Chanson XXIII
Donna, cel qe·us es bos amics,
pp. 256–270
CHANSON XXIII: REMARQUES
v.4
Si Pattison a raison d’émender cho en so, tout comme au v.151, pourquoi ne pas le faire également au v.184 ?
v.6
Pattison traduit Ez escoutatz par “...and that you listen...”,1 tout comme s’il s’agissait d’un subjonctif présent parallèle à aujatz. En fait, escoutatz est un impératif, tout comme dans la chanson suivante (XXIV): Escotatz, mas no say que s’es. La forme correspondante au subjonctif aurait été escoutetz.2 Il s’ensuit que nous avons ici une nouvelle phrase qui commence, et que l’on doit placer un point après escrit (v.5).
v.11
La forme verbale trauc nous pose quelques problèmes. De toute manière, il ne s’agit pas d’une forme quelconque remontant au verbe traucar: celui-ci signifiant durchbohren, erstechen, töten...,3 il est impossible de l’intégrer dans notre texte. Pattison en fait une forme de traire, avec la signification de ‘souffrir, supporter’,4 en quoi il semble bien avoir raison, du moins en ce qui concerne le sens. Reste que cette forme n’est certainement pas courante en ancien occitan et que l’on pourrait même se demander si l’on n’a pas affaire ici à un hapax, dans la mesure où aucune grammaire ne la cité.5 Qui plus est, d’après Raimon Vidal la seule forme correcte pour la première personne de l’indicatif présent de traire est trac: Saber deves que trai (...) son del present et de l’indicatiu et de la terza persona del singular (...). En la primiera persona ditz hom ieu trac ....6 A cet avis assez catégorique, les Leys d’Amors ajoutent, là où il est question de la primiera persona del indicatiu que ha dos termenatios, una propria et autra abreviada per aceopoca (sic) e per autras figuras,7 qu’à côté de trac l’on peut également avoir trazi.8 Quant aux grammaires modernes, elles indiquent généralement trois formes possibles : trac, trai, trazi.9
Il existe cependant, fût-ce sporadiquement, une forme trau10 qui, d’après Albert Harnisch, “entstand unter Assimilierung des e aus *traco vor Vokal, genau wie diu, fau, vau”.11 Sans entrer dans le détail des théories proposées à ce sujet,12 qu’il nous suffise de constater l’existence d’une série diu, fau, vau, trau et, par analogie, estau. A côté de cela, on a une même série en -c : (dīc)e, fauc, vauc, estauc... D’après Harnisch, “Den Anstoss zu dieser Bildung gab offenbar fauc; wenigstens ist dies die einzige Form auf auc, die sich lautgesetzlich aus ihrem lat. Vorbilde (faco) entwickeln konnte”,13 les autres formes, quant à elles, seraient analogiques. Pour Meyer-Lübke, en revanche, il faudrait y voir une influence de dīc.14 Louis Mourin, quant à lui, fait remarquer que le latin facio "s’est poursuivi dans quasi toutes les langues romanes, et aussi en provençal (fatz, faz, fas). Fauc est donc analogique, le -au est dû à dau, estau, vau, par suite de l’identité du radical dépourvu de consonne finale à 2., 3. et 6. (da, esta, va, fa...). Quant au -c, on y verra l’action du paradigme infinitif traïre, ind.3. tra(i) l.trac : d’où faïre, fa(i) ➔ fauc.15 Il s’y élève aussi contre l’éventuelle influence de dīc, étant donné que “les autres formes de l’indicatif présent de dire ne sont pas semblables”.16
Quoi qu’il en soit, nous avons les séries suivantes:
Pourquoi ne pourrait-on pas, dès lors, avoir une forme trauc?
v.40
Walter T. Pattison traduit fort mal joc partit a atret par “he has thus made a very bad division”.19 Comme l’a montré Paul Remy à propos du roman breton et de l’épopée, “Le jeu est ‘mal parti’ ou n’est pas ‘à droit parti’ quand les conventions ne sont pas respectées, quand les forces en présence (les chances de gagner) sont inégales, quand la joie ou l’amour n’est pas partagé”.20 C’est exactement de cela qu’il s’agit ici, ce qui est d’ailleurs annoncé aux vv. 37-38: C’amar vos mi fai de tal guisa / on nostr’amor es mal devisa ‘...puisqu’il (= le dieu Amor) me fait vous aimer de telle sorte, que notre amour est mal partagé’. Et si cet amour est mal devisa, c’est que qu’us am e vos no amaz mi ‘je vous aime et vous ne n’aimez pas’ (v.39). Aussi bien, plutôt que d’affaiblir le sens de cette expression et de risquer de perdre ses diverses connotations, nous préférons la garder telle quelle, sans la traduire.
v.43
Carl Appel garde la leçon du ms. (e ve),21 alors que Pattison l’émende en e vec.22 On pourrait se demander, à juste titre pensons-nous, pourquoi il procède à une telle émendation, étant donné qu’il traduit ce qu’il a corrigé en une première personne de l’indicatif présent, par un impératif: “See how he has wounded me so badly”!23
En effet, s’il faut vraiment traduire ici par un impératif, cette intervention dans le texte était tout à fait inutile, puisque ve est une forme régulière et normale de l’impératif. Le seul problème qui se poserait, serait celui de la juxtaposition d’une deuxième personne de l’impératif et — dans la proximité immédiate de ce vers — d’adresses à la Dame exprimées à la cinquième personne:24 c’amar vos mi fai (v.37); qe’us am e vos no amaz mi (v.39); qi vos fai estar baud’e sana (v.42); ...vos agues nafrada (v.50), etc.
Personnellement, nous proposerions de ne pas émender le texte et de voir en la forme ve, malgré tout, une première personne de l’indicatif présent. Sans doute, les Razos affirment que
A ce propos, J.H. Marshall fait remarquer que Raimon Vidal avait tort de coupler l’usage (incorrect, à ses yeux) de ere pour crei à celui de ve pour vei, à la première personne (et l’inverse à la troisième): “in fact, the two verbs, though linked together by Vidal, are not at all parallel”.26 Pour Marshall, en effet, Raimon Vidal a tort en ce qui concerne la première personne de creire (c’est la forme ere qui semble la plus répandue, et non crei), mais raison pour vezer: "...Vidal’s recommandation do correspond with ordinary troubadour practice, in which vei is exclusively a 1st sg. and ve a 3rd sg. form.27 Il n’en demeure pas moins que pour être mentionnée dans les Razos (fût-ce comme exemple de “faute” et afin de castiar los trobador e’ls entendedors28) la forme ve a dû être employée à la place de vei. S’il en est ainsi, on pourrait penser à une création analogique qui, tout incorrecte qu’elle fût aux yeux du puriste qu’était Raimon Vidal, s’explique tout normalement: “Vielmehr wird man in ve einfach eine Anbildung an creire zu sehen haben. Bei der vollständigen Identität der Reihen crei, creïs creïzes, cre, crezëm, crezëtza, creïzon; creïa und veï, veïs veïzes, veï, vezëm, vezëtz, vezon; veïa kann es nicht Wunder nehmen, dass, wie sich neben crei eine (hier etymologisch berechtigte) Form cre stellte, auch für vei bisweilen ve eintrat”.29
vv.61-62
Pour Pattison, le v.61 explicite le vos e Amors du vers précédent, ce qui lui fait traduire les vv.59-60 comme suit: “And if I, because of it, receave death, you and Love, who would be able to heal and cure me, will bear the blame”.30 Le v.62 est alors, dans son optique, une question adressée directement à la Dame: “Wouldn’t it be advantageous for you to soften Love ?”.31 Remarquons, d’abord, que no’us calgra est à traduire par ‘ne vous aurait-il pas fallu...’ plutôt que par ‘ne vous serait-il pas avantageux...’.32 En outre, nous mettrions un point après le v.60 et verrions en qe’pograz sanar e garir une proposition causale auprès de calgna: 'Puisque vous pourriez me rendre sain et me guérir, ne vous aurait-il certes pas fallu adoucir Amor ?"
V.80
E vos chez Pattison est, bien entendu, une erreur typographique pour E vos.
v.100
Walter T. Pattison refuse la lecture de Carl Appel (Era gardaz; dont la leçon du ms., era gradaz, ne serait qu’une métathèse) parce que, avance-t-il, “It is difficult to see how this correction aids our comprehension of the passage”.33 Toutefois, si celle que propose Pattison (er agardaz) s’insère en effet fort bien dans le contexte, apparemment du moins, elle ne laisse pas de poser plusieurs problèmes.
Le verbe agradar est normalement impersonnel ou réfléchi et accompagné de de.34 Pattison lui-même en est conscient mais remarque que “Appel himself has seen the possibility of the personal construction agradar alcuna ren”.35 Et il est vrai que dans son édition du poème de Lanfranc Cigala E mon fin cor regna tan fin’amor (P.-C.A. Pillet et H. Carstens, Bibliographie der Troubadours, Halle, 1933., 282,3) Carl Appel proposa d’interpréter ce verbe de la sorte, mais en prenant cependant toutes les précautions d’usage: “? agradar alc.cosa (...) ‘Gefallen finden an etwas ?...’”,36 et cela d’autant plus que du point de vue de la métrique, il manquait une syllabe à ce vers 3 de la chanson de Lanfranc Cigala; ce qui amena d’ailleurs Appel à proposer la correction suivante: au lieu de c’om no’i deu agradar autras flors, que no’m devon agradar....37 Tant Gianluigi Toja38 qu’avant lui, le prestigieux philologue italien Luigi Bertoni39 suivirent Carl Appel en sa correction. Quant au dernier éditeur en date du troubadour Lanfranc Cigala, Francesco Branciforti, il s’oppose à tous ses prédécesseurs, se contentant cependant d’avancer: “Non credo necessaria la correzione dell’Appel, accettata dal Bertoni”.40 Ce qui pourrait sembler pour le moins insuffisant comme justification!
Un verbe agradar personnel et transitif paraît donc manquer de plus en plus de consistance. Aussi bien, force nous est d’en revenir à la suggestion de Carl Appel concernant la forme apparaissant dans le poème de Raimbaut, et qui consistait à voir en era gradaz une métathèse pour era gardaz. D’ailleurs, même dans le cas de Lanfranc Cigala, il avait déjà proposé une solution de ce genre: “oder eher noch darf man in agradar ein gardar oder Kompositum erkennen und dem entsprechend ändern”.41 Mieux encore, dans les mêmes Provenzalische Inedita Appel avait publié un poème d’Aimeric de Belenoi (Anc puois qe gios ni cantz) où au v.50 apparaît la forme verbale grat, à propos de laquelle il remarquait: “*gradar (...) = gardar, denn ein Verb gradar ‘wohlgefällig aufnehmen ist schwerlich anzunehmen’”.42
A cela, l’éditeur d’Aimeric de Belenoi devait d’ailleurs ajouter: “... un copiste qui écrit comulas pour comunals (v.34) peut très bien avoir commis aussi cette autre faute, graz, pour gar-”.43 Quant au sens de gardar — ce qui était, on s’en souviendra, la raison pour laquelle Pattison refusait la correction proposée par Carl Appel — nous ne voyons vraiment pas pourquoi on ne pourrait pas traduire par ‘regarder, observer’44 qui, à notre avis, peut fort bien faire l’affaire ici: ‘Maintenant, vous observez si je vous aime et si je vous désire’ ou bien ‘Maintenant, vous observez que je vous...’. Et, dans les vv.suivants: mais dites-vous bien que même si vous ne m’aimiez plus (ou pas), moi, je ne cesserai jamais de vous aimer (vv.101-106).
v.148
Traduction de Pattison: “know that you ‘also’ lose in it”.45 Pourquoi ne pas traduire également be(n) ‘beaucoup’46
v.155
Pattison considère la proposition e si n’auria asaz razos comme une hypothétique (“and if I had justice clearly on my side”47). On ne manquera pas d’observer cependant la présence dans cette proposition d’un verbe au conditionnel, ce qui, on le sait, est hautement inhabituel dans une hypothétique.48 Pourquoi ne pas dès lors suivre la lecture de Carl Appel,49 que préconise d’ailleurs également Frank M. Chambers: “... and yet I would have enough reasons (or justifications) (...) There should be a period at the end of this line, and a comma or semicolon at the end of line 156”.50
v.167
Là où le ms. présente ren dir, Pattison lit rendir dont il fait apparemment une variante de rendre et qu’il traduit par ‘to give in’.51 Comme nous n’avons pu trouver nulle part trace d’une pareille variante, nous préférons nous en tenir au manuscrit et traduire par: ‘Ne pouvez-vous rien dire avec merci (=par merci)?’.
v.182
Pour domde ‘dompté’, on se rapportera, outre aux notes de Carl Appel et de Pattison,52 également à Pellegrini53 et au Französisches Etymologisches Wörterbuch.54
CHANSON XXIII: TEXTE ET TRADUCTION
Dame, celui qui vous est un bon ami et envers qui vous êtes mauvaise et hostile, vous demande merci à propos d’une [seule] chose: que vous entendiez en bien ce qu’il veut vous dire [et qui est] ainsi écrit dans cette carta. Ecoutez donc comment il l’a dit et il vous prie de ne pas répondre avant que vous ne l’ayez complètement entendu, car il y aura peut-être telle chose qui, à la fin, ne vous sera certes pas désagréable.
Dame, je souffre grande peine par vous. Jamais encore je ne sus ce qu’était la souffrance. J’ai aimé bien d’autres fois, en d’autres lieux — lorsque j’étais jeune — loyalement et sans ruses; mais jamais encore je ne supportai tant de tourments. Jamais encore nul amour ne me toucha là par où votre colère m’entre, ni ne naquit d’un endroit aussi profond comme [le fait] cet amour-ci, et je ne sais d’où [il naît]. Jamais encore je ne sus ce qu’était l’amour ni ne sentis de sa douleur. Car Amor m’a plongé en telle détresse qu’il me donne froid lors des grandes chaleurs et chaud lors des grands froids, et qu’il me rend irrité, même si jamais il me rendit joyeux.
J’ai deux ennemis plus que mortels: vous et Amor, dont chacun m’est hostile. Mais vous êtes volontiers mon ennemi, vous qui m’enlevez le rire et la joie et le bonheur et qui me montrez votre mauvais gré et me dites tout ouvertement. Amor, quant à lui, je ne l’entends ni le vois et je ne sais en quel lieu il se tient: c’est pour cela que je ne peux me battre contre lui. Il m’est davantage cruel, car il ne me fuit pas, puisqu’il me fait vous aimer de telle sorte que notre amour est mal partagé. Puisque je vous aime et que vous ne m’aimez pas, il a ainsi fort mal joc partit.
Amor qui vous fait être joyeuse et bien portante, se montre grossier. Et je vois qu’il m’a blessé si fort que je pense avoir bien pire que la mort. Car si seulement il me torturait à mort (= jusqu’à ce que j’en meure), certes je ne m’en plaindrais pas aussi fort. Car celui qui vit tout le temps dans la douleur qui ne lui porte pas secours, a pire que la mort. Si Amor avait été tellement bien éduqué qu’il vous eût blessée d’un peu — ne fût-ce que de la millième partie de ce qu’il me blessa en un clin d’oeil — alors il m’aurait bien guéri de ce mauvais coup dont il m’a frappé. Certes la plaie n’apparaît pas à l’extérieur, mais à l’intérieur du coeur cela me brûle et me tue (ou: mais à l’intérieur, cela me brûle et me perce le coeur). Et aucune médecine ne peut m’en porter secours, sans vous, aussi subtile soit-elle. Et si par cela je reçois la mort, vous et Amor en serez responsable. Puisque vous pourriez me rendre sain et me guérir, ne vous aurait-il certes pas fallu adoucir Amor ?
Dame, je ne peux pas me battre contre tous: vous prier et lutter contre Amor. Et je ne peux pas vous faire m’aimer si Amor ne veut pas m’aider en cette matière. Puisque je vois que ma prière ne me vaut rien, je m’en désisterai (=j’abandonnerai) — si seulement je pouvais faire autre chose! Mais Amor ne me laisse pas échapper, lui qui m’a mis en ce souci, car je n’écoute ni ne regarde vers d’autre lieu, si ce n’est vers la terre et l’endroit où je vous vois le plus. Mais j’en ai encore davantage de douleur à cause de la grande joie qu’il (=Amor) a coutume de me faire. Souvent je pense à ne plus jamais vous voir et à rester au loin, sans vous. Car quand je vous vis pour la première fois, vous me parliez excellemment et plus j’allai de l’avant, plus vous alliez empirant! Et pour cela je crains que si je vous voyais davantage, aussitôt les choses empireraient en ce qui me concerne.
car aussitôt vous me feriez tuer et je ne veux pas encore mourir! Car uniquement par Bon Respeith (=espérance) je veux vivre! Je ne sais pas si je vous offre mes paroles comme un fou, mais si vous me tenez pour un fou à cause de ce que je dis, j’incline le cou (= j’accepte). Tout ce qui vous plaît m’est bon et beau. Certes, jamais je ne vous ferai autre résistance. Il m’est désagréable que je ne puisse vous vouloir aucun tort, car Amor ne m’en donne pas le pouvoir. Car si je pouvais vous vouloir du tort, nous aurions quelque chose en commun: ainsi, si vous ne vouliez pas m’aimer, je pourrais me tourner vers d’autres lieux. Seulement, en cela je ne puis rien faire, car je n’ai aucun pouvoir sur moi: vous pouvez bien vous en faire orgueilleuse! Vous voyez maintenant que je vous aime et vous désire. Mais, si je savais en toute vérité que jamais vous ne voudriez m’aider ou que de toute votre vie votre amitié ne me fut destinée, [même alors] je ne pourrais certes pas en aimer une autre, pour nulle beauté qu’elle pût avoir. Si vous ne voulez pas être mon amie, cela vous ne pouvez certes pas me l’enlever, que je sois tout le temps votre ami, même si votre coeur m’est hostile.
Dame, pourquoi est-ce que je ne vous loue pas en mes paroles ou pourquoi est-ce que je ne mentionne pas votre beauté ? Cela, je le fais bien consciemment. Car en rien je ne crois avoir plus de sens. Car à mon gré vous croiriez que vous n’êtes certes pas si belle; car par la beauté que vous avez, je sais bien que vous me méprisez plus encore. Dame, maudits soient les miroirs! Et la beauté, car elle ne vous fait pas défaut! Dame, ne croyez jamais les miroirs! Vous vous imaginez que vous êtes aussi belle que vous vous voyez
dans le miroir ? Vous êtes bien folle si vous le pensez, car tous les miroirs sont mensongers et ils devraient tous être brisés entièrement. Dame, ceux qui vous louent en cette matière, sachez qu’ils ne le font pas pour le bien. Car ainsi ils veulent vous outrager quand ils vous louent avec leurs mensonges. Mais moi, je ne vous serai jamais mensonger, Dame, car maintenant je veux vous dire la vérité. Croyez-moi, Dame, car je vous en dis la vérité — puissé-je n’avoir aucun pouvoir [dans le cas contraire] ! Car je ne vous loue pas comme [étant] belle, au contraire, je dis que vous êtes noire comme une négresse. Dame, en tout lieu je vais prêchant que vous êtes plus laide que je ne le dis. Mais à moi vous seriez assez gentille, car une telle laide créature me plaît!
Dame, si je voulais dire tout ce que je pense de vous, je ne vous l’aurais pas dit en une année. Mais je crains que cela ne me nuise. Pour cela, je ne veux pas vous en faire long plaidoyer et je vous dis bien immédiatement, Dame: si votre homme (-lige) perd quoi que ce soit, sachez que vous y perdez beaucoup. Sachez bien que je suis vôtre et que je n’ai d’autre seigneur sous Dieu. Pour cela, sachez, en toute certitude, que vous y perdez si j’y perds.
Dame, du peu de tort que j’ai envers vous, je ne m’en excuserai jamais seul et pourtant j’en aurais suffisamment de motifs. Vous trouverez d’autres prétextes. Pour toujours vous pouvez me résister et tout le temps vous pouvez vous opposer à moi, Dame, car entre moi et vous, je ne veux pas de plaideurs mais uniquement nous deux. Que nous n’abandonnions jamais cette
lutte, car rien n’exprime plus mon désir. Ne plaidez certes jamais cette affaire devant la loi. Prenez droit (=faites justice) de moi par vous-même. Et je pense bien y dire telle chose dans laquelle vous ne pouvez trouver faute. Ne pouvez-vous rien dire par merci ? Car il convient que nous nous soumettions par cela (=à cela). Là où nulle chose ne vaut, Merce doit éteindre le mal. Ayez merci et pitié! Je ne vous apporte aucun autre garant Dame. Je vous demande merci, si cela vous plaît! Ainsi, en plus de manières que je ne sais dire, je vous demande merci et pardon, tout comme Dieu pardonna au larron.
Dame, si je reçois la mort par vous, il ne vous en sera aucun avantage. Est-ce que je mourrai ? Oh oui! Comme un homme tombé en faute qui est déjà à moitié mort en pensée. Les soupirs me font terminer mon conte: je m’en remets à vous, vaincu et dompté! Les pleurs m’empêchent d’en dire plus, mais ce que je voudrais dire, je le pense. Dame, je vous demande merci, si cela vous plaît! Par merci, ayez merci! Je vous réclame merci, ma douce amie, avant que la Mort me tue ainsi!