Chanson XIX
Amors, cum er ? Que faray ?
pp. 209–222
CHANSON XIX: REMARQUES
vv.4-5
Traduction de Pattison: “Yes! / I shall die, if I trust in you! Now my worth promises me little with her!”.1 Si l’on peut accepter sans aucun problème cette interprétation pour le v.4, il n’en est pas tout à fait de même en ce qui concerne le v.5. En effet, tout le poème est bâti sur l’idée suivante: plus je me fie à Amor, moins j’obtiens de résultats positifs auprès de ma Dame (voyez e.a. les vv.13-14). Ainsi, si le vers 4 exprime la première partie de cette antithèse, per vos se rapportant à Amor, le vers suivant doit nécessairement renvoyer à la Dame. D’après Pattison, cependant, aucun terme de ce vers ne le fait explicitement, si ce n’est l’adverbe i qu’il interprète comme signifiant “‘there’ but by extension ‘with her’”.2 L’hypothèse est crédible et séduisante, en soi, mais ne suffit pas à tout expliquer dans ce vers. Car, comment faut-il alors interpréter mos pros ? De toute manière, à traduire par ‘my worth’ on ne résoud rien, dans la mesure où cette signification-là de pros n’est attestée nulle part.3 D’un autre côté, si l’on donne à pros son sens normal de ‘profit’, ‘avantage’,4 il devient fort difficile de comprendre comment cela pourrait ‘promettre’, ‘garantir’, ‘assurer’... quoi que ce soit de plus ou de moins à l’amant auprès de sa Dame. Aussi avons-nous tenté de chercher dans une autre direction que celle-là.
On sait que pros est fort souvent employé par les troubadours pour désigner une des qualités propres à la Dame aimée5 — Raimbaut lui-même qualifie de la sorte sa Dame, dans ce poème-ci précisément.6 Ne pourrait-on pas dès lors prendre mos pros — que l’on pourrait alors écrire avec majuscules — pour une métonymie de la Dame ? Le procédé ne serait d’ailleurs pas différent de celui qui a présidé à la création de certains senhals: Mon Conort, Mon Cosselh, Mon Desir, Mon Joi, Mon Plazer... si l’on considère pros en tant que substantif; ou Mon Astruc, Mon Cortes, Mon Plus Car, Mon Restaur... si, au contraire, pros est adjectif.7 Dans cette hypothèse, i serait à considérer comme élément explétif ou, mieux encore, comme faisant partie intégrante de m’, ce qui nous donnerait donc mi,8 pronom personnel au cas régime parfaitement normal dans cette phrase.
D’autre part, puisqu’antithèse il y a, il est possible de la renforcer avantageusement en accentuant les liens entre les vv. 4 et 5. A cet effet, il suffit, formellement, de modifier quelque peu la ponctuation de Pattison, sans intervenir pour cela le moins du monde dans le texte-même: Oc! Murir! (ceci devient une réponse directe à la question exprimée aux vv. 2-3) Si’m pliu per vos, / ades mi pleu pauc Mos Pros. De la sorte, le rapport, que l’on pourrait presque qualifier de cause à effet, entre les relations existant entre l’amant et Amor d’une part, et celles qui le lient à sa Dame de l’autre, est clairement exprimé par la structure si...ades...
v.7
Autant il nous paraissait difficile de suivre Pattison au v.5 et d’assimiler i à la Dame, autant la chose est aisément faisable dans le cas de m’i plüray, puisque l’antécédent a déjà été exprimé par Mos Pros. D’autre part, on notera une fois de plus l’emploi de cette technique, de ce jeu, qui consiste à faire jouer à travers tout un poème le plus de sens différents possibles pour un seul terme, ici pleure: 'se fier à (v.4), ‘promettre, assurer, garantir’ (v.5) et, ici, ‘s’engager, se lier’.
vv.8-9
Là où Pattison traduit ces vers par “I do a bad thing since I am kind to you”,9 Frank M. Chambers suggère de faire du v.8 une interrogative: “Why do I experience evil ?”.10 La chose est fort possible, bien sûr, de par la présence des termes Per qu’. Toutefois, nous préférons nous en tenir à l’interprétation de Pattison, qui a l’avantage de mieux tenir compte du thème que nous avons dégagé plus haut: à savoir, plus l’amant est aimable envers Amor, plus il est déçu; En conséquence de quoi, se montrer aimable est une “mauvaise chose”.
v.17
En note, Walter T. Pattison fait remarquer que l’idée centrale de ce passage rappelle celle de XVI,25-27.11 En effet, Raimbaut écrit dans la chanson XVI quelque chose d’analogue, en ce sens qu’il s’y compare également à un “vilain”:
Cependant, l’analogie ne porte que sur les mots. Car s’il se traite dans les deux cas de ‘vilain’, ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. Sans doute, les sujets des deux chansons sont parallèles: dans les deux poèmes, le “je” du texte se plaint d’être, en somme, trop bon et de n’obtenir aucun résultat en se conduisant comme un parfait amant. Toutefois, au-delà de ce problème-là, la chanson XVI est aussi consacrée à une question de poétique: Pos trobars plans / es volguz tan,/ fort m’er greu s’i non son sobrans (vv. 1-3). Or, le poète ne s’y qualifie pas, à proprement parler, de ‘vilain’; tout au plus affirme-t-il qu’il parle comme un ‘vilain’ (Car dic aiso tan qe vilans, XVI,27). Ce qui, vu le contexte, nous semble une nuance fort importante. En effet, rien d’étonnant à ce que Raimbaut qualifie une poésie “facile” de la sorte, comme étant, en quelque sorte, équivalente à ce que dirait un vilain. Il suffit pour en être convaincu de penser à sa tenson avec Guiraut de Bornelh: Aisom digaz / si tan preazta / so que es a toz comunal; / car adonc tut seran igual (XXXI, vv.5-7). Ainsi, dans XVI, la qualification de “vilain” porte donc plutôt, et avant tout, sur la qualité de la parole poétique. Dans la chanson XIX, en revanche, Raimbaut dit qu’il agit (fauc) comme un vilain. Et s’il se conduit comme tel, c’est pour la même raison que celle qu’il évoque aux vers précédents. En effet, il se fie à Amor (v. 4), il est aimable envers lui (v.9), il fait preuve d’un noble coeur (v.14), il lui est fidèle (v.16)... et tout cela pour rien! Il y a là donc apparemment un paradoxe, que Raimbaut résoud à sa manière: tout en se montrant le plus courtois des hommes, il n’obtient rien de ce à quoi il pourrait normalement s’attendre; c’est donc qu’il agit mal en essayant d’être courtois (Per qu’ieu fauc avol essai, v.8); c’est donc en dernière analyse qu’il agit, en fait, comme un vilain.
Plutôt que de traduire iros par ‘sad’, comme le fait Pattison, il y aurait lieu de comprendre ‘irrité, irascible’. A traduire de la sorte, on rend plus justice à l’opposition avec le v.28 (qu’avetz en poden ses play): Amor se conduit mal, non envers les plus iros (= ‘irascibles’), mais bien envers ceux qui ne lui opposent aucune résistance! Ce motif est également apparent dans la chanson précédente, au v.96, là où il reproche à Amor de lui donner la mort parce que, justement, il n’offre aucune résistance!
Pattison lit ici: “E tem a dîr... Quals ? — C’om plîva/... (And I fear to say... What ? — Let one declare...)”.12 En note, il ajoute que "It is difficult, if not impossible, to find a satisfactory reading for v.34 (...) The final verb can be from pleure, plivir or omplir or complir.13 Dans ces conditions-là, nous ne comprenons pas pourquoi il s’en tient absolument à c’om plîva dont le sens ne peut pas ailleurs en aucun cas être “let one declare”.14 Pourquoi ne pas choisir de lire complîva, troisième personne singulier du subjonctif présent de complir ‘remplir, achever, accomplir; se remplir, s’accomplir’,15 dont le sens ‘s’accomplir’ s’accomode parfaitement du contexte ?
L’interprétation et la traduction de cette strophe pose de nombreux problèmes. Aussi, nous donnons avant tout le texte et la traduction de Walter T. Pattison: Mas ieu o dic; e si’n bray / ni m’en desmen hom vilas, / vengua armatz en us plas; / E sia orbs o gelos, / s’ieu no volri’esser jos, / venutz; qui’s vol, so escriva; / sol vers no fos si’m n’esglay {lang=oc} (And I do say it; and if I shout about it, and any low-born man contradicts me, let him come armed into the lists and, wether he be blind or jealous, if I didn’t wish to lose /_he will be_7 conquered; whoever wishes let him write that; only it wouldn’t be true if I am afraid of him).16
La forme verbale bray (v.36) peut être tout aussi bien une première qu’une troisième personne singulier de l’indicatif présent (tout comme desmen d’ailleurs). Toutefois, s’il est certain que le sujet de desmen est hom vilas (v.37) — on ne peut avoir ici de première personne, étant donné que le “je” du texte ne peut s’infliger de démenti, dans la mesure où dans ce cas-là le défi qu’il lance à la ronde n’a plus aucun sens! — cela n’en signifie pas pour autant que bray soit nécessairement aussi une troisième personne. Cependant, on remarquera à ce propos que, dans ce texte, le poète emploie toujours le verbe dir lorsqu’il s’agit de ses propres paroles ou affirmations: dirai, v.29; dic, v.30; tem a dir, v.34; dir, v.36; ai dig, v.47; dir, v.49. Le verbe brayre, lui, semble bien appartenir à un tout autre registre, notamment dans ce cas-ci, celui précisément de l’hom vilas,17 ce qui tendrait à nous faire prendre cette forme verbale pour une troisième personne. D’autre part, certaines variantes pourraient également faire pencher la balance dans ce sens: ADM sim au lieu de sin. Auquel cas on pourrait lire si’m, où m serait complément auprès de bray. En outre, si cette forme est en effet une troisième personne, la coordination exprimée par ni s’en trouverait renforced, ainsi d’ailleurs que la force ironique de l’image évoquée: non seulement c’est un vilain qui viendrait porter un démenti au chevalier et se battre avec lui en lices, mais qui plus est il le ferait en “braillant”, c’est-à-dire en se comportant comme ne le peuvent faire que les vilains (ou les pires ennemis du poète, les lauzengiers!).
Les phrases suivantes de la strophe sont réellement difficiles et se prêtent à plusieurs interprétations. Le premier problème qui se pose est celui de savoir quel est le sujet de sia orbs o gelos (v.39). S’agit-il de l’hom vilas comme le voudrait Pattison ? Mais quelle est alors la signification de ce passage ? Devrait-on supposer, avec Pattison, que le poète déclare être capable de vaincre n’importe qui — même un vilain aveugle et jaloux, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus bas dans la société féodale et, par conséquent, de plus éloigné du grand seigneur qu’il est lui-même — pour autant qu’il le désire ? Mais où est le défi là-dedans ? Quant à expliquer l’apparente incohérence de cette déclaration paradoxale par l’humour ou l’ironie, la chose est par trop facile et, surtout, totalement inexacte.
L’idée directrice de Pattison est en effet la suivante: “Obviously (sic!), Raimbaut is indulging his humorous vein when he speaks of having stated the shortcomings of Love, both here and in v.49. He has really told nothing, but now he challenges anyone to give him the lie. Whoever dares to do so will be conquered, providing Raimbaut does not wish to lose or is not afraid of him! The poet speaks in a similar mood of humorous defiance in XXX, st.vii”.18 Passons sur cette dernière phrase, nous verrons plus loin qu’il n’y a absolument aucune analogie entre la strophe vii et le passage qui nous intéresse ici. Cependant, nous ne comprenons pas du tout comment Pattison en arrive à dire que Raimbaut “has really told nothing”! Bien sûr, on pourrait comprendre cette affirmation, si l’on se réfère uniquement aux vers précédents (mais uniquement à ceux-là), et pour autant qu’on s’en tienne à la leçon qu’en donne Pattison.19 Mais même alors, il nous semble pourtant tout à fait évident que ces vers ne font que reprendre — quelle que soit la leçon que l’on suive — l’attaque dirigée contre Amor que l’on trouve déjà dans toutes les strophes précédentes. En effet, Raimbaut a au contraire tout dit, et de la façon la plus claire qui soit: s’il continue à se fier à Amor, il en mourra, car aucun bien ne lui en vient (str. I); il ferait beaucoup mieux de mal se conduire (str. II), d’être comme un vilain et de cesser d’être soumis en tout à ce Dieu qui lui est, en fin de compte, rien moins qu’hostile (str. III et IV).
D’autre part, il nous est tout aussi difficile de suivre Pattison, là où il fait de vencutz une principale, supposant qu’il s’agisse d’un futur antérieur à l’auxiliaire sous-entendu: “He will be [conquered]”. Sans aucun doute, la langue des troubadours est bien souvent fort elliptique et dès lors cette hypothèse n’est pas dénuée de toute vraisemblance. Ce qui est plus invraisemblable pourtant, c’est la disjonction entre jos et vencutz à laquelle Pattison est obligé de procéder pour en arriver à une telle lecture. En effet, tout comme en ancien français, nous avons là, pratiquement, une formule figée que rien n’autorise à disjoindre.20 En outre, en faisant d’un hypothétique sera ou er(t) vençutz le verbe d’une apodose avec s’ieu no volri’esser jos comme protase, on ne résoud absolument rien, dans la mesure où le système des phrases hypothétiques occitan ne semble accepter en aucun cas un conditionnel dans la protase.21 Tout en gardant la même ponctuation que Pattison, Linda M. Paterson en arrive à une interprétation légèrement différente mais, en ce qui nous concerne, tout aussi inacceptable: “And I do say it and if I shout it aloud, and any boorish man contradicts me, let him come armed into the lists and, provided that I didn’t choose to lose, let him be vanquished, blind or jealous...”.22
A notre avis, la solution pourrait éventuellement être la suivante. Dans ce qui précède, Raimbaut s’est livré à une violente attaque contre Amor. En d’autres termes, il croit avoir dit la vérité au sujet de ce Dieu et déclare qu’il ne souhaite que sa disparition. Cela étant, pour ajouter plus de poids à ses paroles, il lance un défi à quiconque voudrait prouver — par les armes, s’entend — qu’il a eu tort de dire ce qu’il a dit. Normalement, on s’attendrait, dans ce qui doit être dit maintenant, à quelque affirmation du genre de: “... et, quel qu’il soit, quelle que soit sa vaillance, je le vaincrai” (sous-entendu:
“Car j’ai raison, je dis la vérité”). Or, et c’est là le point crucial de notre hypothèse, s’il est en effet question dans la strophe VI de vaincre quelqu’un, c’est surtout dans la strophe suivante que Raimbaut affirme — avec toute l’exagération que requiert l’hyperbole qui est traditionnellement propre à ce genre de défi — qu’il n’y a personne, ni de l’un ni de l’autre côté de la mer, qu’il soit chrétien ou sarrasin, que lui — Raimbaut — ne puisse défaire en combat singulier (vv.43-46). De là aussi sa conclusion: je dis donc vraiment la vérité (en prétendant qu’Amor est mauvais et qu’il doit disparaître) puisque personne n’est capable de m’en prouver le contraire par les armes mais, ajoute-t-il immédiatement, no’m play (v.49). Cette vérité ne lui plaît pas! Et comment pourrait-il d’ailleurs en être différemment, puisque si ce qu’il affirme est vrai, cela implique au même moment que ce qu’il désire le plus au monde (l’amour de sa Dame, qu’il ne peut obtenir que par l’entremise de ce même Dieu qu’il condamne!) ne se réalisera jamais.
Parvenu à ce point de notre analyse, il importe de revenir quelque peu en arrière. Puisque nous savons maintenant qu’il lui est extrêmement pénible de devoir reconnaître que ce qu’il a dit est vrai, ne pourrait-on pas supposer que là où il appelle, fût-ce un vilain, à venir lui porter la contradiction par les armes, il n’espère au fond de lui-même qu’une seule chose, à savoir: être vaincu. Et donc, par la même occasion, être persuadé de la fa-llacité de ses dires. Aussi bien, nous ne croyons pas que e sia orbs o gelos (v.39) puisse se rapporter à l’éventuel contradicteur: si Raimbaut veut vraiment se faire battre, il serait là en opposition flagrante avec lui-même, s’il souhaitait que son adversaire soit handicapé à ce point! Dès lors, si sia est une forme de la première personne, on aurait alors le type suivant de phrase: ‘Que je sois (= devienne) aveugle ou jaloux, si je ...’. Toutefois, nous nous heurtons là à une autre difficulté, déjà signalée plus haut: volriz’, indiscutablement une forme du conditionnel, ne peut en aucun cas apparaître dans la protase d’une hypothétique.
Une première solution consisterait à considérer le s’ comme un si adverbial, plus ou moins explétif: ‘Et que je devienne aveugle ou jaloux, (certes) je ne voudrais pas être vaincu!’. On pourrait nous objecter qu’il y a ici contradiction entre notre hypothèse qui suppose la volonté d’être vaincu et, ici, l’association d’une éventuelle défaite — que tout chevalier se doit de considérer comme hautement improbable — à une dégradation physique (orbs) ou morale (gelos) tout aussi improbable. Sans doute. Mais les vv.41-42 viennent diminuer sensiblement la portée de l’affirmation hautaine de supériorité qui précède: ‘Que celui qui le désire (= se battre avec moi) l’écrive! Seulement, que ce ne soit pas la vérité, certes j’en ai peur’.23 ‘Que ce ne soit pas la vérité’, c’est-à-dire que mon contradicteur mente en affirmant que moi je mens. En d’autre terme, le poète a peur de se voir prouvé la véracité de ce qu’il affirme concernant Amor, du fait même qu’il soupçonne ses éventuels adversaires d’avoir tort et du fait que, de toute façon, il se sait supérieur par les armes, argument qui est d’ailleurs développé plus amplement dans la strophe suivante.
Cependant, une autre solution s’offre à nous et est également fort tentante, sinon même beaucoup plus. En effet, la tradition manuscrite de ce texte est fort peu sûre et Pattison lui-même nous apprend que ce n’est que “by elimination”24 qu’il fut “forcé” d’adopter C en tant que manuscrit de base. Or, dans le ms. A on trouve pour volr’ une variante fort intéressante en ce qui nous concerne: uuoill.25 Si l’on retient cette leçon plutôt que celle de C, on obtient un indicatif dans ce qui peut très bien rester à ce moment-là l’apodose d’une phrase hypothétique: ‘Que je sois (devienne) aveugle ou jaloux, si je ne veux pas être vaincu!’. Personnellement, nous trouvons d’ailleurs cette lecture-ci bien plus intéressante encore que celle que nous proposions à l’instant, dans la mesure où le paradoxe étonnant, voire scandaleux, d’un noble chevalier qui, allant à l’encontre de toutes les valeurs propres à sa classe et à son rang, prétend vouloir être vaincu — et il ajoute même que si telle n’était pas sa réelle intention, il veut bien courir le risque de devenir aveugle, pis encore, gelos! — dans la mesure donc où ce paradoxe éclate à l’intérieur même de la formule pratiquement consacrée du défi chevaleresque. Toujours dans cette dernière hypothèse, la dernière phrase de la strophe n’en devient que plus compréhensible encore: ‘Seulement, que ce ne soit pas vrai, j’en ai bien peur’ ou, en d’autres termes, malgré le serment que je viens de faire, j’ai peur de quand même être vainqueur en ce combat et d’en être donc réduit à donner, moi-même, la preuve de la véracité de ce que j’avançais! Si cette dernière hypothèse est la bonne, il serait alors préférable de traduire le mas du vers suivant par ‘puisque’ et non par ‘mais’, la strophe VII donnant en effet les raisons pour lesquelles l’amant-chevalier se sait d’avance être vainqueur en un tel combat.
CHANSON XIX: TEXTE ET TRADUCTION
Amor, comment est-ce que ce sera ? Que ferai-je ? Mourrai-je ainsi, frais, jeune et sain, entre vos mains ? Oui! Mourir! Si j’ai confiance en vous, aussitôt Mos Pros (Mon Avantage=ma Dame) me garantit peu (=moins ?). Et tout le temps, aussi longtemps que je vivrai, quelle que soit la façon dont les choses m’arrivent (= quoi qu’il m’arrive), je m’engagerai là (= je resterai lié à elle).
C’est pourquoi je fais une mauvaise entreprise quand je suis ainsi aimable envers vous. Qu’en feriez-vous si j’étais perfide, mauvais, félon et orgueilleux envers vous ? J’en serais plus heureux! Oui! C’est ce qu’il me semble, puisque maintenant elle m’est peu accueillante alors que j’ai noble coeur envers vous.
Maintenant, vous me donnez plus d’inquiétude, là où je vous suis le plus sincère. Et j’y agis bien comme un vilain, car pour mon malheur, je suis amoureux. Mais je ne puis être honteux (=je ne puis rien faire qui soit honteux) envers vous, car aussitôt mon faible coeur se ranime, là où le pire m’arrive.
Mais vous avez — j’en mourrai, Amor — les us de Barrabas; car vos faits bas (=mauvaises actions) — qui sont mauvais et à cause desquels je vis dépourvu — vous ne les infligez certes pas aux plus irascibles. Mais vous vous faites ombrageux envers ceux que vous avez en votre pouvoir sans contestation.
Pour cela, même si cela me pèse, je vous parlerai, Amor, tout comme un chien. Maintenant je le dis: “Je suis (=deviens) fou à cause de vous. Que soit maudit ici bas votre sort parmi nous!”. Et, je crains de le dire... Quoi ? “Que s’accomplisse ce qui vous confond et vous rabaisse!”.
Et moi je le dis. Et si un vilain me pousse des cris à ce sujet ou m’en dément, qu’il vienne en lices, armé. Et que je sois (devienne) aveugle ou jaloux si je ne veux pas être vaincu (à terre)! Que celui qui le désire, l’écrive. Seulement, que ce ne soit pas la vérité, j’en ai bien peur!
Car il n’y a de ce côté-ci de la mer ni de l’autre où se trouve le fleuve Jourdain, ni sarrasin ni chrétien que je ne puisse vaincre trois ou deux fois. Et si j’ai parlé comme un fâcheux, ma grande douleur m’en presse car elle me fait dire la vérité (= ma grande douleur qui me fait dire la vérité m’en presse). Et cela ne me plaît point.
Et en effet, je fais gai semblant et me donne pour aimable et léger d’esprit, quoique je fus bon ermite et [que je sois] encore éploré. Et je serai bon homme religieux (tout cela à cause de la race jalouse) toujours, si le coeur ne m’en empêche point.
Et si ma chanson n’eût quelques fois dure envers Amor, une comtesse nominativa (=renommée ?) noble, belle et au coeur vrai, la tiendrait là, aux environs de Rodez. [[hand: handwritten correction above “eût”, illegible]]