Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXV Amics, en gran cossirier

Tradition manuscrite & éditions

Amics, en gran cossirier

suy per vos, et en greu pena;

e del mal q’ieu en sufier

no cre que vos sentatz guaire.

Doncx, per que·us metatz amaire,

pus a me laissatz tot lo mal ?

Quar amdui no·l partem egal ?

Ami, je suis par vous en grand souci et en grave peine; et du mal que j’en souffre, je ne crois pas que vous en ressentiez beaucoup. Alors, pourquoi vous érigez-vous en amant et me laissez-vous ensuite tout le mal ? Pourquoi ne le partageons-nous pas, nous deux, de manière égale ?

Don’, Amors a tal mestier,

pus dos amicx encadena,

que·l mal q’an e l’alegrier

sen chascus, so·ill es vejaire.

Qu’ieu pens, e non suy guabaire,

que la dura dolor coral

ai eu tota a mon cabal.

Dame, Amor agit de telle sorte, après qu’il enchaîne deux amants, que chacun d’eux ressent, c’est ce qu’il leur semble, le mal et l’allégresse qu’ils ont. Car je pense, et je ne suis pas un fanfaron, que la dure et navrante douleur, je l’ai entièrement, en ce qui me concerne.

Amicx, s’acsetz un cartier

de la dolor que·m malmena,

be viratz mon encombrier.

Mas no·us cal del mieu dan guaire;

que — quar no m’en puesc estraire -

cum que·m an vos es cominal:

an me ben o mal, atretal.

Ami, si vous aviez un quart de la douleur qui me malmène, vous verriez bien mon chagrin. Mais de mon malheur, il ne vous chaut guère car -puisque je ne puis m’y soustraire — quoi qu’il m’advienne, cela vous est indifférent: que cela m’aille bien ou mal, c’est pareil.

Dompna, quar yst lauzengier,

que m’an tout sen e alena,

son uostr’anguoyssos guerrier,

lays m’en, non per tala vaire.

Qu’ar no·us suy pres, qu’ab lur braire

vos an bastit tal joc mortal

que no jauzem jauzen jornal.

Dame, j’abandonne, car ces lauzengier-là, qui m’ont enlevé sens et souffle, sont vos amers ennemis; et [ je n’abandonne ] pas par une telle inconstance. Et maintenant je ne suis pas près de vous parce que, avec leurs criailleries, ils vous ont organisé une tel jeu mortel que nous ne nous réjouissons plus d’un seul jour joyeux. inserted “ne” (que nous ne nous réjouissons)

Amicx, nulh grat no·us refier,

quar ia·l mieus dans vos refrena

de vezer me, que·us enquier.

E si vos faitz plus guardaire

del mieu dan qu’ieu no vuelh faire,

be·us tenc per sobreplus leyal

que no son silh de l’Espital!

Ami, je ne vous sais nul gré car maintenant [ le souci ] de mon malheur vous retient de me voir, ce dont je vous prie. Et si vous vous faites davantage gardien de mon malheur que, moi, je ne veux le faire, je vous tiens certes pour bien plus loyal que ne le sont ceux de l’Hôpital!

Dona, ieu tem a sobrier -

qu’aur perdi e vos arena -

que per dig de lauzengier

nostr’amor tornes en caire.

Per so dey tener en guaire

trop plus que vos, per Sanh Marsal,

quar etz la res que mais me val.

Dame, je crains énormément — car moi je perds de l’or et vous du sable — que par paroles de lauzengier notre amour ne tourne mal. Pour cela, je dois m’en soucier bien plus que vous, car vous êtes la créature qui me vaut le plus, par Saint Martial.

Amicx, tan vos sai leugier

e fait d’amoroza mena,

qu’ieu cug que de cavalier

siatz devengutz camjayre.

E deg vos o ben retraire

quar ben paretz que pessetz d’al,

pos del mieu pensamen no·us cal.

Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que je pense que de chevalier vous êtes devenu “changeur” Et je dois certes vous le rappeler, car vous paraissez bien penser à autre chose, puisque peu vous chaut mon chagrin.

Dona, ja mais esparvier

no port, ni cas ab serena,

s’anc pueys que·m detz joi entier,

fui de nulh’autr’enquistaire.

Ni no suy aital bauzaire,

mas per enveja·l deslial

m’o alevon e·m fan venal.

Dame, que jamais plus je ne porte d’épervier et que je ne chasse plus jamais avec un oiseau de proie (?) si jamais, depuis que vous m’avez donné joie entière, je fus en quête d’une autre. Et je ne suis pas un tel trompeur, mais par envie, les déloyaux l’inventent et me font [ passer pour ] vénal.

Amicx, creirai vos per aital

qu’aissi·us aya tostemps leyal

Ami, je vous croirai pour autant, afin qu’ainsi je puisse vous avoir tout le temps loyal.

Dona, aissi m’auretz leyal

que ja mais non pensarai d’al.

Dame, ainsi vous m’aurez loyal car jamais, certes, je ne penserai à autre chose.