Chanson VI
Peire Rotgier, a trassaillir
pp. 97–108
CHANSON VI : REMARQUES
v.2-4
Là où Pattison lit q’ie’m cuïdei sofrir, nous préférons suivre Derek E.T. Nicholson et lire que’m cuïdei sofrir, la leçon de A étant en effet totalement indépendante par rapport à celles de DKU (quem) et de I (çm).1 Toutefois, ceci ne modifie pas grand’chose au texte. D’autre part, Pattison traduit sofrir — dont il fait un verbe réfléchi en lui adjoignant le pronom personnel 'm — par ‘to renounce’, avec chantar comme objet: “The ...promises and agreements that I made to my lady (...) concerning singing, which I intended to renounce”.2 Tout en n’étant pas essentiellement différente, quant au fond, de celle de Pattison, notre traduction reste plus près du texte, dans la mesure où elle respecte la place du pronom 'm (pronom réfléchi auprès de cuïdei). Dans ce cas-ci, sofrir n’est plus réfléchi et conserve sa signification de ‘supporter, soutenir’,3 auquel cas la relative introduite par que ne peut avoir que los digz e’ls covens (v.2) pour antécédent. La seule chose qui change, c’est que dans l’interprétation de Pattison le poète dit explicitement qu’il va transgresser la promesse qu’il fit à sa Dame de ne plus chanter, alors que dans la nôtre il affirme tout simplement qu’il va transgresser une promesse concernant son chantar et qu’il s’imaginait pouvoir respecter. Le contenu exact de cette promesse n’est pas autrement précisé, et il faut attendre les vers suivants avant de savoir de quoi il s’agit réellement: si n’ai estat mutz (v.6).
y.v.24-25
La traduction de Pattison — “Now my thought aspires to greater heights the more deeply I ponder about it”4 — nous semble peu logique et pour le moins improbable quand on tient compte du contexte du poème. Le poète se demande qui il est, suppose qu’il est druz... et se tait immédiatement (vv.22-23).5 Pour quelle raison ? Si l’on suit l’interprétation de Pattison, la raison de ce silence serait que, plus il pense à ce qu’il est, plus il désire un statut plus important encore. C’est du moins ce qu’on peut déduire de sa traduction. Or, Pattison glose les vers précédents de la manière suivante: “I feel that Raimbaut, when he dramatically breaks off his thought in this line, is either (a) about to mention the term of relationship between himself and his lady, which would be going too far, or (b) about to say moilleratz and draws back in horror at thinking of himself as a married man. I incline toward the first possibility”.6 Sans nul doute, Pattison a raison de ne pas tenir compte de sa seconde hypothèse, même si le terme moilleratz apparaît en effet dans la question que posait Peire Rogier à Raimbaut.7 Mais comment Pattison peut-il affirmer, d’une part, que Raimbaut d’Orange se tait par discrétion8 et, de l’autre, qu’il reste silencieux parce que de penser à ce qu’il est, lui fait désirer autre chose! Et ce d’autant plus que dans les vers qui suivent, Raimbaut déclare sans nulle ambiguïté possible que ben vuoill sapechatz que non sui drutz / tot per so car non sui volgutz (vv.26-27). En effet, si Raimbaut se tait, c’est qu’au moment-même où il ose exprimer son état (ou plutôt, celui qu’il souhaiterait avoir atteint), il se rend compte qu’il profère une non-vérité et qu’il porte un jugement trop hâtif et téméraire quant à ses relations avec sa Dame. Ses paroles du v.23 sont donc immédiatement corrigées: d’abord parce qu’elles sont brutalement interrompues sitôt dites (er clau las dens), ensuite par leur négation aux vv.26-27 (non sui drutz...) mais aussi, ce qui nous semble aller de soi, aux vv.24-25. Il suffit pour cela de donner à pessamens non pas sa signification neutre de ‘pensées’ qui permet à Pattison de donner un sens positif à la phrase, mais bien celle de ‘Sorge, Kummer, Bedrängnis, Verlegenheit’.9 ‘Car mon doute (souci, hésitation...) s’élève aussitôt, au moment où je m’en soucie le plus profondément’. En fait, l’idée exprimée ici est exactement l’inverse de celle que croyait y voir Pattison: si je me tais, c’est que plus j’y pense (à mon statut), plus j’en doute.
vv.32-35
L’interprétation de ce passage pose quelques problèmes, provoqués e.a. par le fait que les formes verbales fos et nogues peuvent être tant de la première personne que de la troisième. Pour Pattison, le sujet de fos est “je” (=le poète) tandis que celui de nogues est “ma Dame”;10 il en va de même pour Derek E.T. Nicholson11 tandis que Carl Appel, lui, opte pour la situation inverse.12
En ce qui nous concerne, que le sujet de fos soit “je” ou “la Dame” ne nous semble pas fort pertinent. Car dire ‘si elle était perdue (pour moi)’ ou bien 'si j’étais perdu (pour elle) ne modifie pas essentiellement la situation des partis en présence. Il n’y a là qu’une question de point de vue, mais de toute manière le syntagme exprime toujours la même chose, à savoir que la relation amoureuse pourrait éventuellement disparaître.
En revanche, nous avons de franches réserves quant à l’assimilation de nogues à une première personne. Faire de l’amant-poète le sujet de ce verbe équivaut à interpréter sa mort comme un véritable suicide et c’est bien ce que fait Pattison lorsqu’il traduit: “it would be right for me to do harm to myself / i.e. to kill myself,”.13 Or, si la mort par amour est un phénomène bien connu chez les troubadours14 et chez Raimbaut en particulier,15 nous ne connaissons pas d’exemples de “suicides”: comme le dit Pierre Bec, "l’amant-poète meurt, passivement, de douleur (...) ou bien cette même douleur (et par voie de conséquence sa Dame ou Amour), positivement, le tue.16 Mais jamais il ne portera atteinte à sa propre vie ni même n’évoquera cette éventualité; tout au plus déclarera-t-il désirer la mort au point de souhaiter concrètement que l’autre (= la Dame, Amour, un “ennemi”, etc.) le tue.17 C’est d’ailleurs une pareille attitude qu’on trouve ici-même, dans la tornade de cette chanson, ce qui nous paraît hautement significatif par rapport au problème qui nous occupe : E si no’m ereb sa vertutz / per conseil li don qe’m pendea (vv. 51-52).
D’autre part, si l’éventualité du suicide nous semble des plus improbables — en raison de ce que nous venons de dire plus haut — nous pensons également pouvoir l’écarter de par le contexte immédiat du poème. En effet, s’il était véritablement question de suicide au v. 35, comment concilier cela avec le v. 33 où le poète dit que s’il meurt à cause (de l’attitude) de sa Dame, il fera des miracles, “als Märtyrer der Liebe” ajoute Carl Appel?18 Comment un suicidé pourrait-il être martyr et faire des miracles? Il y a là, on s’en rend compte, impossibilité évidente.19 Ce rapprochement des vv. 33 et 35 est d’autant plus licite que le rapport entre eux est non seulement syntaxique (per que, v. 34) mais s’insère, en outre, à l’intérieur d’un ensemble plus vaste allant des vv. 32 à 35 et justifié tant logiquement que stylistiquement.
Que nous ayons là, en effet, un ensemble nous paraît indiqué, d’abord, par la reprise au v.35 d’un syntagme en tout point analogue au tortz er du v.32: dans les deux cas il s’agit d’une structure impersonnelle, du point de vue de l’expression du temps (ou du mode) il y a également conformité (er / fora) et en ce qui concerne leur position dans le vers, il y a anaphore. En outre, et la chose est importante, les deux termes (tortz / dreitz) sont, sémantiquement, en relation antinomique. Ainsi, dans la mesure même où le lien qui unit ces deux vers est fortement marqué, la contradiction qu’ils expriment n’en devient que plus “scandaleuse”: il sera injuste que ma Dame me tue (v.32) — il serait juste qu’elle me tue (v.35). D’autre part, les vers intermédiaires de cet ensemble apparaissent également reliés, tant entre eux que par rapport aux vv.32 et 35. Ce lien est soit d’ordre purement syntaxique (entre les vv.33-34 et 34-35), soit stylistique. A ce propos, on observera la parfaite construction en chiasme des vv.32-33:
Ce chiasme est d’ailleurs renforcé par plusieurs éléments périphériques verbaux (er/farai), syntaxiques (si/s’) ainsi que grammaticaux et/ou sémantiques (m’/ieu — midons/liei). Outre cela, il est également d’autres éléments stylistiques qui contribuent à mettre en relief le lien entre ces deux vers. Qu’il nous suffise, à ce propos, d’en noter les évidentes répétitions internes si/ s’ ainsi que les polyptotes far/farai et morir/muor.20
En somme, ce qui est exprimé dans cet ensemble est une sorte d’antithèse ou, plus exactement, de contentio,21 dont l’explicitation nous serait donnée dans ses vers intermédiaires : il est injuste que ma Dame me tue ; mais si elle me tue, je ferai des miracles (en tant que martyr d’Amour) ; donc si je la perds (et je suis en train de la perdre), il ne serait que juste qu’elle me tue (puisque cela me permettrait de faire des miracles).22 Ainsi, la boucle est bouclée et ce qui se présentait sous la forme d’une antithèse choquante (tortz/ dreitz) reçoit une explicitation des plus logiques.
vv. 36-40
Walter T. Pattison introduit une relation causale entre les vv. 38-39, traduisant : “Her love is such that I ought to serve her always...”. Entendemen peut en effet signifier ‘inclination, affection, requête d’amour’,23 mais dans ce cas-ci cela ne nous semble pas s’imposer. Pourquoi, en effet, vouloir que l’amant serve fidèlement sa Dame en raison de l’amour que celle-ci lui porterait, alors qu’il vient de dire : Era il ven en cor que m’azir (v. 36) ? Derek E. T. Nicholson résoud la difficulté en lisant : mas ia fo q’er’autres sos sens/ c’aitals, e ssos entendemens... Dans cette optique, on pourrait comprendre : maintenant, elle me hait ; mais il fut un temps où son opinion et son dessein étaient différents de cela.24 Que l’on ait pour deux sujets (sens et entendemens) un verbe au singulier (er’) ne pose aucun problème.25 Il en est de même d’ailleurs, à l’instar de l’ancien français,26 de l’adjectif autres qui, tout en étant au cas sujet singulier, se rapporterait également, dans cette hypothèse, à deux substantifs.27 Reste que les mss nous paraissent s’opposer assez formellement à la lecture de Nicholson. Tous présentent très clairement une coupe es/ſos et non e/ſos comme le voudrait l’éditeur de Peire Rogier. En outre, toutes les leçons manuscrites se présentent sous la forme es ſos, à l’exception du ms.Archiv I qui a e ſos. Or, on sait que “the rules for distribution of the two letter-forms are generaly quite regular. Briefly stated, minuscule s Archiv ‘short s’ is used only in final position, never initially or medially”.28 En revanche, on peut trouver l’ſ long même en position finale.29 Force nous est, dès lors, d’en revenir à la lecture de Pattison, à une chose près, toutefois. En effet, l’objection quant au fond que nous faisions ci-dessus subsiste, nous semble-t-il, mais se réfute aisément si l’on traduit entendemens par ‘but’30 et non par ‘amour’.31 Ce but étant explicité dans la suite de la strophe: totz temps servir (v.39) et totz temps estar als pes (v.42).
vv.45-46
Pattison interprète ces vers comme suit: si j’étais son entendens, je serais plein de joie et la couvrirais de louanges (“I should be joyful and praise her”32). Pour notre part, nous préférons voir dans les bels digz du v.45 une opposition au faitz du vers suivant: si j’étais son entendens, je me contenterais (n’estera jauzens) de belles paroles et je n’aurais pas besoin d’actes effectifs (ses faitz) pour être heureux (esgauzir). On pourrait d’ailleurs faire ici un rapprochement avec l’idée centrale des vers 13-18 de la chanson IV où, il est vrai, on a la situation inverse: le poète y reproche à sa Dame de s’en tenir à de belles paroles et de ne pas “passer aux actes”!
v.48-49
Creiutz est sans doute un participe de creisser, mais si tel est le cas, nous ne nous expliquons pas fort bien la traduction de Pattison: “no matter how much it has increased for me”.33 A moins que ce “it” ne désigne le Bon Respièg, la ‘bonne attente’. Toutefois, même alors, il reste tan que dont la traduction (“no matter how much”) ne nous paraît guères justifiée. Personnellement, il nous semble plus satisfaisant de traduire creisser par 'arriver, advenir.34 Dans cette hypothèse, on pourrait gloser ces vers comme suit: il faudrait bien me croire, puisque je ne parle pas de ce qui m’est arrivé {q’eu non dic tan qe’m fos creguz}; la seule chose dont je parle c’est de Bon Respieg. A ce propos, on remarquera que tant Pattison que Nicholson semblent considérer qu’il s’agisse ici d’un senhal: “They are obviously meant to be an allusion to her /= la Dame de Raimbaut/, as Pattison makes clear by his use of capital letters”.35 A notre avis, bon respieg doit avant tout être compris dans son sens littéral de ‘bonne attente’,36 tout en étant aussi — bien entendu — une allusion à la Dame aimée qui est alors explicitement désignée par son senhal au vers suivant. Nous comprenons donc le v.49 ainsi: ‘(...je ne parle pas tellement de ce qui m’advint) si ce n’est d’une favorable attente dont je pourrais vivre’. Il y a là, on s’en rend compte, un habile artifice qui permet au poète de nommer sa Dame tout en soutenant la fiction qu’il ne le fait pas. Aux questions embarrassantes de Peire Rogier qui voulait savoir lo ver quant à la relation de Raimbaut avec sa Dame,37 ce dernier a répondu de la seule façon possible, c’est-à-dire, de façon détournée, couverte et ce qu’il dit doit être accepté comme étant vrai, dans la mesure même où — tout en chantant sa Dame et ce qu’il ressent pour elle — il n’a rien révélé de ce qui s’est réellement passé. Il n’a donc pas démérité puisque, malgré ce qu’il avait déclaré au début du poème (cantarai, v.6), il n’a pas trahi los digz e’ls covens (v.2).
CHANSON VI: TEXTE1 ET TRADUCTION
Peire Rogier, il me faudra transgresser, pour vous, les paroles et les promesses que j’eus avec ma Dame, tout malheureux que je suis, concernant le chantar, et que je m’imaginai tenir. Et puisque vous êtes venu ici, vers moi, je chanterai, [même] si j’ai été muet, car je ne veux pas demeurer en dette auprès de vous.
Je dois beaucoup vous louer et vous rendre grâce, puisqu’il vous vint un jour volonté et désir de connaître mes façons d’agir. Et je veux que vous sachiez en parler quelque peu. Et, si jamais je suis mauvais ou lâche, que la richesse ne me soit jamais un bouclier, de telle sorte que vous ne puissiez aussitôt dire la vérité.
Car si pour de l’argent quelqu’un veut mentir, cette louange est blâme, tort et mauvais enseignement et fait que les autres en raillent. Car bon Pretz ne se fait pas connaître par la parole mais est révélé ensuite par l’action, et grâce à ces actions, viennent ensuite les paroles.
De moi vous voulez entendre mon nom. Qui suis-je, fidèle amant ou...? Maintenant je serre les dents, car aussitôt mon doute s’élève, au moment où je m’en soucie plus profondément. Je veux que vous sachiez bien que je ne suis pas drutz, surtout parce que je ne suis pas désiré. Mais j’aime bien, si seulement ma Dame m’aimait!
Peire Rogier, comment puis-je supporter d’aimer ainsi solitairement ? Je m’émerveille de vivre du vent! Ce sera une injustice si midonz me fait mourir; si je meurs par elle je ferai des miracles, c’est pourquoi je crois que, si elle était perdue (pour moi), il serait juste qu’ensuite elle me nuise.
- D’après l’édition de Derek E.T. Nicholson, ouv.cité, pp.114sv.
Maintenant il lui vient au coeur de me haïr, mais jadis son opinion était toute différente. Car tel est son dessein, à cause duquel je dois tout le temps la servir, par le bien qui m’en est échu: même s’il ne m’en venait jamais salut je dois toujours être à ses pieds.
Si seulement elle voulait me permettre (autant) que je fusse tout le temps son entendens, j’en serais joyeux avec de belles paroles et je me réjouirais sans le fait. Et je devrais bien être cru, car je ne parle pas tellement de ce qui m’advint, mais plutôt d’une bonne attente dont je pourrais vivre.
Bon Respieich, de haut je suis tombé bien bas, et si sa puissance ne me sauve pas, je lui donne le conseil de me pendre.