Chanson XVIII
Aissi mou
pp. 192–208
CHANSON XVIII: REMARQUES
v.11
Là où Carl Appel traduit le mot vesatz par ‘klug, geschickt’,1 Walter T. Pattison opte plutôt pour la traduction ‘gay’.2 Il est un fait que les dictionnaires ne nous aident pas beaucoup à trancher dans ce cas-ci. En effet, chez Raynouard nous trouvons s.v. vezar ‘accoutumer, habituer, faire prendre l’habitude, aviser’, deux exemples d’un participe vezat employé comme adjectif et traduit par ‘accoutumé’ et ‘avisé’.3 Il en va de même chez Levy, à ceci près que celui-ci y ajoute des exemples où les significations de vezat sont les suivantes: ‘gesittet’, ‘klug’, ‘lustig’, ‘fröhlich’.4 En outre, Raynouard signale également un adjectif veziat (‘avisé’, ‘content’),5 mais les deux exemples qu’il en cite ne sont pas acceptés — à raison — par Emil Levy qui ne peut que citer des exemples où veziat a le sens de ‘verschlagen’, ‘falsch’, ‘klug’, ‘schlau’ et ‘verständig’.6 Tout cela ne nous avance guère, si ce n’est que parmi les exemples cités par Levy, il en est un qui semble particulièrement intéressant pour notre propos, emprunté à Guiraut de Bornelh: C’a pena om conoissa / Mos leugers dichs veziatz / Sotils e menutz soudatz.7
Toutefois, avant même que d’examiner cet emploi de veziatz (chez Guiraut de Bornelh) de plus près, il importe, croyons-nous, de se rendre compte des implications éventuelles de l’un ou de l’autre sens donné à ce mot dans le contexte de notre poème. Dans cette première strophe, Raimbaut annonce qu’il va composer quelque chose de facile à comprendre (chansson leu, v.4), car, dit-il, mes compositions plus compliquées sont incomprises des niais (vv.5-6). On verra donc, continue-t-il, à quel point je suis sage car, comme j’en ai l’habitude, je pourrais être vesatz (= ‘gai’ / ‘avisé’, etc.). Mais puisque chacun le demande, je changerai (vv.12).
Pattison traduit ce passage de cette manière: “Now it will be seen (...) how sensible I am, just as I was accustomed /_to be_7 if I were gay; but I shall change...”.8 Il argumente, pour ce faire, qu’il préfère choisir le sens ‘gai’, parce qu’il croit que le poète “... means that he composed his clever songs when under the influence of love, or when love made him gay. This thought is common in our troubadour and many others”.9 Il est vrai, bien entendu que l’amour — et certainement l’amour heureux — est à la source de l’inspiration de ce genre de poésie, et personne ne songerait à mettre pareille affirmation en doute! Mais de là à dire que seul l’amour heureux puisse donner lieu aux poèmes réputés difficiles, c.-à-d. dans ce cas-ci aux poèmes appartenant au trobar clus de Raimbaut (ou d’autres troubadours), ce serait là faire fi de la réalité des choses. Il est un fait que l’on peut trouver dans la production trobadoresque qualifiée de clus (et aussi chez Raimbaut d’Orange, cela va de soi)10 autant d’exemples de poèmes ‘difficiles’ fondés sur l’amour heureux que sur l’amour malheureux.11 Et la même remarque serait tout aussi vraie pour les poèmes réputés ‘faciles’! Ce qui fait que l’argumentation de Pattison ne nous semble pas particulièrement pertinente dans ce cas-ci. L’interprétation de Carl Appel, en revanche, paraît plus vraisemblable: “So wie sonst wäre mein Sinn geschickt, aber ich muss ihn ändern, da ein jeder es will”.12 D’après Appel il faudrait donc comprendre vesatz comme signifiant “klug, geschickt, nämlich um ein schweres Gedicht zu verfassen, von dem der Dichter aber aus Rücksicht auf den allgemeinen Willen Abstand nimmt”.13
Dans cette dernière hypothèse, l’exemple de Guiraut de Bornelh que nous citions plus haut est, nous le répétons, particulièrement important. Remarquons cependant, préliminairement, que dans son édition de Guiraut, Adolf Kolsen remplace vezatz par enversatz, encore que — de son propre aveu — la tradition manuscrite soit fort peu sûre à ce sujet: “enversatz steht jedenfalls in einer HS., in welcher, ob etwa in C oder R, konnte ich nachträglich leider nicht mehr feststellen”.14 Cependant, tous les autres manuscrits présentent vezatz, tandis que du point de vue lexicologique, les remarques d’Emil Levy font également pencher la balance en faveur de vezatz.15 Cela étant, le contexte de ce mot chez Guiraut est fort parallèle à celui de chez Raimbaut. Tout comme chez ce dernier, il y est également question de l’abandon d’une poétique au profit d’une autre, du passage d’un style “difficile” à un style “facile”... et ce en des termes pratiquement identiques à ceux qu’emploie Raimbaut lui-même.16 Dès lors, il n’est pas interdit de penser que vezatz soit également un terme technique, appartenant au métalanguage poétique et renvoyant spécifiquement au style “difficile”, et donc parfaitement à sa place dans ce poème-ci. S’il en est ainsi, l’hypothèse de Pattison serait par conséquent à rejeter, au profit de celle de Carl Appel: ‘Comme d’habitude, j’aurais été habile, mais j’aurai à changer cela, puisque tous le veulent’.
vv.16-24
La traduction que donne Pattison de ces vers est la suivante: “I can scarcely (...) carry out my desire so much have I sought, because I have seen how her gratitude raises me up; for according to my will I would be raised very high! But her gratitude to me is still at the point it was”.17 Nous avouons ne pas comprendre cette interprétation, d’autant plus que le texte même que donne Pattison ne paraît pas toujours la permettre. Ainsi, là où il traduit “because I have seen how her gratitude raises me up”, nous trouvons car ai ben vist / c’um poja gratz (vv.20-21): il n’y a là nulle trace d’un quelconque adjectif possessif permettant de relier gratz à la Dame, tout comme il n’y a non plus aucun pronom personnel de la première personne pouvant servir d’objet direct auprès de poja. En outre, la traduction de Pattison ne rend absolument pas compte de l’impersonnel um, qui ne peut avoir ici qu’une fonction de sujet. Mais alors gratz devrait être objet, et par conséquent cas régime pluriel, et non sujet comme le voudrait Pattison ? La solution serait peut-être d’en revenir, partiellement, à la lecture d’Appel, du moins pour les vv.19-21: Tant ai quist / c’ar ai ben vist / cum poja gratz.18 Pour le reste, nous mettrions un point derrière voluntatz: ce qui fait du v.19 une principale, accompagnée d’une consécutive (c’ar ai ben vist) dont dépendent à leur tour deux subordonnées: cum poja gratz (où gratz est sujet de poja) et c’...for’ieu ... pojatz. De la sorte, nous pourrions traduire ce passage de la manière suivante: ‘Je ne peux que difficilement — voyez comme je le dis facilement — faire ma volonté. J’ai tant demandé que maintenant j’ai bien vu comment [Bon] Gré élève et qu’avec ma volonté (= si je l’avais voulu) j’aurais été élevé fort haut! Mais mon [Bon] Gré se trouve encore là où il en avait l’habitude’.
vv.39-40
Dans l’édition de Pattison nous trouvons Pos m’etza de latz / En que poing ?, qu’il traduit par “Since you (Amor) are at my side, why do I strive ?”.19 Or, tous les manuscrits présentent la même leçon: m’es de latz;20 une troisième personne donc, dont le sujet pourrait éventuellement être la Dame. Pattison n’accepte pas cette leçon, argumentant que “es has been substituted for etz, a common occurrence”21 car, dit-il, il serait illogique d’affirmer au v.39 que la Dame est à côté du troubadour puisque celui-ci déclare au v.41 qu’il a été blessé (par Amor) ab colp de loing! Premièrement, on pourrait faire remarquer qu’à remplacer es par etz, et la Dame par Cupidon, Pattison n’a fait que lever une contradiction pour en susciter une autre, dans la mesure où, si Amor est en effet de latz (‘au[côté]’), il est difficile de comprendre comment au vers suivant il peut blesser le poète d’un coup venant de loin! La solution serait peut-être de supposer que ce colp de loing ne soit pas le fait d’Amor mais bien de ces adiratz, c.-à-d. les lauzengiers, que le poète prétend craindre, même de loing (vv.27-28).
D’autre part, si l’on respecte la tradition manuscrite et si l’on considère dès lors la Dame comme le sujet de es, il ne faut pas en conclure que de latz exprime nécessairement une proximité matérielle ou physique. Si l’on se réfère à la strophe précédente qui, de toute manière — ne fût-ce que par l’agencement des rimes22 — doit être mise en rapport avec celle-ci, on verra que, là aussi, il y a, parallèlement, une opposition entre le “loin” et le “près”: les adiratz sont loing et redoutés, mais de pres le poète s’efforce de se faire aimer par cel joi (vv.27-31).23 En d’autres termes, si loing semble en effet impliquer une certaine matérialité, tant au v.28 qu’au v.41, et d’ailleurs s’appliquer au même sujet (adiratz), il n’en est pas pour autant de même en ce qui concerne de pres (v.29) et de latz (v.39): tout en n’impliquant pas forcément l’idée de proximité physique, ils peuvent néanmoins, eux aussi, se rapporter au même sujet, à savoir le joi, c’est-à-dire, métaphoriquement, dans ce cas-ci, la Dame. Car, de toute évidence, le poète est en effet matériellement éloigné de sa Dame (voir les vv.97-99). On reconnaît d’ailleurs bien là un motif traditionnel de la poésie des troubadours: la Dame est, physiquement, loin de l’amant mais présente dans son coeur grâce à l’amour qu’il lui porte.24
En conclusion, il n’y a donc aucun empêchement à supposer la tradition manuscrite qui nous fait accepter la forme es. Au contraire même, puisque dans cette interprétation les vv.39-40 permettent également d’expliquer les vv.37-38: Amors, rim/ confunvolia prim. On remarquera d’abord qu’ici aussi, une fois de plus,25 Raimbaut joue avec l’homophonie des mots et l’ambiguïté qui en résulte. Rim peut être une forme de rimar ‘brûler’ — comme c’est sans doute le cas aux vv.correspondants 25-26 — et fonctionner parfaitement comme tel dans le texte. Mais ce verbe peut également signifier, nous le savons,26 ‘rimer, faire des vers’. Dès lors, pourquoi le poète dit-il qu’il “rime” aussi excellemment qu’on puisse le vouloir, si ce n’est que parce que celle vers qui il dirige toutes ses pensées (en que poing) est à ses côtés, c’est-à-dire en son coeur ? Ou, en d’autres termes: si je brûle = aime/ rime parfaitement, c’est que celle que j’aime est constamment au centre de mes pensées, elle et nulle autre.
On en trouvera d’ailleurs confirmation dans les vv.76-78: puois d’als soing / non ac, ni’s joing / vas autre latz. On remarquera, en outre, que d’un point de vue structurel ces vers sont placés au même endroit de la strophe que ceux qui nous ont intéressé et que, de plus, on voit ici réapparaître le mot latz. Toutefois, cette réapparition est quasi-antithétique par rapport au latz du v.39: alors que celui-ci affirme non la proximité matérielle de la Dame mais bien sa proximité spirituelle ou sentimentale, au v.78, il s’agit — au contraire — d’affirmer l’éloignement, la non-proximité physique (ni’s joing). L’absence de contacts d’ordre spirituel, elle, est actualisée par le syntagme d’als soing non ac.
vv.41-46.
Pour Pattison, les vv.41-46 sont une réponse à la question que son interprétation lui faisait introduire aux vv.39-40. Les vv.43-44 forment chez lui une indépendante, tandis que le v.46 dépend du v.47.27 Pour notre part, nous voyons les choses de la façon suivante: le poète vient de dire qu’il aime et/ou versifie de manière parfaite car sa Dame est près de lui, en ses pensées (vv.39-40); Toutefois, les envieux le blessent de loin par leur médisance dans ce qu’il a de plus proche (= sa Dame) (vv.41-42) — soit qu’ils disent qu’il n’est pas aimé d’elle, soit qu’ils racontent à la Dame qu’il en aime une autre: ceci n’est peut-être pas explicite dans la chanson, mais apparaît suffisamment ailleurs pour qu’on puisse le supposer. Dans cette situation, le poète ne supporte même pas qu’Amor lui suggère ne fût-ce que l’éventualité d’un autre amour (vv.43-45), même si sa Dame ne s’est pas rendue auprès du Dieu de l’Amour, c’est-à-dire, même si elle ne l’aime pas, ou plus (v.46). Face à cette situation, l’amant désespéré s’exclame qu’il est né pour son malheur (v.47) mais mitige immédiatement cette exclamation de désespoir d’un souhait: ‘Qu’elle puisse [seulement] aimer en un rang moins noble!’ ou, moins littéralement, ‘Fasse qu’elle m’aime, moi qui suis moins noble qu’elle!’.
v.49
Là où Pattison introduit la leçon un sou,28 celle-ci est contestée par L.A. Schwarzschild sous prétexte que la vocalisation de l’l finale n’est possible qu’après a et, exceptionnellement, après i.29 Remarquons d’abord que ceci est contredit par Wilhelm Meyer-Lübke qui affirme que “l finale est vocalisée à peu près sans exception en limousin, en gascon, en languedocien et en provençal”.30 En outre, il ne s’agit même pas d’l finale dans ce cas-ci puisque le sou du v.49 ne remonte pas à sōlem (ce qui est toutefois le cas du sou du v.62) mais bien à *sōl[t]dum. Quoi qu’il en soit, ici aussi la vocalisation de l’l devant dentale ne nous semble pas poser de problème ce qui fait qu’à notreavis, on peut fort bien conserver la leçon de Pattison.31
v.55-59
Pattison traduit mas (v.55) par “even more, especially”,32 ce qui l’amène ensuite à ponctuer ces vers comme suit: Mas, per Crist,/ pos mi fai trist/ cant pes iratz:/ “Cor ai fol c’ar am sol ses solatz”. A notre avis, il est plus simple, et surtout plus dans la logique du texte, de considérer cor ai fol comme une principale: ‘Mais, par le Christ, puisque cela me rend triste [et] irrité quand je pense, j’ai [bien] le coeur fou, car maintenant j’aime seul, sans consolation’.
v.61-63
Traduction de Pattison: “Now it is raining on me! It would seem sunny to me without great deception”.33 Pour Pattison, sou est l’équivalent de sol olem et il s’explique à ce propos en avançant que “Raimbaut is showing his love-madness by telling us how he confuses things with their opposites — rain with sunshine, snow with summer — just as he does in XXXIX”.34 Quant à son interprétation de trichan ses datz, il la justifie en disant que “we can conclude that deception was common in dice games, thus ‘deceiving without dice’ means practicing an even more simple deception”.35 A.H. Schutz, pour sa part, propose une traduction plus littérale de trichan ses datz: “cheating without dice, i.e. ‘pulling a fast one’, i.e. using deceit”.36
Si sou peut en effet signifier ‘soleil’ — ainsi que nous venons de le voir — nous croyons cependant qu’il y a ici, une fois de plus, jeu sur l’homonymie du terme: ‘sou’/‘soleil’. A titre d’hypothèse, nous proposerions l’interprétation suivante: aux vv.49-50, Raimbaut écrit que s’il pleut et que s’il est donc mouillé, cela ne lui vaut pas la valeur d’un sou; or, il pleut maintenant (era’m plou) et en effet, se souvenant d’avoir déclaré que la pluie ne le préoccupait guère, le poète peut fort bien affirmer maintenant que le soleil ne le préoccuperait pas plus (que’m fara sou); d’autre part, jouant en même temps sur l’autre signification de sou, Raimbaut pourrait — ironiquement — prendre à la lettre le sens de l’expression ges un sou non pretz: s’il pleut, je n’estime pas cela la valeur d’un sou; et maintenant qu’il pleut, qu’est-ce que cela pourrait me faire d’avoir (ou de ne pas avoir) un sou, puisque de toute façon je triche sans dés. Autrement dit, puisqu’il triche sans jouer aux dés, il ne risque pas d’avoir besoin d’un sou! De la sorte, en tirant partie de l’homonymie que permet le terme sou, Raimbaut peut se permettre d’établir un lien entre deux idées qui apparemment n’ont rien en commun: la pluie d’une part, “tricher sans dés” de l’autre.
vv.94-96
Texte et traduction de Pattison: "No’us sovenç/ anc de las mas mi datz/ la mort, c’ar vezetz qe’m sostenc. — Don’t you ever remember that you are bringing me death because you see that I am defending myself".37 Remarquons que Pattison ne traduit pas de las mas. Cela pourrait sembler ne pas être important, mais à traduire plus littéralement ces vers, certains problèmes apparaissent et on est obligé de supposer sous-entendus plusieurs éléments : ‘Ne vous souvint-il jamais /de/ la mort /que/ vous me donnez de /vos/ mains...’ Il ne s’agit cependant pas là de difficultés insurmontables, mais il y a plus. En effet, de /las/ est sans doute supporté par une tradition manuscrite sûre, encore que les mss. A (qui sert de ms. de base) et a présentent respectivement /de laï/ et /del esmai/. Cependant, à considérer l’entourage immédiat du v. 95, c’est-à-dire les autres vers en -atz, on ne peut s’empêcher d’y constater la répétition de formes analogues :
v.93. : /d’ella/ pensatz v.95. : /anc d. . ./ mas mi datz v.101. : /anc d’ella/ — so sapchatz
La tentation est grande, on l’avouera, de lire au v.95 également /d’ela/ ou /d’ella/.38 De la sorte, ces vers deviennent alors une réponse directe à la question posée au v.93 : ‘Pensez-vous à elle ? Jamais il ne vous souvint d’elle, mais à moi vous donnez la mort...’
v.96
Suivant en cela la majorité des mss., Pattison lit ici /qe’m sostenc/. Mais peut-on admettre qu’Amor veuille donner la mort à l’amant parce que celui-ci se ‘défend’ ? L’idée est, il faut bien le dire, assez paradoxale. Ou faudrait-il plutôt, comme le fait d’ailleurs Carl Appel,39 adopter la leçon du ms. a : /qe no’m tenc/, ‘car je n’offre pas de résistance’ ? Sans doute, A est de loin le plus fiable des mss. et ce n’est pas sans raison que Pattison l’a choisi comme ms. de base pour l’édition de cette chanson. Il n’en demeure pas moins que, selon ses propres dires, "Aa read consistently together40 et que s’il n’y a pas de preuves irréfutables de leur relation, il se pourrait fort bien cependant qu’ils remontent tous les deux, indépendamment l’un de l’autre, au même original.41 Reste bien sûr le problème principal qui consiste à savoir quand il faut ajouter foi aux leçons du ms. a et les préférer à celles de A! De toute manière, l’idée est tentante et fut d’ailleurs également retenue par Emil Levy.42
Un argument supplémentaire en faveur de cette hypothèse pourrait nous être donné par la structure formelle de ce poème, encore qu’il ne soit en aucun cas conclusif. En effet, si l’on retient no’m tenc au lieu de sostenc, le parallélisme des mots à la rime s’en trouve grandement renforcé:
| str.7 | str.8 | str.9 | str.10 |
|---|---|---|---|
| v.82 | v.94 | v.97 | v.100 |
| tenc | sovenç | tenc | sovenç |
| v.83 | v.95 | v.98 | v.101 |
| plaz | datz | anatz | sapchatz |
| v.84 | v.96 | v.99 | v.102 |
| sovenç | tenc | sovenç | tenc |
Bien sûr, avec sostenc on aurait eu la même rime, mais pas le même mot. Et à ce propos, il est significatif que dans ce poème fort élaboré, basé sur un schéma des rimes des plus contraignants, il n’y ait que deux irrégularités au système des mots à la rime groupés deux par deux en relation croisée:43 dans la strophe III et dans la strophe IV, où il y a respectivement dérivation (derrenç-renc, vv.34-48) et homonymie (sovenç-venç, vv.36-46). Cela étant, nous croyons justifiée notre hypothèse, d’autant plus — mais ce ne serait-là peut-être qu’un élément accessoire — que dans ce cas-là, les sonorités précédant immédiatement le mot à la rime seraient également plus ou moins analogues, si l’on retient no’m tenc plutôt que sostenc:
| v.82. la | v.94. no’us | v.97. mi | v.100. no’m | | v.84 no’m | v.96. no’m | v.99. en | v.101. e’m |
On constate de la sorte que, presque partout, nous retrouvons la négation accompagnée d’un élément nasal ou bien le son [e] également accompagné d’une nasale. Avec sostenc on aurait eu la sonorité sos-, ce qui serait fort divergent dans la série constatée ci-dessus, ne fût-ce que par l’absence de l’élément nasal [m] ou [n]. Quant au sens, nous ne croyons pas qu’il puisse y avoir de problèmes: Amor ne pense pas à la Dame, il ne se manifeste pas à elle; mais il fait souffrir le poète au point que celui-ci est près d’en mourir puisqu’il n’offre aucune résistance aux attaques d’Amor, puisque — en d’autres termes — il aime sa Dame.
CHANSON XVIII: TEXTE ET TRADUCTION
Ainsi je commence un sonet nouveau, dans lequel j’enferme et lace une chansson facile, puisque des vers plus difficiles rendent sourds les niais. Car maintenant il sera vu, puisqu’il me l’est tant demandé, combien je suis sage. Comme d’habitude j’aurais été habile, mais j’aurai à changer cela, puisque tous le veulent.
Tout ce que je vois m’est neuf, tant me transforme Parfaite Amitié. Je ne peux que difficilement — voyez comme je le dis facilement — faire ma volonté. J’ai tant demandé que maintenant j’ai bien vu comment Gratz élève et qu’avec ma volonté j’aurais été élevé fort haut! Mais mon Gratz se trouve encore là où il en avait l’habitude.
Mon coeur est si délicat quand je brûle [d’amour] que je crains de loin les haineux. Mais de près, je m’efforce d’être aimé de ce Joy dont faux ni vilains n’ont divertissement — Je m’avance trop loin! Car je dis que je l’aime; et elle en fait assez si elle supporte que je me souvienne d’elle!
Amor, je brûle/rime aussi excellemment qu’on puisse le vouloir, puisque ce à quoi je m’applique est à mon côté. Parce que d’un coup de loin je suis blessé de près, il m’est tout désagréable ne fût-ce que vous me touchiez un mot d’un autre Joy si elle ne s’est pas rendue auprès de vous. Amor, je suis né pour mon malheur! Mais qu’elle puisse aimer en un rang moins noble!
Je ne prise pas la valeur d’un sou quand il pleut et que je suis mouillé, ni le froid ni la neige, tant j’ai pensée brève au sujet du Joy qui me plaît! Mais, par le Christ, puisque cela me rend triste et irrité quand je pense, je suis bien fou car maintenant j’aime seul, sans consolation.
Et maintenant il me pleut dessus! Que me fera (le soleil) un sou, [puisque] je triche sans dés! Et, en peu de temps, je vois tomber la neige. Au contraire, c’est l’été! Mon coeur est si triste, par le Christ, que j’en perds tout le sens. Car maintenant je suis triste et puis, promptement, je suis joyeux. Vous m’en voyez sage et vous m’en voyez fou!
Quand nous nous vîmes, mon coeur sauta aussitôt au sommet. Puisque je n’eus soin de rien d’autre (=d’aucune autre) et puisque je ne me lie pas d’un autre côté (= ...je ne me lie pas à une autre), pourquoi suis-je triste ? Parce qu’autre chose me trouble: “Je l’aime trop! — Je n’en fais rien!”. Je la tiens là, autant qu’il me plaît, car jamais depuis que je la vis, je ne me souvins d’autre chose!
Quand nous nous vîmes, je fus sur une haute cime; [mais je serai] jeté à terre, si ne se réunit pas ce dont j’ai cure. Mais même guidé [par Amor], je l’irrite. Amor, ce m’est fort désagréable (= je souffre beaucoup)! Avez-vous pensé à elle ? Vous ne pensiez jamais à elle, mais à moi vous donnez la mort, car maintenant vous voyez que je n’offre pas de résistance!
Je me retiens trop car je ne suis pas allé là, pour savoir si jamais elle se souvint de l’amour!
je ne me rappelle jamais rien d’elle — sachez-le — sauf de la fois où je la vis et qu’elle me tint [dans ses bras]!