Raimbaut d'Orange
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Chanson XXV

Amics, en gran cossirier

pp. 276–285

CHANSON XXV : REMARQUES

v. 5

La traduction de Pattison de Per que’us metetz amaire (“Why do you bother with love ?1) — qui n’est d’ailleurs, à peu de choses près, qu’un calque de celle de Jeanroy2 — ne nous semble pas satisfaisante du tout. L’erreur première est sans doute due à Jeanroy qui prenant peut-être amaire pour un équivalent de l’infinitif, pouvait dès lors, en effet, se permettre de traduire se metre [+ infinitif] par ‘se mêler de’.3 Cette erreur devient d’ailleurs plus évidente encore lorsqu’on voit Alfred Jeanroy supposer, en outre, un complément d’objet direct à ce qu’il croit être un infinitif: “Pourquoi vous mêlez-vous d’aimer ce mal si vous voulez me laisser tout le mal”.4

Toutefois, il nous semble plutôt que amaire est un substantif tout ce qu’il y a de plus normal,5 auquel cas on a ici une expression parfaitement similaire à se metre jutjaire, par exemple, qu’Emil Levy traduit par “s’ériger en juge”.6 Dans ce cas-ci, pourquoi ne pas traduire de façon analogue par : "Pourquoi voulez-vous donc vous ériger en amant’ (=vous conduire en amant...) ?

vv.29-31

Traduction de Pattison: “Friend, I am not at all grateful to you, for harm to me from slander does not restrain you from seeing me, which I beseech you to do”.7 Nous ne comprenons pas la nécessité — ni d’ailleurs la provenance — de la négation (does not restrain) dans cette phrase. Quoique fort libre, la traduction d’Alfred Jeanroy nous semble plus conforme à l’esprit du texte: “Ami, je ne vous sais aucun gré du souci qui vous retient loin de moi quand je vous désire”.8 Voulant rester, quant à nous, plus près du texte, nous proposerions la traduction suivante: ‘Ami, je ne vous sais aucun gré, car maintenant le souci de mon malheur vous retient de me voir, ce que je vous demande’ (i.e. de revenir me voir).

v.37

Tant Jeanroy que Pattison lisent qu’aur perdù, e vos arena et traduisent: “Dame, je crains fortement de perdre moi de l’or et vous du sable”9 et “Since I stand to lose gold and you but sand”.10 Il n’y a là donc aucune divergence, si ce n’est que Jeanroy fait de ce vers une complétive auprès de ieu tem (v.36), ce qui normalement demanderait un verbe au subjonctif dans la subordonnée.11 C’était là également la solution préconisée par Oscar Schultz-Gora qui modifiait d’ailleurs, à cet effet, perdi en perda.12 Il suffisait cependant de faire du v.37 une incise — ainsi que le remarqua Carl Appel13 (et Emil Levy, avant lui14) — pour que l’on puisse garder sans difficulté aucune la forme perdi.15 Ce qui est d’ailleurs la solution également retenue par Pattison.

Toutefois, le problème n’est pas tellement là que dans l’interprétation exacte et les implications de ce vers. Au départ, il y a de toute façon jeu onomastique, même si l’expression — ou plutôt l’emploi simultané des termes aur et arena dans un tel contexte — ne se rencontre pas uniquement chez Raimbaut d’Orange.16 Il suffit de se rapporter, par ex., à la fameuse tenso entre Raimbaut et Giraut de Bornelh, où l’on trouvera un jeu parallèle sur aur et sal, pour être persuadé de la probabilité de ce genre d’exploitation poétique du “nom”.17 On en connaît d’ailleurs d’autres exemples chez Raimbaut.18

Cela étant, que le poète affirme qu’il risque de perdre de l’aur par la faute des lauzengiers, la chose est aisément concevable : l’or, le métal le plus précieux qui soit, est ici très clairement le symbole de la Dona. Et n’est-il pas dit tout ce qu’il y a de plus explicitement, dans le même poème, que la Dame est la res que mais me val (v.42) ? Cependant, si cela peut se comprendre facilement, comment le poète-amant peut-il dire, parlant de lui-même, que suite à ces mêmes calomnies et médisances, la Dona ne perdra que du “sable” (arena) ? Car il faut bien dire que, dans le cas de Raimbaut, nous ne sommes pas tellement habitué à une humilité telle qu’elle le fasse se comparer à ce qu’il y a de plus commun et de moins précieux! Ou y aurait-il là, comme le prétend Martín de Riquer, un effet de la “galanteria de Raimbaut : yo perdería mucho al perderos a vos, y vos poco al perderme a mí” ?19

Toutefois, cette humilité extrême — si humilité il y a! — se retourne contre lui, ce qui apparaît bien de l’accusation de camjaryre que lui lance la Dame au v.46. Il est en effet ‘changeur’, ou plutôt ‘changeant’, c’est-à-dire ‘inconstant’, parce que del mieu pensamen no’us cal (v.49) — et c’est bien là ce que lui reproche sa Dame, du point de vue de leur relation amoureuse. Mais en outre, il est ‘changeur’, c’est-à-dire ‘financier, banquier’20 parce que, dans l’expression de ses sentiments, il parle le langage de l’homme d’argent. Il s’attribue une valeur bien déterminée, à lui (=arena) et à sa Dame (=aur), et adopte par cela-même, vis-à-vis de cette relation amoureuse, une attitude qu’à la limite on pourrait qualifier de mercantile : si per dig de lauzen- gier, cette relation disparaît, il y perdra infiniment plus que sa Dame!

En fait, nous avons ici, une fois de plus, une de ces “perversions” du langage propres à Raimbaut: l’image, courtoise au départ, est prise à la lettre et se retourne contre son auteur. De la sorte, ce n’est plus l’amant inconstant qui est mis en accusation ici, mais bien plutôt le poète qui a commis une faute de “langue”: il a abandonné le registre de la courtoisie pour celui de la “finance”! Ou comme le dit sa Dame: ieu cug que de cavalier siatz devengutz camjayre (v.46)! Et que sa faute se situe bien à ce niveau registral, nous semble prouvé par la suite du poème, où l’on voit le narrateur abandonner immédiatement ce registre d’expression pour en revenir à des paroles plus appropriées: Dona, ja mais esparvier/ no port, ni cas ab serena / s’anc (...) / fui de nulh’autr’enquistataire (vv.50-53). Maintenant, il parle de nouveau comme un cavalier, et c’est ainsi (per aital, v.57), c’est-à-dire en cette qualité, que la Dame peut le croire leyal.21

v.40

Pour Pattison, tener en gaire “is the only really difficult expression in the poem”.22 Aussi, on ne manque pas de s’étonner de le voir se contenter de la paraphraser par “to be on the watch (?)”, sans autre forme d’explication, si ce n’est une référence à la traduction de Jeanroy qui lui semble “about right as to sense”.23

Observons d’ailleurs que celle-ci — “je dois être plus prudent que vous” — ne se fonde, elle non plus, sur aucune argumentation.24 Si tant Jeanroy que Pattison ont sans doute raison, quant au sens général de ces vers, il eût cependant mieux valu tenir compte de l’interprétation que donna Carl Appel de cette expression: tener en re heisst ‘sich etwas machen aus’ (, t.VIII, p.150, tener 12), tener en rien ‘sich nichts machen aus, für nichts halten’. So doch wohl tener en guaire, ‘für etwas halten’.25 Personnellement, nous traduirions: ‘Pour cela, je dois m’en soucier, bien plus que vous...’.

vv.44-45

Traduction de Pattison: “Friend, I know you are so frivolous and given to the ways of love...”.26 Plutôt que de prendre e pour une conjonction de coordination et fait pour un participe, nous y voyons, respectivement, la préposition e(n) et un substantif.27 Ce qui nous donne comme traduction: ‘Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que...’. Ceci nous paraît mieux convenir ici et, de toute façon, plus près du texte.28

v.51

La traduction de serena ne laisse pas de poser quelques problèmes. Ainsi, on est en droit de se demander sur quoi se fondait Oscar Schultz-Gora lorsqu’il affirmait que “Dass es an unserer Stelle einen Jagdvogel bedeutet, scheint mir, besonders da caasar ab der technische Ausdruck ist (, I, 300) nicht zweifelhaft”.29 Cette identification trop hardie devait d’ailleurs se heurter bien vite aux objections de Carl Appel: “Serena ist kein Jagdvogel, sondern ein kleiner Vogel: Grünspecht, Bienenvogel, Zeisig oder ähnlich”.30 Quant à Pattison, tout en reconnaissant que le sens ‘oiseau de proie’ est uniquement dû à l’apparition du mot dans le contexte de ce poème, il n’en admet pas pour autant l’objection de Carl Appel et traduit serena par ‘falcon’, spécifiant ainsi davantage encore le sens (hypothétique !) de ce terme.

Il est un fait que serena peut signifier, en général, ‘oiseau’. Mais là où le nous fournit s.v. siren (= la Sirène mythique) plusieurs exemples de serena (= ‘pivert’, ‘guêpier’) ainsi que de nombreux autres continuateurs de cet étymon signifiant tous soit ‘canari’ soit ‘serin’, il ne nous donne qu’une seule occurrence de serena signifiant ‘oiseau de chasse’.31 Encore faut-il dire qu’en l’absence de toute référence quant à la source de cette occurrence, il se pourrait fort bien que l’exemple cité par le soit précisément celui qui apparaît dans le texte même de Raimbaut d’Orange ! Ce qui, une fois de plus, nous ramènerait à notre point de départ.

Dès lors, faute de données supplémentaires et conclusives, force nous est de nous contenter de traduire ce mot par ce qui semble le plus vraisemblable, vu le contexte. Il s’agit sans doute, en effet, d’un oiseau de proie puisque, comme nous l’avons vu supra, le troubadour se voit obligé d’abandonner le registre du camjayre pour en revenir à celui du cavalier; et que, pour ce faire, l’évocation de la chasse — et plus particulièrement du “vol”, mode de chasser éminemment noble — se justifie parfaitement dans ce cas-ci.32 Cela étant, il inutile de spécifier davantage de quelle sorte d’oiseau de chasse il pourrait bien s’agir. Au demeurant, remarquons en outre que se laisser guider par le contexte pour assimiler le mot serena à une (quelconque) sorte d’oiseau de proie (ou de chasse) pourrait bien, dans ce cas-ci particulièrement, être plus qu’une simple hypothèse. En effet, l’explication que donne le concernant la spécialisation des continuateurs de siren en deux catégories distinctes (qu’elles soient réelles ou supposées), nous semble des plus raisonnables et fort plausible: “Dass Wort ist vielfach übertragen worden, vor allem auf Vogel. Der Grund hierzu liegt wohl nicht bei allen gleich. Beim Jagdvogel und beim Bienenfresser fallen vor allem ihre Raubgier auf, die sie mit der Sirene gemeinsam haben (...) Beim Kanarienvogel ist es das bunte Gewand das an die lockende Sirene erinnert”.33

CHANSON XXV: TEXTE ET TRADUCTION.

Amics, en gran cossirier suy per vos, et en greu pena; e del mal q’ieu en sufier no cre que vos sentatz guaire. 5. Doncx, per que·us metatz amaire, pus a me laissatz tot lo mal ? Quar amdui no·l partem egal ? Don’, Amors a tal mestier, pus dos amicx encadena, 10. que·l mal q’an e l’alegrier sen chascus, so·ill es vejaire. Qu’ieu pens, e non suy guabaire, que la dura dolor coral ai eu tota a mon cabal. 15. Amicx, s’acsetz un cartier de la dolor que·m malmena, be viratz mon encombrier. Mas no·us cal del mieu dan guaire; que — quar no m’en puesc estraire - 20. cum que·m an vos es cominal: an me ben o mal, atretal. Dompna, quar yst lauzengier, que m’an tout sen e alena, son uostr’anguoyssos guerrier, 25. lays m’en, non per tala vaire. Qu’ar no·us suy pres, qu’ab lur braire vos an bastit tal joc mortal que no jauzem jauzen jornal.

Ami, je suis par vous en grand souci et en grave peine; et du mal que j’en souffre, je ne crois pas que vous en ressentiez beaucoup. Alors, pourquoi vous érigez-vous en amant et me laissez-vous ensuite tout le mal ? Pourquoi ne le partageons-nous pas, nous deux, de manière égale ?

Dame, Amor agit de telle sorte, après qu’il enchaîne deux amants, que chacun d’eux ressent, c’est ce qu’il leur semble, le mal et l’allégresse qu’ils ont. Car je pense, et je ne suis pas un fanfaron, que la dure et navrante douleur, je l’ai entièrement, en ce qui me concerne.

Ami, si vous aviez un quart de la douleur qui me malmène, vous verriez bien mon chagrin. Mais de mon malheur, il ne vous chaut guère car -puisque je ne puis m’y soustraire — quoi qu’il m’advienne, cela vous est indifférent: que cela m’aille bien ou mal, c’est pareil.

Dame, j’abandonne, car ces lauzengier-là, qui m’ont enlevé sens et souffle, sont vos amers ennemis; et [ je n’abandonne ] pas par une telle inconstance. Et maintenant je ne suis pas près de vous parce que, avec leurs criailleries, ils vous ont organisé une tel jeu mortel que nous ne nous réjouissons plus d’un seul jour joyeux. [[hand: inserted “ne” (que nous ne nous réjouissons)]]

Amicx, nulh grat no·us refier, 30. quar ia·l mieus dans vos refrena de vezer me, que·us enquier. E si vos faitz plus guardaire del mieu dan qu’ieu no vuelh faire, be·us tenc per sobreplus leyal 35. que no son silh de l’Espital! Dona, ieu tem a sobrier - qu’aur perdi e vos arena - que per dig de lauzengier nostr’amor tornes en caire. 40. Per so dey tener en guaire trop plus que vos, per Sanh Marsal, quar etz la res que mais me val. Amicx, tan vos sai leugier e fait d’amoroza mena, 45. qu’ieu cug que de cavalier siatz devengutz camjayre. E deg vos o ben retraire quar ben paretz que pessetz d’al, pos del mieu pensamen no·us cal. 50. Dona, ja mais esparvier no port, ni cas ab serena, s’anc pueys que·m detz joi entier, fui de nulh’autr’enquistaire. Ni no suy aital bauzaire, 55. mas per enveja·l deslial m’o alevon e·m fan venal. Amicx, creirai vos per aital qu’aissi·us aya tostemps leyal Dona, aissi m’auretz leyal 60. que ja mais non pensarai d’al.

Ami, je ne vous sais nul gré car maintenant [ le souci ] de mon malheur vous retient de me voir, ce dont je vous prie. Et si vous vous faites davantage gardien de mon malheur que, moi, je ne veux le faire, je vous tiens certes pour bien plus loyal que ne le sont ceux de l’Hôpital!

Dame, je crains énormément — car moi je perds de l’or et vous du sable — que par paroles de lauzengier notre amour ne tourne mal. Pour cela, je dois m’en soucier bien plus que vous, car vous êtes la créature qui me vaut le plus, par Saint Martial.

Ami, je vous sais si léger en fait d’amoureuse manière, que je pense que de chevalier vous êtes devenu “changeur” Et je dois certes vous le rappeler, car vous paraissez bien penser à autre chose, puisque peu vous chaut mon chagrin.

Dame, que jamais plus je ne porte d’épervier et que je ne chasse plus jamais avec un oiseau de proie (?) si jamais, depuis que vous m’avez donné joie entière, je fus en quête d’une autre. Et je ne suis pas un tel trompeur, mais par envie, les déloyaux l’inventent et me font [ passer pour ] vénal.

Ami, je vous croirai pour autant, afin qu’ainsi je puisse vous avoir tout le temps loyal.

Dame, ainsi vous m’aurez loyal car jamais, certes, je ne penserai à autre chose.