Raimbaut d'Orange

XXV Amics, en gran cossirier

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

  • CParis, Bibliothèque Nationale, franç. 856 (anc. 7226)
  • DModène, Biblioteca Estense, R 4.4 (anc. IV, 163)Est., 90
  • MParis, Bibliothèque Nationale, franç. 12474 (anc. Vat. 3794, puis Suppl. fr. 2033)

Éditions

Raynouard, M. Choix des poésies originales des troubadours, Paris, F. Didot, 1821, vol. II, p. 188

Rochegude, Henri-Pascal, Le Parnasse occitanien, ou choix de poésies originales des troubadours tirées des manuscrits nationaux, Genève, Slatkine Reprints, 1977, (réimpr. de l’éd. de Toulouse, 1819), p. 47

Mahn, C.A.F., Die Werke der Troubadours, in Provenzalischer Sprache, mit einer Grammatik und einem Wörterbuch, Berlin, Ferd. Dümmlers Verlagsbuchhandlung — Paris, Klincksieck, 1846 — 1853, p. 1

Schultz-Gora, Oscar, Die Provenzalischen Dichterinnen. Biographien und Texte nebst Anmerkungen und einer Einleitung, Genève, Slatkine Reprints, 1975, (réimpr. de l’éd. de Leipzig, 1888), p. 28

Santy, S., La Comtesse de Die. Sa vie, ses oeuvres complètes, les fêtes données en son honneur, avec tous les documents. Introduction par Paul Marietton, Paris, 1893, p. 45

Jeanroy, Alfred, Anthologie des troubadours (XIIe — XIIIe siècles), éd. refondue. Textes, notes, traductions par J. Boelcke, Paris, Nizet, 1974, (éd. refaite sur celle de Paris, 1927), vol. I, p. 169

Berry, André, Florilège des troubadours, Paris, Firmin Didot, 1930, p. 274

de Riquer, Martin, La lírica de los trovadores, t. I : Poetas del Siglo XII, Barcelona, Escuela de Filología, 1948, vol. I, p. 175

Pattison, Walter T., The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange, Minneapolis, The University of Minnesota Press, s.d. 1952, p. 155

Études, commentaires

Appel, Carl, Raïmbaut von Orange, Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1928, pp. 106, (Abhandlungen der Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen, Philologisch-Historische Klasse, neue Folge, 21, 2), p. 35

Hagan, Patricia, The Medieval Provençal tenson : contribution to the study of the dialogue genre, Ann Arbor, University Microfilms International, 1977, 75-24, 545 (Univ. of Yale, Ph.D., 1975), p. 175

Roth, Charles, “Local personnel des trains — Quelques réflexions sur l’ambiguïté à propos de Raimbaut d’Orange”, dans Mélanges d’études romanes du moyen âge et de la renaissance offerts à M. Jean Rychner, Strasbourg, Centre de Philologie et de Littérature romanes, 1978, 571 pp. ; pp. 455 — 467, (Travaux de Linguistique et de Littérature, XVI, 1).

Amics, en gran cossirier

suy per vos, et en greu pena;

e del mal q’ieu en sufier

no cre que vos sentatz guaire.

Doncx, per que·us metatz amaire,

pus a me laissatz tot lo mal ?

Quar amdui no·l partem egal ?

Ami, je suis par vous en grand souci et en grave peine; et du mal que j’en souffre, je ne crois pas que vous en ressentiez beaucoup. Alors, pourquoi vous érigez-vous en amant et me laissez-vous ensuite tout le mal ? Pourquoi ne le partageons-nous pas, nous deux, de manière égale ?

Don’, Amors a tal mestier,

pus dos amicx encadena,

que·l mal q’an e l’alegrier

sen chascus, so·ill es vejaire.

Qu’ieu pens, e non suy guabaire,

que la dura dolor coral

ai eu tota a mon cabal.

Dame, Amor agit de telle sorte, après qu’il enchaîne deux amants, que chacun d’eux ressent, c’est ce qu’il leur semble, le mal et l’allégresse qu’ils ont. Car je pense, et je ne suis pas un fanfaron, que la dure et navrante douleur, je l’ai entièrement, en ce qui me concerne.

Amicx, s’acsetz un cartier

de la dolor que·m malmena,

be viratz mon encombrier.

Mas no·us cal del mieu dan guaire;

que — quar no m’en puesc estraire -

cum que·m an vos es cominal:

an me ben o mal, atretal.

Ami, si vous aviez un quart de la douleur qui me malmène, vous verriez bien mon chagrin. Mais de mon malheur, il ne vous chaut guère car -puisque je ne puis m’y soustraire — quoi qu’il m’advienne, cela vous est indifférent: que cela m’aille bien ou mal, c’est pareil.

Dompna, quar yst lauzengier,

que m’an tout sen e alena,

son uostr’anguoyssos guerrier,

lays m’en, non per tala vaire.

Qu’ar no·us suy pres, qu’ab lur braire

vos an bastit tal joc mortal

que no jauzem jauzen jornal.

Dame, j’abandonne, car ces lauzengier-là, qui m’ont enlevé sens et souffle, sont vos amers ennemis; et [ je n’abandonne ] pas par une telle inconstance. Et maintenant je ne suis pas près de vous parce que, avec leurs criailleries, ils vous ont organisé une tel jeu mortel que nous ne nous réjouissons plus d’un seul jour joyeux. inserted “ne” (que nous ne nous réjouissons)

Amicx, nulh grat no·us refier,

quar ia·l mieus dans vos refrena

de vezer me, que·us enquier.

E si vos faitz plus guardaire

del mieu dan qu’ieu no vuelh faire,

be·us tenc per sobreplus leyal

que no son silh de l’Espital!

Ami, je ne vous sais nul gré car maintenant [ le souci ] de mon malheur vous retient de me voir, ce dont je vous prie. Et si vous vous faites davantage gardien de mon malheur que, moi, je ne veux le faire, je vous tiens certes pour bien plus loyal que ne le sont ceux de l’Hôpital!

Dona, ieu tem a sobrier -

qu’aur perdi e vos arena -

que per dig de lauzengier

nostr’amor tornes en caire.

Per so dey tener en guaire

trop plus que vos, per Sanh Marsal,

quar etz la res que mais me val.

Dame, je crains énormément — car moi je perds de l’or et vous du sable — que par paroles de lauzengier notre amour ne tourne mal. Pour cela, je dois m’en soucier bien plus que vous, car vous êtes la créature qui me vaut le plus, par Saint Martial.

Amicx, tan vos sai leugier

e fait d’amoroza mena,

qu’ieu cug que de cavalier

siatz devengutz camjayre.

E deg vos o ben retraire

quar ben paretz que pessetz d’al,

pos del mieu pensamen no·us cal.

Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que je pense que de chevalier vous êtes devenu “changeur” Et je dois certes vous le rappeler, car vous paraissez bien penser à autre chose, puisque peu vous chaut mon chagrin.

Dona, ja mais esparvier

no port, ni cas ab serena,

s’anc pueys que·m detz joi entier,

fui de nulh’autr’enquistaire.

Ni no suy aital bauzaire,

mas per enveja·l deslial

m’o alevon e·m fan venal.

Dame, que jamais plus je ne porte d’épervier et que je ne chasse plus jamais avec un oiseau de proie (?) si jamais, depuis que vous m’avez donné joie entière, je fus en quête d’une autre. Et je ne suis pas un tel trompeur, mais par envie, les déloyaux l’inventent et me font [ passer pour ] vénal.

Amicx, creirai vos per aital

qu’aissi·us aya tostemps leyal

Ami, je vous croirai pour autant, afin qu’ainsi je puisse vous avoir tout le temps loyal.

Dona, aissi m’auretz leyal

que ja mais non pensarai d’al.

Dame, ainsi vous m’aurez loyal car jamais, certes, je ne penserai à autre chose.

CHANSON XXV  : REMARQUES

v. 5

La traduction de Pattison de Per que’us metetz amaire (“Why do you bother with love ?1) — qui n’est d’ailleurs, à peu de choses près, qu’un calque de celle de Jeanroy2 — ne nous semble pas satisfaisante du tout. L’erreur première est sans doute due à Jeanroy qui prenant peut-être amaire pour un équivalent de l’infinitif, pouvait dès lors, en effet, se permettre de traduire se metre [+ infinitif] par ‘se mêler de’.3 Cette erreur devient d’ailleurs plus évidente encore lorsqu’on voit Alfred Jeanroy supposer, en outre, un complément d’objet direct à ce qu’il croit être un infinitif: “Pourquoi vous mêlez-vous d’aimer ce mal si vous voulez me laisser tout le mal”.4

Toutefois, il nous semble plutôt que amaire est un substantif tout ce qu’il y a de plus normal,5 auquel cas on a ici une expression parfaitement similaire à se metre jutjaire, par exemple, qu’Emil Levy traduit par “s’ériger en juge”.6 Dans ce cas-ci, pourquoi ne pas traduire de façon analogue par : "Pourquoi voulez-vous donc vous ériger en amant’ (=vous conduire en amant...) ?

vv.29-31

Traduction de Pattison: “Friend, I am not at all grateful to you, for harm to me from slander does not restrain you from seeing me, which I beseech you to do”.7 Nous ne comprenons pas la nécessité — ni d’ailleurs la provenance — de la négation (does not restrain) dans cette phrase. Quoique fort libre, la traduction d’Alfred Jeanroy nous semble plus conforme à l’esprit du texte: “Ami, je ne vous sais aucun gré du souci qui vous retient loin de moi quand je vous désire”.8 Voulant rester, quant à nous, plus près du texte, nous proposerions la traduction suivante: ‘Ami, je ne vous sais aucun gré, car maintenant le souci de mon malheur vous retient de me voir, ce que je vous demande’ (i.e. de revenir me voir).

v.37

Tant Jeanroy que Pattison lisent qu’aur perdù, e vos arena et traduisent: “Dame, je crains fortement de perdre moi de l’or et vous du sable”9 et “Since I stand to lose gold and you but sand”.10 Il n’y a là donc aucune divergence, si ce n’est que Jeanroy fait de ce vers une complétive auprès de ieu tem (v.36), ce qui normalement demanderait un verbe au subjonctif dans la subordonnée.11 C’était là également la solution préconisée par Oscar Schultz-Gora qui modifiait d’ailleurs, à cet effet, perdi en perda.12 Il suffisait cependant de faire du v.37 une incise — ainsi que le remarqua Carl Appel13 (et Emil Levy, avant lui14) — pour que l’on puisse garder sans difficulté aucune la forme perdi.15 Ce qui est d’ailleurs la solution également retenue par Pattison.

Toutefois, le problème n’est pas tellement là que dans l’interprétation exacte et les implications de ce vers. Au départ, il y a de toute façon jeu onomastique, même si l’expression — ou plutôt l’emploi simultané des termes aur et arena dans un tel contexte — ne se rencontre pas uniquement chez Raimbaut d’Orange.16 Il suffit de se rapporter, par ex., à la fameuse tenso entre Raimbaut et Giraut de Bornelh, où l’on trouvera un jeu parallèle sur aur et sal, pour être persuadé de la probabilité de ce genre d’exploitation poétique du “nom”.17 On en connaît d’ailleurs d’autres exemples chez Raimbaut.18

Cela étant, que le poète affirme qu’il risque de perdre de l’aur par la faute des lauzengiers, la chose est aisément concevable : l’or, le métal le plus précieux qui soit, est ici très clairement le symbole de la Dona. Et n’est-il pas dit tout ce qu’il y a de plus explicitement, dans le même poème, que la Dame est la res que mais me val (v.42) ? Cependant, si cela peut se comprendre facilement, comment le poète-amant peut-il dire, parlant de lui-même, que suite à ces mêmes calomnies et médisances, la Dona ne perdra que du “sable” (arena) ? Car il faut bien dire que, dans le cas de Raimbaut, nous ne sommes pas tellement habitué à une humilité telle qu’elle le fasse se comparer à ce qu’il y a de plus commun et de moins précieux! Ou y aurait-il là, comme le prétend Martín de Riquer, un effet de la “galanteria de Raimbaut : yo perdería mucho al perderos a vos, y vos poco al perderme a mí” ?19

Toutefois, cette humilité extrême — si humilité il y a! — se retourne contre lui, ce qui apparaît bien de l’accusation de camjaryre que lui lance la Dame au v.46. Il est en effet ‘changeur’, ou plutôt ‘changeant’, c’est-à-dire ‘inconstant’, parce que del mieu pensamen no’us cal (v.49) — et c’est bien là ce que lui reproche sa Dame, du point de vue de leur relation amoureuse. Mais en outre, il est ‘changeur’, c’est-à-dire ‘financier, banquier’20 parce que, dans l’expression de ses sentiments, il parle le langage de l’homme d’argent. Il s’attribue une valeur bien déterminée, à lui (=arena) et à sa Dame (=aur), et adopte par cela-même, vis-à-vis de cette relation amoureuse, une attitude qu’à la limite on pourrait qualifier de mercantile : si per dig de lauzen- gier, cette relation disparaît, il y perdra infiniment plus que sa Dame!

En fait, nous avons ici, une fois de plus, une de ces “perversions” du langage propres à Raimbaut: l’image, courtoise au départ, est prise à la lettre et se retourne contre son auteur. De la sorte, ce n’est plus l’amant inconstant qui est mis en accusation ici, mais bien plutôt le poète qui a commis une faute de “langue”: il a abandonné le registre de la courtoisie pour celui de la “finance”! Ou comme le dit sa Dame: ieu cug que de cavalier siatz devengutz camjayre (v.46)! Et que sa faute se situe bien à ce niveau registral, nous semble prouvé par la suite du poème, où l’on voit le narrateur abandonner immédiatement ce registre d’expression pour en revenir à des paroles plus appropriées: Dona, ja mais esparvier/ no port, ni cas ab serena / s’anc (...) / fui de nulh’autr’enquistataire (vv.50-53). Maintenant, il parle de nouveau comme un cavalier, et c’est ainsi (per aital, v.57), c’est-à-dire en cette qualité, que la Dame peut le croire leyal.21

v.40

Pour Pattison, tener en gaire “is the only really difficult expression in the poem”.22 Aussi, on ne manque pas de s’étonner de le voir se contenter de la paraphraser par “to be on the watch (?)”, sans autre forme d’explication, si ce n’est une référence à la traduction de Jeanroy qui lui semble “about right as to sense”.23

Observons d’ailleurs que celle-ci — “je dois être plus prudent que vous” — ne se fonde, elle non plus, sur aucune argumentation.24 Si tant Jeanroy que Pattison ont sans doute raison, quant au sens général de ces vers, il eût cependant mieux valu tenir compte de l’interprétation que donna Carl Appel de cette expression: tener en re heisst ‘sich etwas machen aus’ (SWSWEmil Levy, Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman, Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIIISigles & abréviations →, t.VIII, p.150, tener 12), tener en rien ‘sich nichts machen aus, für nichts halten’. So doch wohl tener en guaire, ‘für etwas halten’.25 Personnellement, nous traduirions: ‘Pour cela, je dois m’en soucier, bien plus que vous...’.

vv.44-45

Traduction de Pattison: “Friend, I know you are so frivolous and given to the ways of love...”.26 Plutôt que de prendre e pour une conjonction de coordination et fait pour un participe, nous y voyons, respectivement, la préposition e(n) et un substantif.27 Ce qui nous donne comme traduction: ‘Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que...’. Ceci nous paraît mieux convenir ici et, de toute façon, plus près du texte.28

v.51

La traduction de serena ne laisse pas de poser quelques problèmes. Ainsi, on est en droit de se demander sur quoi se fondait Oscar Schultz-Gora lorsqu’il affirmait que “Dass es an unserer Stelle einen Jagdvogel bedeutet, scheint mir, besonders da caasar ab der technische Ausdruck ist (MWMWC.A.F. Mahn, Die Werke der Troubadours in provenzalischer Sprache, Berlin, Dümmler, 1846-1886, 4 vols.Sigles & abréviations →, I, 300) nicht zweifelhaft”.29 Cette identification trop hardie devait d’ailleurs se heurter bien vite aux objections de Carl Appel: “Serena ist kein Jagdvogel, sondern ein kleiner Vogel: Grünspecht, Bienenvogel, Zeisig oder ähnlich”.30 Quant à Pattison, tout en reconnaissant que le sens ‘oiseau de proie’ est uniquement dû à l’apparition du mot dans le contexte de ce poème, il n’en admet pas pour autant l’objection de Carl Appel et traduit serena par ‘falcon’, spécifiant ainsi davantage encore le sens (hypothétique !) de ce terme.

Il est un fait que serena peut signifier, en général, ‘oiseau’. Mais là où le FEWFEWvon Wartburg, Französisches etymologisches WörterbuchSigles & abréviations → nous fournit s.v. siren (= la Sirène mythique) plusieurs exemples de serena (= ‘pivert’, ‘guêpier’) ainsi que de nombreux autres continuateurs de cet étymon signifiant tous soit ‘canari’ soit ‘serin’, il ne nous donne qu’une seule occurrence de serena signifiant ‘oiseau de chasse’.31 Encore faut-il dire qu’en l’absence de toute référence quant à la source de cette occurrence, il se pourrait fort bien que l’exemple cité par le FEWFEWvon Wartburg, Französisches etymologisches WörterbuchSigles & abréviations → soit précisément celui qui apparaît dans le texte même de Raimbaut d’Orange ! Ce qui, une fois de plus, nous ramènerait à notre point de départ.

Dès lors, faute de données supplémentaires et conclusives, force nous est de nous contenter de traduire ce mot par ce qui semble le plus vraisemblable, vu le contexte. Il s’agit sans doute, en effet, d’un oiseau de proie puisque, comme nous l’avons vu supra, le troubadour se voit obligé d’abandonner le registre du camjayre pour en revenir à celui du cavalier; et que, pour ce faire, l’évocation de la chasse — et plus particulièrement du “vol”, mode de chasser éminemment noble — se justifie parfaitement dans ce cas-ci.32 Cela étant, il inutile de spécifier davantage de quelle sorte d’oiseau de chasse il pourrait bien s’agir. Au demeurant, remarquons en outre que se laisser guider par le contexte pour assimiler le mot serena à une (quelconque) sorte d’oiseau de proie (ou de chasse) pourrait bien, dans ce cas-ci particulièrement, être plus qu’une simple hypothèse. En effet, l’explication que donne le FEWFEWvon Wartburg, Französisches etymologisches WörterbuchSigles & abréviations → concernant la spécialisation des continuateurs de siren en deux catégories distinctes (qu’elles soient réelles ou supposées), nous semble des plus raisonnables et fort plausible: “Dass Wort ist vielfach übertragen worden, vor allem auf Vogel. Der Grund hierzu liegt wohl nicht bei allen gleich. Beim Jagdvogel und beim Bienenfresser fallen vor allem ihre Raubgier auf, die sie mit der Sirene gemeinsam haben (...) Beim Kanarienvogel ist es das bunte Gewand das an die lockende Sirene erinnert”.33

CHANSON XXV : TEXTE ET TRADUCTION.

Amics, en gran cossirier suy per vos, et en greu pena; e del mal q’ieu en sufier no cre que vos sentatz guaire. 5. Doncx, per que·us metatz amaire, pus a me laissatz tot lo mal ? Quar amdui no·l partem egal ? Don’, Amors a tal mestier, pus dos amicx encadena, 10. que·l mal q’an e l’alegrier sen chascus, so·ill es vejaire. Qu’ieu pens, e non suy guabaire, que la dura dolor coral ai eu tota a mon cabal. 15. Amicx, s’acsetz un cartier de la dolor que·m malmena, be viratz mon encombrier. Mas no·us cal del mieu dan guaire; que — quar no m’en puesc estraire - 20. cum que·m an vos es cominal: an me ben o mal, atretal. Dompna, quar yst lauzengier, que m’an tout sen e alena, son uostr’anguoyssos guerrier, 25. lays m’en, non per tala vaire. Qu’ar no·us suy pres, qu’ab lur braire vos an bastit tal joc mortal que no jauzem jauzen jornal.

Ami, je suis par vous en grand souci et en grave peine; et du mal que j’en souffre, je ne crois pas que vous en ressentiez beaucoup. Alors, pourquoi vous érigez-vous en amant et me laissez-vous ensuite tout le mal ? Pourquoi ne le partageons-nous pas, nous deux, de manière égale ?

Dame, Amor agit de telle sorte, après qu’il enchaîne deux amants, que chacun d’eux ressent, c’est ce qu’il leur semble, le mal et l’allégresse qu’ils ont. Car je pense, et je ne suis pas un fanfaron, que la dure et navrante douleur, je l’ai entièrement, en ce qui me concerne.

Ami, si vous aviez un quart de la douleur qui me malmène, vous verriez bien mon chagrin. Mais de mon malheur, il ne vous chaut guère car -puisque je ne puis m’y soustraire — quoi qu’il m’advienne, cela vous est indifférent: que cela m’aille bien ou mal, c’est pareil.

Dame, j’abandonne, car ces lauzengier-là, qui m’ont enlevé sens et souffle, sont vos amers ennemis; et [ je n’abandonne ] pas par une telle inconstance. Et maintenant je ne suis pas près de vous parce que, avec leurs criailleries, ils vous ont organisé une tel jeu mortel que nous ne nous réjouissons plus d’un seul jour joyeux. [[hand: inserted “ne” (que nous ne nous réjouissons)]]

Amicx, nulh grat no·us refier, 30. quar ia·l mieus dans vos refrena de vezer me, que·us enquier. E si vos faitz plus guardaire del mieu dan qu’ieu no vuelh faire, be·us tenc per sobreplus leyal 35. que no son silh de l’Espital! Dona, ieu tem a sobrier - qu’aur perdi e vos arena - que per dig de lauzengier nostr’amor tornes en caire. 40. Per so dey tener en guaire trop plus que vos, per Sanh Marsal, quar etz la res que mais me val. Amicx, tan vos sai leugier e fait d’amoroza mena, 45. qu’ieu cug que de cavalier siatz devengutz camjayre. E deg vos o ben retraire quar ben paretz que pessetz d’al, pos del mieu pensamen no·us cal. 50. Dona, ja mais esparvier no port, ni cas ab serena, s’anc pueys que·m detz joi entier, fui de nulh’autr’enquistaire. Ni no suy aital bauzaire, 55. mas per enveja·l deslial m’o alevon e·m fan venal. Amicx, creirai vos per aital qu’aissi·us aya tostemps leyal Dona, aissi m’auretz leyal 60. que ja mais non pensarai d’al.

Ami, je ne vous sais nul gré car maintenant [ le souci ] de mon malheur vous retient de me voir, ce dont je vous prie. Et si vous vous faites davantage gardien de mon malheur que, moi, je ne veux le faire, je vous tiens certes pour bien plus loyal que ne le sont ceux de l’Hôpital!

Dame, je crains énormément — car moi je perds de l’or et vous du sable — que par paroles de lauzengier notre amour ne tourne mal. Pour cela, je dois m’en soucier bien plus que vous, car vous êtes la créature qui me vaut le plus, par Saint Martial.

Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que je pense que de chevalier vous êtes devenu “changeur” Et je dois certes vous le rappeler, car vous paraissez bien penser à autre chose, puisque peu vous chaut mon chagrin.

Dame, que jamais plus je ne porte d’épervier et que je ne chasse plus jamais avec un oiseau de proie (?) si jamais, depuis que vous m’avez donné joie entière, je fus en quête d’une autre. Et je ne suis pas un tel trompeur, mais par envie, les déloyaux l’inventent et me font [ passer pour ] vénal.

Ami, je vous croirai pour autant, afin qu’ainsi je puisse vous avoir tout le temps loyal.

Dame, ainsi vous m’aurez loyal car jamais, certes, je ne penserai à autre chose.

CHANSON XXV  : REMARQUES

v. 5

La traduction de Pattison de Per que’us metetz amaire (“Why do you bother with love ?1) — qui n’est d’ailleurs, à peu de choses près, qu’un calque de celle de Jeanroy2 — ne nous semble pas satisfaisante du tout. L’erreur première est sans doute due à Jeanroy qui prenant peut-être amaire pour un équivalent de l’infinitif, pouvait dès lors, en effet, se permettre de traduire se metre [+ infinitif] par ‘se mêler de’.3 Cette erreur devient d’ailleurs plus évidente encore lorsqu’on voit Alfred Jeanroy supposer, en outre, un complément d’objet direct à ce qu’il croit être un infinitif: “Pourquoi vous mêlez-vous d’aimer ce mal si vous voulez me laisser tout le mal”.4

Toutefois, il nous semble plutôt que amaire est un substantif tout ce qu’il y a de plus normal,5 auquel cas on a ici une expression parfaitement similaire à se metre jutjaire, par exemple, qu’Emil Levy traduit par “s’ériger en juge”.6 Dans ce cas-ci, pourquoi ne pas traduire de façon analogue par : "Pourquoi

1RO, pp.155-156.

2Alfred JEANROY, Anthologie..., p.184.

3Voir SW, t.V, p.272.

4Alfred JEANROY, loc.cit.

5Voir e.a. Edward L.ADAMS, ouv.cité, pp.36sv.

6SW, loc.cit. — Voir aussi LR, t.IV,p.221; on se rapportera également à Gabrielle KUSSLER-RÂTYE, ‘Les chansons de Béatrice de Die’, dans Archivum Romanicum, I (1917), p.178, pour qui cette expression est un cas de double nominatif à propos duquel elle renvoie à F.DIEZ, Grammaire des langues romanes, t.III, p.90 ainsi qu’à A.STIMMING, Bertran de Born..., 1879, pp.229-230.

276.

voulez-vous donc vous ériger en amant’ (=vous conduire en amant...) ?

vv.29-31

Traduction de Pattison: “Friend, I am not at all grateful to you, for harm to me from slander does not restrain you from seeing me, which I beseech you to do”.1 Nous ne comprenons pas la nécessité — ni d’ailleurs la provenance — de la négation (does not restrain) dans cette phrase. Quoique fort libre, la traduction d’Alfred Jeanroy nous semble plus conforme à l’esprit du texte: “Ami, je ne vous sais aucun gré du souci qui vous retient loin de moi quand je vous désire”.2 Voulant rester, quant à nous, plus près du texte, nous proposerions la traduction suivante: ‘Ami, je ne vous sais aucun gré, car maintenant le souci de mon malheur vous retient de me voir, ce que je vous demande’ (i.e. de revenir me voir).

v.37

Tant Jeanroy que Pattison lisent qu’aur perdù, e vos arena et traduisent: “Dame, je crains fortement de perdre moi de l’or et vous du sable”3 et “Since I stand to lose gold and you but sand”.4 Il n’y a là donc aucune divergence, si ce n’est que Jeanroy fait de ce vers une complétive auprès de ieu tem (v.36), ce qui normalement demanderait un verbe au subjonctif dans la subordonnée.5 C’était là également la solution préconisée par Oscar Schultz-Gora qui modifiait d’ailleurs,

1RO, p.156.

2A.JEANROY, loc.cit.

3Ibid.

4RO, loc.cit.

5Voir e.a.O.SCHULTZ-GORA, Elementarbuch..., §191, pp.133sv.

277.

à cet effet, perdi en perda.1 Il suffisait cependant de faire du v.37 une incise — ainsi que le remarqua Carl Appel2 (et Emil Levy, avant lui3) — pour que l’on puisse garder sans difficulté aucune la forme perdi.4 Ce qui est d’ailleurs la solution également retenue par Pattison.

Toutefois, le problème n’est pas tellement là que dans l’interprétation exacte et les implications de ce vers. Au départ, il y a de toute façon jeu onomastique, même si l’expression — ou plutôt l’emploi simultané des termes aur et arena dans un tel contexte — ne se rencontre pas uniquement chez Raimbaut d’Orange.5 Il suffit de se rapporter, par ex., à la fameuse tenso entre Raimbaut et Giraut de Bornelh, où l’on trouvera un jeu parallèle sur aur et sal, pour être persuadé de la probabilité de ce genre d’exploitation poétique du “nom”.6 On en connaît d’ailleurs d’autres exemples chez Raimbaut.7

1Oscar SCHULTZ-GORA, Die Provenzalische Dichterinnen. Biographien und Texte nebst Anmerkungen und einer Einleitung, Genève, Slatkine Reprints, 1975 (réimpr. de l’éd. de Leipzig de 1888), p.36.

2RvO, p.36.

3Voir le C.R. que fit Emil LEVY de l’ouvrage de SCHULTZ-GORA, dans Literaturblatt, X (1898), p.184.

4Voir RvO, loc. cit., ainsi que C.H.GRANDGENT, ouv. cité, § 164 (1), p.130.

5Voir par ex., chez Bertran de Born, dans Cazutz sui de mal en pena (éd. Stimming, 1879, ch. IX, vv.20-21), ainsi que le commentaire de ces vv., ibid., p.250.

6Voir XXXI, v.34; Patricia HAGAN, The Medieval Provençal tenson: contribution to the study of the dialogue genre, Ann Arbor, Univ. Microfilms Intern., 1977, 75-24,545 (Yale Univ., Ph.D., 1975), p.183.

7Dans la même tenson, on a un jeu sur Linhaures (voir à ce propos Adolf KOLSEN, Sämtliche Lieder des Trobadors Giraut de Bornelh, Halle, Max Niemeyer Verlag, 1935, t.II, p.105; Martin DE RIQUER, ouv. cité, pp.160-161). — Voir aussi XXI, v.46 (Raembaut — baut).

278.

Cela étant, que le poète affirme qu’il risque de perdre de l’aur par la faute des lauzengiers, la chose est aisément concevable : l’or, le métal le plus précieux qui soit, est ici très clairement le symbole de la Dona. Et n’est-il pas dit tout ce qu’il y a de plus explicitement, dans le même poème, que la Dame est la res que mais me val (v.42) ? Cependant, si cela peut se comprendre facilement, comment le poète-amant peut-il dire, parlant de lui-même, que suite à ces mêmes calomnies et médisances, la Dona ne perdra que du “sable” (arena) ? Car il faut bien dire que, dans le cas de Raimbaut, nous ne sommes pas tellement habitué à une humilité telle qu’elle le fasse se comparer à ce qu’il y a de plus commun et de moins précieux! Ou y aurait-il là, comme le prétend Martín de Riquer, un effet de la “galanteria de Raimbaut : yo perdería mucho al perderos a vos, y vos poco al perderme a mí” ?1

Toutefois, cette humilité extrême — si humilité il y a! — se retourne contre lui, ce qui apparaît bien de l’accusation de camjaryre que lui lance la Dame au v.46. Il est en effet ‘changeur’, ou plutôt ‘changeant’, c’est-à-dire ‘inconstant’, parce que del mieu pensamen no’us cal (v.49) — et c’est bien là ce que lui reproche sa Dame, du point de vue de leur relation amoureuse. Mais en outre, il est ‘changeur’, c’est-à-dire ‘financier, banquier’2 parce que, dans l’expression de ses sentiments, il parle le langage de l’homme d’argent. Il s’attribue une valeur bien déterminée, à lui (=arena) et à sa Dame (=aur), et adopte par cela-même, vis-à-vis de cette relation amoureuse, une attitude qu’à la limite on pourrait qualifier de mercantile : si per dig de lauzen- gier, cette relation disparaît, il y perdra infiniment plus que sa Dame!

1Martín DE RIQUER, ouv. cité, pp.176-177.

2LR, t.I, p.299.

279.

En fait, nous avons ici, une fois de plus, une de ces “perversions” du langage propres à Raimbaut: l’image, courtoise au départ, est prise à la lettre et se retourne contre son auteur. De la sorte, ce n’est plus l’amant inconstant qui est mis en accusation ici, mais bien plutôt le poète qui a commis une faute de “langue”: il a abandonné le registre de la courtoisie pour celui de la “finance”! Ou comme le dit sa Dame: ieu cug que de cavalier siatz devengutz camjayre (v.46)! Et que sa faute se situe bien à ce niveau registral, nous semble prouvé par la suite du poème, où l’on voit le narrateur abandonner immédiatement ce registre d’expression pour en revenir à des paroles plus appropriées: Dona, ja mais esparvier/ no port, ni cas ab serena / s’anc (...) / fui de nulh’autr’enquistataire (vv.50-53). Maintenant, il parle de nouveau comme un cavalier, et c’est ainsi (per aital, v.57), c’est-à-dire en cette qualité, que la Dame peut le croire leyal.1

v.40

Pour Pattison, tener en gaire “is the only really difficult expression in the poem”.2 Aussi, on ne manque pas de s’étonner de le voir se contenter de la paraphraser par “to be on the watch (?)”, sans autre forme d’explication, si ce n’est une référence à la traduction de Jeanroy qui lui semble “about right as to sense”.3

1Comme le dit bien Patricia Hagan, nous avons ici “a multi-level expression” (loc. cit.). Aussi bien, sans rien retrancher de ce que nous venons de développer, il nous semble également possible de lire ce vers comme suit: qu’aur perdut et vos, a rena ‘car je perds de l’or et vous, à cause d’une querelle’ (pour le sens de rena, voir e.a. FEW, t.V, 465 et, en langue moderne, Louis ALIBERT, Dictionnaire Occitan-français, Toulouse, Institut d’Etudes Occitanes, 1965, p.599.

2RO, p.158.

3Ibid.

280.

Observons d’ailleurs que celle-ci — “je dois être plus prudent que vous” — ne se fonde, elle non plus, sur aucune argumentation.1 Si tant Jeanroy que Pattison ont sans doute raison, quant au sens général de ces vers, il eût cependant mieux valu tenir compte de l’interprétation que donna Carl Appel de cette expression: tener en re heisst ‘sich etwas machen aus’ (SW, t.VIII, p.150, tener 12), tener en rien ‘sich nichts machen aus, für nichts halten’. So doch wohl tener en guaire, ‘für etwas halten’.2 Personnellement, nous traduirions: ‘Pour cela, je dois m’en soucier, bien plus que vous...’.

vv.44-45

Traduction de Pattison: “Friend, I know you are so frivolous and given to the ways of love...”.3 Plutôt que de prendre e pour une conjonction de coordination et fait pour un participe, nous y voyons, respectivement, la préposition e(n) et un substantif.4 Ce qui nous donne comme traduction: ‘Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que...’. Ceci nous paraît mieux convenir ici et, de toute façon, plus près du texte.5

1Alfred JEANROY, loc.cit. — En fait, la traduction de Jeanroy remonte à celle de Gabrielle Kussler-Ratyé (art.cité, p.171) qui se fonde elle-même sur celle qu’avançait Schultz-Göra à titre d’hypothèse, et reprise en tant que telle dans SW, t.IV, p.17.

2RvO, p.36.- Pour tener en ren, voir aussi Ulrich GSCHWIND, Flamenca..., t.II, pp.97-97.

3RO, loc.cit.

4Pour fait = fag ‘manière d’agir, action...’, voir Ch.XIII,v.8.

5En fait, nous en revenons ici à la traduction qu’avait déjà proposée (quoique elle y fût un peu plus libre) Gabrielle KUSSLER-RATYE, loc.cit.: “Ami, vous êtes si frivole en choses d’amour que...”.

281.

v.51

La traduction de serena ne laisse pas de poser quelques problèmes. Ainsi, on est en droit de se demander sur quoi se fondait Oscar Schultz-Gora lorsqu’il affirmait que “Dass es an unserer Stelle einen Jagdvogel bedeutet, scheint mir, besonders da caasar ab der technische Ausdruck ist (MW, I, 300) nicht zweifelhaft”.1 Cette identification trop hardie devait d’ailleurs se heurter bien vite aux objections de Carl Appel: “Serena ist kein Jagdvogel, sondern ein kleiner Vogel: Grünspecht, Bienenvogel, Zeisig oder ähnlich”.2 Quant à Pattison, tout en reconnaissant que le sens ‘oiseau de proie’ est uniquement dû à l’apparition du mot dans le contexte de ce poème, il n’en admet pas pour autant l’objection de Carl Appel et traduit serena par ‘falcon’, spécifiant ainsi davantage encore le sens (hypothétique !) de ce terme.

Il est un fait que serena peut signifier, en général, ‘oiseau’. Mais là où le FEW nous fournit s.v. siren (= la Sirène mythique) plusieurs exemples de serena (= ‘pivert’, ‘guêpier’) ainsi que de nombreux autres continuateurs de cet étymon signifiant tous soit ‘canari’ soit ‘serin’, il ne nous donne qu’une seule occurrence de serena signifiant ‘oiseau de chasse’.3 Encore faut-il dire qu’en l’absence de toute référence quant à la source de cette occurrence, il se pourrait fort bien que l’exemple cité par le FEW soit précisément celui qui apparaît dans le texte même de Raimbaut d’Orange ! Ce qui, une fois de plus, nous ramènerait à notre point de départ.

1Oscar SCHULTZ-GORA, loc. cit.

2RvO, pp. 36-37. — Tout en se tenant à l’hypothèse de Schultz-Gora, Gabrielle KUSSLER-RAIYE, art. cité, p. 179 faisait déjà remarquer que pour Mistral serena désignait plusieurs sortes de petits oiseaux, plutôt que des oiseaux de proie (voir LTF, t. II, p. 881).

3FEW, t. XI, pp. 654-655.

282.

Dès lors, faute de données supplémentaires et conclusives, force nous est de nous contenter de traduire ce mot par ce qui semble le plus vraisemblable, vu le contexte. Il s’agit sans doute, en effet, d’un oiseau de proie puisque, comme nous l’avons vu supra, le troubadour se voit obligé d’abandonner le registre du camjayre pour en revenir à celui du cavalier; et que, pour ce faire, l’évocation de la chasse — et plus particulièrement du “vol”, mode de chasser éminemment noble — se justifie parfaitement dans ce cas-ci.1 Cela étant, il inutile de spécifier davantage de quelle sorte d’oiseau de chasse il pourrait bien s’agir. Au demeurant, remarquons en outre que se laisser guider par le contexte pour assimiler le mot serena à une (quelconque) sorte d’oiseau de proie (ou de chasse) pourrait bien, dans ce cas-ci particulièrement, être plus qu’une simple hypothèse. En effet, l’explication que donne le FEW concernant la spécialisation des continuateurs de siren en deux catégories distinctes (qu’elles soient réelles ou supposées), nous semble des plus raisonnables et fort plausible: “Dass Wort ist vielfach übertragen worden, vor allem auf Vogel. Der Grund hierzu liegt wohl nicht bei allen gleich. Beim Jagdvogel und beim Bienenfresser fallen vor allem ihre Raubgier auf, die sie mit der Sirene gemeinsam haben (...) Beim Kanarienvogel ist es das bunte Gewand das an die lockende Sirene erinnert”.2

1Gabrielle KUSSLER-RATYE, loc. cit. cite à ce propos plusieurs exemples analogues dans la lyrique des troubadours (e.a. chez Bertran de Born).

2FEW, t.XI, p.655.

283.

CHANSON XXV : TEXTE ET TRADUCTION.

Amics, en gran cossirier suy per vos, et en greu pena; e del mal q’ieu en sufier no cre que vos sentatz guaire. 5. Doncx, per que·us metatz amaire, pus a me laissatz tot lo mal ? Quar amdui no·l partem egal ? Don’, Amors a tal mestier, pus dos amicx encadena, 10. que·l mal q’an e l’alegrier sen chascus, so·ill es vejaire. Qu’ieu pens, e non suy guabaire, que la dura dolor coral ai eu tota a mon cabal. 15. Amicx, s’acsetz un cartier de la dolor que·m malmena, be viratz mon encombrier. Mas no·us cal del mieu dan guaire; que — quar no m’en puesc estraire - 20. cum que·m an vos es cominal: an me ben o mal, atretal. Dompna, quar yst lauzengier, que m’an tout sen e alena, son uostr’anguoyssos guerrier, 25. lays m’en, non per tala vaire. Qu’ar no·us suy pres, qu’ab lur braire vos an bastit tal joc mortal que no jauzem jauzen jornal.

Ami, je suis par vous en grand souci et en grave peine; et du mal que j’en souffre, je ne crois pas que vous en ressentiez beaucoup. Alors, pourquoi vous érigez-vous en amant et me laissez-vous ensuite tout le mal ? Pourquoi ne le partageons-nous pas, nous deux, de manière égale ?

Dame, Amor agit de telle sorte, après qu’il enchaîne deux amants, que chacun d’eux ressent, c’est ce qu’il leur semble, le mal et l’allégresse qu’ils ont. Car je pense, et je ne suis pas un fanfaron, que la dure et navrante douleur, je l’ai entièrement, en ce qui me concerne.

Ami, si vous aviez un quart de la douleur qui me malmène, vous verriez bien mon chagrin. Mais de mon malheur, il ne vous chaut guère car -puisque je ne puis m’y soustraire — quoi qu’il m’advienne, cela vous est indifférent: que cela m’aille bien ou mal, c’est pareil.

Dame, j’abandonne, car ces lauzengier-là, qui m’ont enlevé sens et souffle, sont vos amers ennemis; et [ je n’abandonne ] pas par une telle inconstance. Et maintenant je ne suis pas près de vous parce que, avec leurs criailleries, ils vous ont organisé une tel jeu mortel que nous ne nous réjouissons plus d’un seul jour joyeux. [[hand: inserted “ne” (que nous ne nous réjouissons)]]

284.
Amicx, nulh grat no·us refier, 30. quar ia·l mieus dans vos refrena de vezer me, que·us enquier. E si vos faitz plus guardaire del mieu dan qu’ieu no vuelh faire, be·us tenc per sobreplus leyal 35. que no son silh de l’Espital! Dona, ieu tem a sobrier - qu’aur perdi e vos arena - que per dig de lauzengier nostr’amor tornes en caire. 40. Per so dey tener en guaire trop plus que vos, per Sanh Marsal, quar etz la res que mais me val. Amicx, tan vos sai leugier e fait d’amoroza mena, 45. qu’ieu cug que de cavalier siatz devengutz camjayre. E deg vos o ben retraire quar ben paretz que pessetz d’al, pos del mieu pensamen no·us cal. 50. Dona, ja mais esparvier no port, ni cas ab serena, s’anc pueys que·m detz joi entier, fui de nulh’autr’enquistaire. Ni no suy aital bauzaire, 55. mas per enveja·l deslial m’o alevon e·m fan venal. Amicx, creirai vos per aital qu’aissi·us aya tostemps leyal Dona, aissi m’auretz leyal 60. que ja mais non pensarai d’al.

Ami, je ne vous sais nul gré car maintenant [ le souci ] de mon malheur vous retient de me voir, ce dont je vous prie. Et si vous vous faites davantage gardien de mon malheur que, moi, je ne veux le faire, je vous tiens certes pour bien plus loyal que ne le sont ceux de l’Hôpital!

Dame, je crains énormément — car moi je perds de l’or et vous du sable — que par paroles de lauzengier notre amour ne tourne mal. Pour cela, je dois m’en soucier bien plus que vous, car vous êtes la créature qui me vaut le plus, par Saint Martial.

Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que je pense que de chevalier vous êtes devenu “changeur” Et je dois certes vous le rappeler, car vous paraissez bien penser à autre chose, puisque peu vous chaut mon chagrin.

Dame, que jamais plus je ne porte d’épervier et que je ne chasse plus jamais avec un oiseau de proie (?) si jamais, depuis que vous m’avez donné joie entière, je fus en quête d’une autre. Et je ne suis pas un tel trompeur, mais par envie, les déloyaux l’inventent et me font [ passer pour ] vénal.

Ami, je vous croirai pour autant, afin qu’ainsi je puisse vous avoir tout le temps loyal.

Dame, ainsi vous m’aurez loyal car jamais, certes, je ne penserai à autre chose.

285.