Chanson XXXV
Ab nou cor et ab nou talen,
pp. 361–365
CHANSON XXXV : REMARQUES
vv. 8-10
Si Pattison a sans doute raison de considérer que franc modifie ardimen, la solution qu’il nous offre pour la parenthèse du v. 9 ne nous paraît guère satisfaisante : “for I have a new thought with the old”.1 L’adjectif novel du v. 8 qualifie-t-il vraiment pessamen, comme le fait veil ? Ou, au contraire, se rapporte-t-il à ardimen ? De toute manière, la traduction de Pattison ne lève aucune ambiguïté. D’autre part, on observera que d’après sa position dans la phrase, veil semble plutôt qualifier pessamen tandis que c’est le premier adjectif, novel, qui n’est pas accompagné d’un substantif. Plutôt que de considérer le v. 9 comme une incise, on pourrait interpréter qu’ comme un pronom relatif, dont l’antécédent serait ardimen : ce qui nous permettrait de relier novel à ardimen. Dès lors, on aurait, en paraphrase, l’idée suivante : je renouvelle (ieu renovel... de novel) ma passion sincère (mon ardimen... franc) avec fermeté (ab ferm parven), passion qui est donc nouvelle (qu’ai novel) mais qui recouvre, en fait, un sentiment plus ancien (litt. : avec une vieille pensée, ab veil pessamen).
v. 19
Comme le rappelle Pattison, cuidar peut en effet avoir le sens de ‘être présomptueux, s’imaginer’.2 A l’appui de son hypothèse qui voudrait que ce verbe soit ici "used as a noun, meaning ‘presumption’,3 nous pourrions avancer l’exemple suivant, emprunté à Aimeric de Belenoi:4
Car, lorsque la mort sort de son embuscade, toute pensée présomptueuse est anéantie.
Str. IV
En effet, comme le signale Pattison, cette strophe contient la plupart des difficultés de ce poème. Il n’en est pas pour autant nécessaire d’abandonner totalement le ms. A, ainsi qu’il l’affirme, “in order to make sense out of the passage”.5
Remarquons pour commencer que de toute façon, là où il est dit dans l’apparat critique que A présente la leçon (fautive) nos (v.24) qu’il faut remplacer par non, il y a manifestement erreur: aucun ms. n’a la leçon nos, ni A ni les autres. Tous présentent non, no ou nim (a)!
D’autre part, il est éventuellement possible de comprendre que l’on choisisse mais (DMa; mas IKN2V) plutôt que meills (A; mels N),6 d’autant que l’on obtient ainsi un parallélisme anaphorique entre les vv.24 et 26: mais c’ad Amor ... mais qu’Amors. Tout comme il est peut-être utile de privilégier m’a si’m ten car ( NN7a; mais s.t.c. CR; ma em t.c. DIK; ma en contem M ) aux dépens de mi ten si car (A; me t. s.c. V), encore que cela ne change pas grand-chose au texte. En revanche, la leçon ad autrui don ai cor rizen (v.28) que Pattison choisit n’apparaît sous cette forme que dans Va, les mss DIKMN2 ayant rien au lieu de rizen (ce que Pattison ne signale d’ailleurs pas). Dès lors que l’éditeur affirme lui-même que “The most certain errors occur in DIKMN2 and Va” et que CR “contain many scribal emendations”,8 pourquoi ne pas garder la leçon de A, ad altra domna ab cors rizen, ou plutôt celle de N: ad altra domn’ab cors rizen?9 Quant au sens, cette version ne pose aucun problème: ‘Amor te donne plus qu’il ne peut réserver à son propre usage (...) ni donner à une autre Dame au corps riant’.
En somme, les seuls endroits où il faut, en effet, s’écarter de A sont: meills (v.23) remplacé par mais, puos (v.24) qui devient puosc, que (dat) m’la (v.25) où l’on prend da’t Amors (DIKN2) et, finalement, entosar abandonné au profit de estojar (DIKN2V; estujar C; estuiar MRa).
vv.48-49
Si Pattison a raison de signaler l’apparition de ce motif chez Arnaut Daniel et chez Folquet de Marseille, le vers qu’il cite de ce dernier troubadour (Qu’ins e’l cor port, domna, vostre faichon) n’apparaît pas dans la strophe I de la chanson VIII ainsi que le laisse supposer Pattison, mais bien à la chanson V,v.9.10 D’autre part, toujours chez Folquet de Marseille, ce même motif se répète dans la chanson III,v.41: Qu’ins e’l cor remir sa faissos.11
CHANSON XXXV: TEXTE ET TRADUCTION.
Avec un coeur nouveau et un désir nouveau, avec un nouveau savoir et avec une nouvelle et belle façon de faire, je veux commencer un vers bon et nouveau. Et celui qui entend mes paroles bonnes et nouvelles, il en sera bien plus jeune de son vivant, car un vieillard doit s’en rajeunir.
Car moi, je renouvelle à nouveau, avec ferme intention, ma passion sincère qui est, pour moi, nouvelle avec une ancienne pensée (= qui est nouvelle mais recouvre un ancien sentiment). Et chantons à la nouvelle et claire saison, car les nouveaux fruits naissent à l’instant ainsi que les nouveaux cris par lesquels Joy s’embrase, et les oiseaux se mettent à aimer.
J’aime une Dame qui me fait me réjouir, car j’aime plus qu’on ne puisse penser ni dire combien excellemment j’aime. Car incontestablement j’aime la meilleure — que Dieu m’aime! — et je n’y mets aucune pensée présomptueuse, car en matière d’aimer, Amor sut me la choisir lorsqu’il nous unit noblement.
D’Amor je dois bien me louer plus encore, car je ne puis donner de récompense à Amor puisqu’Amor me tient si cher. De par son indulgence, Amor te donne davantage qu’Amor ne peut réserver à son propre usage, Amor !, ni donner à une autre dame au corps riant.
Je dois rire, et je le fais souvent, car mon coeur rit, même en dormant. Et Midonz me sourit si doucement, qu’il me semble que c’est un rire divin, à ce qu’il me paraît. Et, en effet, son rire me rend plus joyeux que si riaient quatre cents anges qui devraient me donner de la joie.
J’ai une telle joie qu’un millier de personnes tristes seraient riches par ma joie, et de ma joie tous mes parents vivraient de joie, sans manger. Et celui qui veut de la joie, qu’il vienne en quérir ici, car j’ai toute joie, entièrement, de Midonz qui peut bien me la donner.
Dame, je n’ai à parler de rien d’autre, sinon de vous, Dame, car j’imagine vous baiser, Dame, quand j’entends qu’on vous nomme, Dame, et je vous regarde sans vêtements, Dame, en mon coeur; car maintenant je vois à l’intérieur de moi-même, votre beau et nouveau corps être (devenir) Dame.
En ce qui concerne mon nouveau vers, je veux tous les prier qu’ils aillent me le chanter derechef à celle que j’aime sans désir changeant. Que Dieu m’abaisse, et Amor, si je mens. Car d’autres rires me semblent être des pleurs, tant me tient fermement en joie, sans m’abandonner, Midonz qui n’admet pas d’autre amant.
Que Dieu ne me donne jamais d’autre Dame, pourvu qu’il garde ma Dame et mon Joglar!
Que Dieu garde ma Dame et mon Joglar et qu’il ne me donne jamais d’autre Dame!