Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXXIII Joglar, fe qed eu dei

Tradition manuscrite & éditions

Joglar, fe qed eu dei

a Dieu ni a ma Domna ni a mei,

qazutz son en esfrei,

qar mais ancor non vei

lieis a cui totz m’autrei

per ar e per totz tems.

Joglar, par la foi que je dois à Dieu, à ma Dame et à moi-même, je suis tombé en effroi, car désormais je ne vois plus celle à qui je m’abandonne complètement, maintenant et toujours.

E serem mais ensems,

eu sai, q’o tol ma Domna. Qar trop tems?

L’un oils me·n fus redems,

q’eu non temses t’atremps,

sol vos — se·n era sems -

meins no m’en presasetz.

Et nous ne serons jamais ensemble, je le sais, car ma Dame me le défend. Pourquoi est-ce que j’avais tellement peur ? Un oeil m’aurait pu être pris en rançon que je n’aurais pas [encore] craint que tu m’aimes moins, pourvu que, si j’en étais privé, vous ne m’en prisiez pas moins.

C’anc fams ni sons ni setz

no·m destreis tan, uns ni tuig millia vetz,

com fai sos talans fretz.

Q’en breu devengra bretz

car vos non vei, cui letz

de sofrir mon perill

Car faim ni souci ni soif ne me troublèrent jamais autant, ni l’une [de ces choses] ni toutes mille fois, que ne le fait son désir froid. Et bientôt je deviendrais stupide puisque je ne vous vois pas, vous à qui il est donné d’alléger mon infortune.

A! Domn’ap cor volpill,

gran paor ai qe·il bocha me rovill

q’ar del col tro al cill

no·us bais, qi qe·n grondill.

Q’eu n’iria en eissil

enanz c’autra·m baizes

Ah! Dame au coeur lâche, j’ai grande peur que ma bouche ne se rouille puisque désormais je ne vous baise pas du cou jusqu’au cil, quel que soit celui qui s’en plaint. Et j’en irais en exil, avant qu’une autre ne me baise.

E com morrai ades,

si·m cocha·l bes q’eu n’aic! Q’e·l luec tornes!

A, Domna·l plus confes

ome qez anc ames

acorres, si que pres

de vos sia mos cors!

Et comme je mourrai bientôt, tant me tourmente le bien que j’en eus! Que je puisse retourner en ce lieu! Ah, Dame, portez secours à l’homme le plus confes (dévoué ?) qui jamais aima, de sorte que je sois près de vous!

Ai! Talens, car no mors ?

E Seignier Dieus, gitasses lo tost fors!

O q’il sembles ma sors

a cels qe sabo·l destors,

si qe nostre demors

fos per totz accuillitz!

Ah! Désir, pourquoi ne meurs-tu pas ? Et, Seigneur Dieu, puissiez-Vous bientôt le jeter au loin! Ou alors, qu’elle eût pu sembler être ma soeur à tous ceux qui [maintenant] connaissent (ma) faute, de sorte que notre plaisir eût été accueilli (=accepté) par tous!

Domna, no·m faz marritz

per qe·m tegna de vos per eschernitz,

mas qar lur fals critz

dels enojos traîtz

tem, e tant son eissitz

del bon ser c’aver soill.

Dame, je ne me fais pas triste parce que je me considère comme outragé par vous, mais bien parce que je crains leurs faux cris, des fâcheux traitres, et autant que cela, je suis sorti du bon sens que j’ai coutume d’avoir (= et c’est dans cette mesure-là que j’ai perdu mon bon sens coutumier).

Per l’espavent mi doill

e pel gran be q’aüt n’ai fait orgoill,

si qu’ieu non deing mon oill

girar ves autre foill,

car mos cors no m’acoil

q’ieu ves vos mi renei!

Je me lamente à cause de mon épouvante, et à cause du grand bien que j’en eus, je me suis enorgueilli, de sorte que je ne daigne pas tourner l’oeil vers un autre côté, car mon coeur ne le permet pas davantage que je vous renie.

Domna, si lai on soill

no·us vei en breu·m renei!

Dame, je vous renie si je ne vous vois pas rapidement là où j’en ai coutume

Far m’en podez orgoill:

q’ans morrai qe·m renei!

Vous pouvez vous en enorgueillir en ce qui me concerne: je mourrai avant que je ne vous renie!.

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