa en un clin d’oeil — alors il m’aurait bien guéri de ce mauvais coup dont il m’a frappé. Certes la plaie n’apparaît pas à l’extérieur, mais à l’intérieur du coeur cela me brûle et me tue (ou: mais à l’intérieur, cela me brûle et me perce le coeur). Et aucune médecine ne peut m’en porter secours, sans vous, aussi subtile soit-elle. Et si par cela je reçois la mort, vous et Amor en serez responsable. Puisque vous pourriez me rendre sain et me guérir, ne vous aurait-il certes pas fallu adoucir Amor ?
Donna, non puosc ab toz contendre:
vos pregar et Amor defendre.
Q’eu no vos pos ges far amar
s’Amor no m’en vol ajudar.
Pos vei qe mos precs no mi val,
laserai m’en, — si pogues al!
Mas Amor no·m laissa garir,
qi m’a mes en aquest conssir,
qe d’autra part non auch ni veich
mas vas la terra e vas l’endreich
on mais vos vei. Mais n’ai de dol
per lo grant gauch qe far mi sol.
Soven pens qe ja mais no·us veia
e qe de loing ses vos m’esteia.
Qe qant eu vos vi de premier,
vos me disez ben a sobrier
ez on plus annei a ennan
Per q’eu tem s’eu mais vos vezia
qez ades m’en pejuraria,
Dame, je ne peux pas me battre contre tous: vous prier et lutter contre Amor. Et je ne peux pas vous faire m’aimer si Amor ne veut pas m’aider en cette matière. Puisque je vois que ma prière ne me vaut rien, je m’en désisterai (=j’abandonnerai) — si seulement je pouvais faire autre chose! Mais Amor ne me laisse pas échapper, lui qui m’a mis en ce souci, car je n’écoute ni ne regarde vers d’autre lieu, si ce n’est vers la terre et l’endroit où je vous vois le plus. Mais j’en ai encore davantage de douleur à cause de la grande joie qu’il (=Amor) a coutume de me faire. Souvent je pense à ne plus jamais vous voir et à rester au loin, sans vous. Car quand je vous vis pour la première fois, vous me parliez excellemment et plus j’allai de l’avant, plus vous alliez empirant! Et pour cela je crains que si je vous voyais davantage, aussitôt les choses empireraient en ce qui me concerne.
c’atresait me feiraz aucir
ez eu enqer no voil morir!
Qar sol pel Bon Respeith voil viure!
Non sai s’en fol mos dichs vos liure,
mas se vos me tenez per fol
d’aqo qe·us dic, enclin lo col.
Tot qan vos plaz m’es bon e bel.
Ja no·us farei autre revel.
Greu m’es qan mal no·us pos voler,
c’Amors no m’en dona poder.
Qe s’eu vos pogues voler mal
nos fora alqes comunal:
d’aitan, se no·m volcses amar
qe·m pogra en altra part virar.
Mas d’aiqo sol non pos ja re
car eu non ai poder de me:
d’aicho·m podez ben far orguoill!
Era gradaz se·us am e·us voill.
Qe s’eu sabia tot en ver
qe ja pro no·m volsez tener,
ni en trastota vostra vida
vostra amistaz no·m fos cobida,
autra non poria amar ges
per nulla beltat qez agues.
Si no·m volez estre amia,
aizo no·m podez tolre mia
q’eu toz temps no·us sia amics,
sitot m’es vostre cor enics.
car aussitôt vous me feriez tuer et je ne veux pas encore mourir! Car uniquement par Bon Respeith (=espérance) je veux vivre! Je ne sais pas si je vous offre mes paroles comme un fou, mais si vous me tenez pour un fou à cause de ce que je dis, j’incline le cou (= j’accepte). Tout ce qui vous plaît m’est bon et beau. Certes, jamais je ne vous ferai autre résistance. Il m’est désagréable que je ne puisse vous vouloir aucun tort, car Amor ne m’en donne pas le pouvoir. Car si je pouvais vous vouloir du tort, nous aurions quelque chose en commun: ainsi, si vous ne vouliez pas m’aimer, je pourrais me tourner vers d’autres lieux. Seulement, en cela je ne puis rien faire, car je n’ai aucun pouvoir sur moi: vous pouvez bien vous en faire orgueilleuse! Vous voyez maintenant que je vous aime et vous désire. Mais, si je savais en toute vérité que jamais vous ne voudriez m’aider ou que de toute votre vie votre amitié ne me fut destinée, [même alors] je ne pourrais certes pas en aimer une autre, pour nulle beauté qu’elle pût avoir. Si vous ne voulez pas être mon amie, cela vous ne pouvez certes pas me l’enlever, que je sois tout le temps votre ami, même si votre coeur m’est hostile.
Donna, car en mos dich no·us lau
ni vostre beltat no mentau ?
Eu o faz ben a escien,
q’en re mais no cuit aver sen.
C’a mon grat vos cujariaz
qe ja tan bella no fussaz.
Car per la beltat qez avez
sai be qe plus vil me tenez.
Donna, maldit sion miraill!
E belleza, car no vos faill!
Donna, ja miraill no crezaz!
Cujaz qe tan bella siaz
com inz el miraill vos vezez ?
Dame, pourquoi est-ce que je ne vous loue pas en mes paroles ou pourquoi est-ce que je ne mentionne pas votre beauté ? Cela, je le fais bien consciemment. Car en rien je ne crois avoir plus de sens. Car à mon gré vous croiriez que vous n’êtes certes pas si belle; car par la beauté que vous avez, je sais bien que vous me méprisez plus encore. Dame, maudits soient les miroirs! Et la beauté, car elle ne vous fait pas défaut! Dame, ne croyez jamais les miroirs! Vous vous imaginez que vous êtes aussi belle que vous vous voyez
Ben ez folla si o crezez,
qe tot mirail son menzonger
e foson fraich toz li enter.
Donna, ceus qi·us lauzan en re,
sapchaz qe non o fan per be:
c’aitan vos volon escharnir
can vos lauzan ab lor mentir.
Mas eu no·us serai ja mentire,
Donna, c’ades vos voil ver dire.
M’en crezaz, Donna, qe·us dic ver
- ja negun non aia poder! -
car eu no vos lau ges per bella,
anz dic q’ez negra com niella.
Donna, vas totas parz predic
qe plus ez laida qu’eu non dic.
Mas a mi foraz asaz genta
c’aitals laida res m’atalenta!
dans le miroir ? Vous êtes bien folle si vous le pensez, car tous les miroirs sont mensongers et ils devraient tous être brisés entièrement. Dame, ceux qui vous louent en cette matière, sachez qu’ils ne le font pas pour le bien. Car ainsi ils veulent vous outrager quand ils vous louent avec leurs mensonges. Mais moi, je ne vous serai jamais mensonger, Dame, car maintenant je veux vous dire la vérité. Croyez-moi, Dame, car je vous en dis la vérité — puissé-je n’avoir aucun pouvoir [dans le cas contraire] ! Car je ne vous loue pas comme [étant] belle, au contraire, je dis que vous êtes noire comme une négresse. Dame, en tout lieu je vais prêchant que vous êtes plus laide que je ne le dis. Mais à moi vous seriez assez gentille, car une telle laide créature me plaît!
Dona, s’ieu volia dir
tot aiqo q’eu de vos cossir,
no vos avria dich d’un an.
Mas eu tem no·m tornes a dan.
Per q’eu no·us en voil far lonc plait
e dic vos be tot atresait,
Donna: se·l vostr’om pert en re,
Ben sabez qe vostre sui eu,
ni non ai mais segnor soz Deu.
Per so, sapchaz be tot de cert
qe vos i perdez s’eu i pert!
Dame, si je voulais dire tout ce que je pense de vous, je ne vous l’aurais pas dit en une année. Mais je crains que cela ne me nuise. Pour cela, je ne veux pas vous en faire long plaidoyer et je vous dis bien immédiatement, Dame: si votre homme (-lige) perd quoi que ce soit, sachez que vous y perdez beaucoup. Sachez bien que je suis vôtre et que je n’ai d’autre seigneur sous Dieu. Pour cela, sachez, en toute certitude, que vous y perdez si j’y perds.
Donna, del pauc tort q’eu vos ai
ja sol no m’en razonarai
Vos trobarez mas ochaisos.
Per jase mi podez durar,
Totz temps m’o podez contrastar,
Donna, car entre mi e vos
no voill plaides mais, sol nos dos.
Qe ja nos partam d’est conten
Dame, du peu de tort que j’ai envers vous, je ne m’en excuserai jamais seul et pourtant j’en aurais suffisamment de motifs. Vous trouverez d’autres prétextes. Pour toujours vous pouvez me résister et tout le temps vous pouvez vous opposer à moi, Dame, car entre moi et vous, je ne veux pas de plaideurs mais uniquement nous deux. Que nous n’abandonnions jamais cette
qe res mais non sap mon talen.
Ja non plaidejaz re per leich.
Per vos metessa·m prendez dreich.
Ez eu i cuit ben dir tal re
o non podez trobar mesbe.
C’ab aqo nos dei convertir.
Lai o neguna res non val,
Merces deu amortar lo mal.
Merces n’aiaz e Chausimen !
No vos i traich autre guiren,
Donna. Merce vos qer, si·us plai!
En mais guisas q’eu dir no sai,
aici·us qer Merce e perdon,
com Dieus perdonet al lairon.
lutte, car rien n’exprime plus mon désir. Ne plaidez certes jamais cette affaire devant la loi. Prenez droit (=faites justice) de moi par vous-même. Et je pense bien y dire telle chose dans laquelle vous ne pouvez trouver faute. Ne pouvez-vous rien dire par merci ? Car il convient que nous nous soumettions par cela (=à cela). Là où nulle chose ne vaut, Merce doit éteindre le mal. Ayez merci et pitié! Je ne vous apporte aucun autre garant Dame. Je vous demande merci, si cela vous plaît! Ainsi, en plus de manières que je ne sais dire, je vous demande merci et pardon, tout comme Dieu pardonna au larron.
Donna, s’eu recep mort per vos,
ja no vos sera negus pros.
Morai ? O eu! Com hom mespres
qe de meiz morç estai en pes!
Sospir mi fan fenir mon comde:
ves vos mi lai vencut e domde!
Plor mi tol q’eu non puos plus dire,
mas so q’eu volgra dir, conssire.
Donna, Merce vos qer, si·us plaz!
Per Merce, que Merce n’aiaz!
Merce vos clam, ma dolz amia,
anz qe la Morz aissi m’aucia!
Dame, si je reçois la mort par vous, il ne vous en sera aucun avantage. Est-ce que je mourrai ? Oh oui! Comme un homme tombé en faute qui est déjà à moitié mort en pensée. Les soupirs me font terminer mon conte: je m’en remets à vous, vaincu et dompté! Les pleurs m’empêchent d’en dire plus, mais ce que je voudrais dire, je le pense. Dame, je vous demande merci, si cela vous plaît! Par merci, ayez merci! Je vous réclame merci, ma douce amie, avant que la Mort me tue ainsi!