Raimbaut d'Orange
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Chanson XIII

Er quant s'embla·l foill del fraisse

pp. 156–165

CHANSON XIII : REMARQUES

v.2

Ainsi que le remarque Walter T. Pattison, le verbe entresecar n’est attesté dans aucun dictionnaire, tandis que notre propre enquête ne l’a pas non plus révélé chez les troubadours postérieurs à Raimbaut d’Orange.1 Cela étant, il existe cependant un adjectif entresec, apparaissant dans un texte non-littéraire de 1370 et signifiant ‘a demi sec’ : “quatre bricolas de mascle entresec, quatre liasses d’écorce de chêne-liège à demi sèche”.2

v.5

D’après Levy, ciselar signifie soit ‘laut rufen’, soit ‘ertönen’.3 Le verbe giselar, quant à lui, possède également ces significations-là avec, de surcroît, celles de ‘stürmen’ et de ‘schlagen, peitschen’.4 Or, dans la mesure où l’on a pu donner à ces deux verbes des origines étymologiquement distinctes, il pourrait sembler justifié de se demander, avec Levy, si l’on n’a pas affaire ici à deux mots réellement différents.5 En effet, ciselar serait dû, d’après Meyer-Lübke, à un croisement de fistüläre et de sibiläre, tandis que giselar viendrait de ‘Geisle’ (schweizd.).6 Toutefois, ces étymologies furent contestées, à plusieurs reprises, pour être finalement repoussées, de telle sorte qu’il est possible de conclure, avec Walter von Wartburg que “dass die beiden Gruppen zueinander gehören, kann bei der Identität des Grundbedeutungen und grosstenteils auch der Ablt., sowie der lautlichen Gestalt (bis auf den Unterschied zwischen dem stimmlosen Anlaut und dem stimmhaften) nicht fräglich sein”.7 Ainsi, provenant d’un même étymon cīseulāre, les formes cīseclar et gīseclar ne sont que des variantes d’un seul et même verbe, et présentent le même réseau de significations s’organisant autour des sèmes ‘kreitschen, spritzen, peitschen’.8

v.v. 7-8

Présentant nombre de problèmes différents, les vers Mas ges per c’aitant no’m remut/ que’l cor no’m traïa fait de drut reçoivent chez Pattison une traduction qui, si elle en exprime de façon satisfaisante le sens général, n’en demeure pas moins fort libre: “...but for all of this I never cease bearing myself as a lover”.9

La première question à laquelle nous tenterons de répondre est celle de l’identification du terme remut (v.l) que Pattison assimile, sans autre forme de procès, à remou, supposant de la sorte que nous nous trouvons là devant un autre exemple de ce qu’il appelle “Raimbaut’s playful innovations” ;10 ce qui, on en conviendra, est une explication pour le moins laconique et fort peu satisfaisante. Dans l’absence de tout lien apparent avec (re)mover, nous proposerions plutôt d’y voir une forme d’un hypothétique remudir, remutir que l’on pourrait fabriquer à partir de mudir, mutir (et que l’on pourrait d’ailleurs supposer amené par la présence, au v.5, à la rime, de mut). Dans cette hypothèse, on aurait alors comme traduction du v.7 : ‘... mais je ne redeviens pas muet pour autant’ ou, mieux peut-être, ‘... mais je ne deviens pas muet pour autant’.11

D’autre part, remut peut également être une forme du verbe remudar.12 Ce verbe-ci est bien répertorié dans les dictionnaires, et présente plusieurs significations qui, presque toutes, peuvent s’appliquer au cas qui nous occupe : ‘séparer, changer, s’éloigner, s’abstenir...’.13 Certaines d’entre elles, cependant, sont en contradiction avec le contexte du poème. Il en est ainsi de ‘séparer, s’éloigner’, étant donné qu’il nous est dit explicitement, aux vers 15-16 et 41-42, que les protagonistes du texte sont séparés l’un de l’autre : ils furent ensemble mais ne le sont plus maintenant ; de là que le ‘je’ du poème ne peut pas dire qu’il ne va pas quitter sa Dame ! Restent deux possibilités: soit ‘changer’, soit ‘s’abstenir’ (employé dans son sens absolu); encore qu’il faille bien remarquer que le seul exemple que donnent les dictionnaires de remudar occurrant avec ce sens, soit précisément le vers de Raimbaut d’Orange que nous étudions ici!14

Fait (de drut) (v.8) présente également un problème, dans la mesure où Pattison voit en fait, selon toute vraisemblance, un participe passé de faire de, dans le sens d’ ‘agir en tant que’, ‘se représenter comme étant...’.15 Force nous est d’avouer que nous ne voyons absolument pas comment un participe pourrait s’intégrer dans cette phrase. Les choses deviennent bien plus claires, et syntaxiquement et grammaticalement plus vraisemblables, si l’on considère fait en tant que substantif, avec la signification de ‘manière d’agir, action’.16 Ce qui nous donnerait comme traduction: ‘...la manière d’agir propre au drut’.

Il reste, finalement, la forme verbale traia (v.8). De toute évidence, il s’agit ici d’un subjonctif présent de se traire (première ou troisième personne du singulier), mais dont la traduction de Pattison ne rend aucunement compte. Une solution acceptable consisterait à lire que comme une conjonction de subordination introduisant une consécutive, ce qui expliquerait à suffisance ce subjonctif:17 '... de sorte que le coeur ne m’enlève pas la manière d’agir propre au drut’. Une autre possibilité serait de lire qu’el (où el = en lo)18 au lieu de que’l et de traduire dès lors m traia — interprété comme étant une première personne — par ‘s’abstenir’: '... de sorte que, dans mon coeur, je ne m’abstienne pas d’agir comme un drut’.

Comme on peut s’en rendre compte, les problèmes possés par ces deux vers sont ardus et les différentes possibilités de traduction et d’interprétation que nous avons présentées sont bien souvent équivalentes. Pour notre part, nous proposerions de retenir, d’une part, l’hypothèse selon laquelle remut serait une forme de remudir, remutir, et, de l’autre, celle qui fait de traia une première personne. Les raisons de ce choix peuvent peut-être paraître arbitraires, il n’en demeure pas moins que la présence de mut au v.5 semble plaider en la faveur de ce que nous avançons pour remut d’autant plus que nous obtiendrons de ce fait une belle antithèse: les oiseaux sont muets à cause du froid qui les étreint, mais moi je n’en deviens pas muet pour autant. Inversement, si l’on considère traia comme une première personne et que l’on traduit ce vers 8 comme nous l’avons fait (ou, littéralement: ‘...de sorte que dans le coeur je ne m’enlève pas la manière d’agir du drut), ceci pourrait nous amener à exclure l’identification de remut à remudar, qui peut également signifier ‘s’abstenir’ et qui, dans une telle interprétation, n’aurait aucun sens ici. On remarquera à ce propos que Pattison ne semble pas hésiter à accepter l’interprétation de Levy qui voit, en effet, en remut une forme de remudar qu’il traduit par ‘abstehen, ablassen’.19 Toutefois, et c’est là sans doute la preuve de ce que nous avançons quant à l’inanité de cette interprétation, la traduction de Pattison escamote habilement le problème de la négation au v.8. En effet, si l’on veut suivre son optique — et celle de Levy — il faudrait traduire: "Et je ne m’abstiens jamais pour autant (= je ne cesse jamais...) de ne pas me conduire comme un parfait amant’( no·m traia ). Ce qui est évidemment contredit par le contexte tout entier de ce poème!

Ajoutons toutefois, qu’il y a peut-être moyen de voir en remut une forme de remudar, malgré ce que nous en disions plus haut. Chez Giraut de Bornelh on trouve en effet les vers suivants:

Amaire, si Deu azor, sui eu fis e no·m remut lo coratge ni·l biais d’amar leis per cui sui gais¹

On remarquera cependant qu’ici remudar est employé transitivement, ce qui nous obligerait — dans le cas de Raimbaut — à supposer sous-entendu un complément d’objet direct:

mas ges per aitant no·m remut (lo cor)

Il va sans dire qu’ici, comme dans l’hypothèse où remut serait une forme de *remudir, remutir, l’idée est la même: il s’agit à chaque fois, pour le poète, d’affirmer sa volonté de ne rien modifier à son comportement ni à ses sentiments vis-à-vis de la Dame. Nous continuons cependant à préférer notre interprétation dans la mesure où, du point de vue stylistique, elle ajoute quelque chose au texte, de par l’antithèse qu’elle permet.

¹ Adolf Kolsen, ouv.cité, t.I, pp.108-109 (ch.XXI, Mas com m’ave, vv.19-22): “So wahr ich Gott verere, ein treuer Liebhaber bin ich und nicht entferne ich das Herz oder lenke ich es ab von der Liebe zu der, um derentwillen ich fröhlich bin”.

v.17

Tout comme le signale d’ailleurs aussi Pattison, laudar/ lauzar est un terme appartenant au vocabulaire juridique, signifiant e.a. “juger”.20 Ajoutons-y qu’on en trouvera d’autres exemples significatifs dans le recueil de chartes de Clovis Brunel.21

v.51

Sans donner la moindre explication à ses lecteurs, Pattison traduit la phrase si tot quex s’enbroja par “although each one extols himself”, où le verbe auquel appartient la forme enbroja semble signifier ‘se louer, se priser, s’élever...’.22 Or, rien n’est moins sûr que cette interprétation.

Le verbe en(m)bronhar semble n’apparaître qu’ici et chez Bertran de Born23 et a donné de tout temps lieu à différentes interprétations. Raynouard lit embroigna (chez Bertran de Born) et comprend ‘revêtir la cuirasse’.24 Albert Stimming, le premier éditeur de Bertran, traduit par ‘sich wappnen’ d’abord25 et, ensuite, dans son édition de 1913, par ‘sich ducken, sich einschüchtern lassen’.26 Pour Antoine Thomas, ce verbe signifie s’effrayer,27 de même que pour Camille Chabaneau — à ceci près qu’il y voit une autre forme pour embroncan.28 Carl Appel, pour sa part, se laisse également guider par le réseau de significations du verbe embroncar pour traduire embronhar par ‘düster, verdrossen sein’.29 Remarquons, d’autre part, que dans le Tobler-Lommatzsch on trouve une forme embroignié qui pourrait être une variante d’embronchié et signifie '‘erzürnt’.30 Dans le même ordre d’idées, on rencontre dans le Godefroy l’adjectif embrongnié, ‘farouche, sombre’.31

Ainsi, nous n’avons pu trouver nulle part, ni en ancien provençal ni en ancien français, de significations permettant de soutenir l’interprétation de Pattison. En outre, l’origine du terme embronhar — même si plusieurs hypothèses sont possibles à ce sujet — ne dément aucunement nos constatations. Que le verbe remonte à l’étymon brunnia (anfrk.) par le biais de broingna (‘cuirasse’),32 ou au latin brūnceus (s’il s’agit en effet d’une variante d’embroncar),33 on aura à chaque fois des connotations négatives et des sens se rapprochant de ‘se couvrir’ dans un cas, ‘se renfrogner’ dans l’autre. Dès lors, nous proposerions la traduction suivante, qui s’insère d’ailleurs fort bien dans le contexte: ‘... quoique chacun se renfrogne’ (lorsque je prétends que mon trobar vaut plus que celui de tous les autres troubadours).

CHANSON XIII: TEXTE ET TRADUCTION

Er quant s’embla·l foill del fraisse e·l ram s’entressecon pel som (que per la rusca no·i poja la dolz’umors de la saba), 5. e·ill aucel son de cisclar mut pel freit que par que·ls destrenga - mas ges per aitant no·m remut, que·l cor no·m traia fait de drut. Qu’eu reverdisc e engraisse 10. quan tot’altr’alegresa rom. E si tot mos gauz s’enoja a tal c’a prezen non gaba, ges per tant non es remanzut qu’ab lei de cui teing Aurenga 15. no·m aian tan mei prec valgut qu’ab si m’a baizan retengut Per qu’eu lau qu’us quecs s’en laisse, pos malgrat lor n’ai mai del nom; qu’er ges neu ni vens ni ploja 20. — si sa gran merces m’acaba mon car desir qu’ai tant volgut - no·m pot tolre, ni lauzenga, l’amor que·i mes ab gran vertut Deus, quant m’ac asi elegut. 25. Ha Domna! si ja·m biaisse ves vos ni pren vouta ni tom, adoncs si’eu pres en boja! Si ja tan mos cors mescaba, qu’al meu tort me virez l’escut! 30. E cofonda Deus la lenga que diz a frau ni a saubut re per qu’ambui siam perdut!

Maintenant, quand les feuilles quittent le frêne et que les rameaux s’assèchent à moitié dans la cîme (car la douce humeur de la sève ne s’y élève plus par l’écorce) et que les oiseaux sont muets en ce qui concerne leur piaillement (=cessent de piailler) à cause du froid qui semble les assujettir, — certes, moi je n’en deviens pas muet pour autant, de sorte que, dans mon coeur, je ne cesse pas d’agir comme un drut.

Car je reverdis et prospère quand toute autre allégresse se rompt. Et quoique ma joie devienne chagrin, au point qu’elle ne plaisante plus ouvertement, pourtant, cela n’a pas empêché qu’auprès de celle dont je tiens Aurenga, mes prières ne m’aient tant valu, car elle m’a retenu, m’embrassant, auprès d’elle.

Pour cela, je juge que chacun abandonne l’affaire, puisque malgré eux j’en ai davantage que le nom; car maintenant ni neige ni vent ni pluie — si sa grande merci mène à bonne fin mon cher désir que j’ai tant voulu — ni calomnie ne peuvent m’ôter l’amour que Dieu y mit avec grande force quand Il m’a ainsi élu.

Ah Dame! si jamais je commets faute envers vous, ou si j’use d’un moyen détourné ou si je tombe (déchois), que je sois alors jeté aux fers! Si jamais j’échoue tellement puissiez-vous tourner l’écu contre mon tort! Et que Dieu confonde la langue qui, en secret ou au su [de tous], dit quoi que ce soit par quoi nous puissions, vous et moi, être perdus!

Qu’eu non voill que de nos baisse l’Amors, que ges del dart del plom 35. no·ns feri (ans sai que voja de nos tot mal et arraba): qu’anc no tant — deu esser crezut - doas res — qui que s’en fenga - no·s ameron — si Deus m’ajut - 40. cum nos fam e farem canut. Ai, Dona! quar tan m’abaisse que no·us vey lay on essems fom, no creyatz que mot no·m coja! Mas per dig d’una sillaba 45. er mantenen reconogut tot so qu’az Amor covenga: per qu’ieu del ben qu’en agr’agut, sai e crey qu’ieu n’ai molt perdut. E ja trobaire no s’eslaisse: 50. qu’anc pos Adams manget del pom, no valc — si tot quex s’enbroja - lo seus trobars una raba ves lo meu que m’a erebut! Ni taing q’us tant aut s’en prenga, 55. qu’eu ai trobat e cossegut lo miels d’amor, tant l’ai quesut E, qui m’en desmen, tost prenga lo bran e la lans’e l’escut, q’eu l’en rendrai mort e vencut.

Car je ne veux pas qu’en ce qui nous concerne Amors se rabaisse, puisqu’il ne nous a jamais blessé d’un trait de plomb (au contraire, je sais qu’il enlève et arrache tout mal de nous). Car jamais — je dois être cru — deux êtres — quel que soit celui qui s’en mêle — ne s’aimèrent — que Dieu m’aide — autant que nous le faisons et le ferons [lorsque nous aurons] les cheveux blancs

Ah Dame! Car je m’abaisse tant que je ne vous vois pas là où nous fûmes ensemble, ne croyez pas que cela ne me torture pas beaucoup! Mais par la prononciation d’une syllabe, il sera maintenant reconnu tout ce qui convient à Amor: c’est pour cela (= parce que je n’ai pas parlé) que je sais et que je crois que j’ai beaucoup perdu du bien que j’en aurais eu.

Et qu’aucun troubadour ne lâche la bride à ses désirs: car depuis qu’Adam mangea de la pomme — quoique chacun se renfrogne — son trobar ne vaut pas le prix d’une rave par rapport au mien qui m’a sauvé. Et il ne convient pas non plus qu’on se considère si élevé, car j’ai trouvé et atteint ce qu’il y a de mieux dans l’amour, tant je l’ai cherché.

Et que celui qui n’en convient pas (avec moi), qu’il prenne aussitôt l’épée et la lance et l’écu, car je le rendrai mort et vaincu.