Chanson XXXIV
Parliers…ana
pp. 350–360
CHANSON XXXIV: REMARQUES
v.12
Pattison traduit bordas par “earth”,1 ce qui nous renvoie évidemment aux significations “Schmutz, Staub” que donne Emil Levy à ce mot.2 Il y a donc ici opposition entre ‘terre, poussière’ et ‘hautes branches’ (bordas / sobranas brancas). Toutefois, dans la mesure où borda signifie également ‘fétu, brindille’,3 on pourrait aisément voir, à l’intérieur de l’opposition sus-mentionnée, une identification, lorsqu’on considère ce dernier sens: en effet, les sobranas brancas ne sont autre chose que des brindilles. D’autre.part, si cela est vrai, Raimbaut réduit à néant la portée du choix qu’il aurait fait entre bordas et brancas. Serait-ce là l’explication du “dédain” avec lequel il semble traiter n’Izabel ?
vv.14-16
Traduction de Pattison: “..., provided it is undertaken by Lady Isabel somewhat scornfully. May they not ask anything that harms her of me!”.4 Tout comme A.H.Schutz5 nous nous trouvons quelque peu perplexe devant cette traduction. En effet, outre que nous ne savons même pas si cette n’Izabel est ou n’est pas la Dame aimée, il y a là de toute façon une contradiction que nous ne nous expliquons pas. Comment l’amant peut-il affirmer ‘posséder les plus hautes branches’ (c.-à-d. être heureux en amour6) pour autant qu’il soit traité avec dédain par la Dame qu’il aime ? Inversement, si n’Izabel n’est pas sa Domna, en quoi le fait d’être traité avec dédain par elle, pourrait-il déterminer en quoi que ce soit la réussite de ses entreprises amoureuses ? En l’absence de données réellement conclusives, ce n’est qu’avec une extrême prudence que nous avancerions l’hypothèse suivante : dans la mesure où le ms. E confond assez régulièrement e et a,7 on pourrait aisément émender per en par, ce qui en ferait alors une troisième personne de l’indicatif présent de parer. Que nous n’ayons pas de subjonctif ne pose aucun problème puisque, contrairement à ab sol que, la conjonction ab so que peut très bien être suivie d’un indicatif.8 Dans cette hypothèse, n’Izabel devient sujet de par, tandis que la forme verbale assaï peut très bien être considérée comme une première personne d’asajar, et non plus comme une troisième. Il suffit dès lors de voir en s’la conjonction hypothétique que si (= und wenn auch, selbst wenn9), pour en arriver à une traduction plus logique, sinon du moins vraisemblable : ‘Et je n’ai pas choisi la borda (terre, poussière / fétu, brindille) car je possède les plus hautes branches, pourvu que paraisse Dame Isabelle, même si je la traite avec quelque dédain’. Quant au v.16, nous le lirions comme suit : q’ar (et non qar, comme le fait Pattison) no’m demandon son dan ‘et qu’ils ne me demandent pas, maintenant, son dommage (= ...de lui nuire)’.
vv.17-18
La tradition manuscrite nous livre un texte évidemment corrompu — Catalana am / ha ni sobra so dizion antan — où les trois syllabes qui manquent au premier vers sont en trop au second. Sans doute, la tentation est grande de couper ces vers différemment, encore que Pattison signale que “It is impossible to transfer the extra syllables of the second to the first as the sense is imperfect, no matter what change is made”.10
Personnellement, nous ne serions pas aussi affirmatif. Et si, ainsi que le constate Pattison, il est facile de rétablir le schéma des rimes en faisant de Catalana le dernier mot du premier vers, il est également possible — et sans pour cela trop devoir intervenir dans le texte, malgré tout — de prélever au v.18 les syllabes qui manquent au v.17: Ha ni sobr’am Catalana. Remarquons à ce propos que Pattison traduit ha ni sobra par “he has enough and to spare”, ce qui fait de sobra un substantif. Toutefois, dans la mesure où sobra ‘excédent, surplus’, etc. est le plus souvent employé au pluriel,11 nous préférerions y voir une troisième personne de l’indicatif présent de sobrar ‘vaincre, subjuguer, surmonter...’12 ce qui nous permet en même temps de respecter un parallélisme tant formel que sémantique : V + ni + V = ‘il possède et il vainc’. Reste la forme am, qui ne peut être qu’une première personne de l’indicatif présent ou une première (ou une troisième) du subjonctif présent du verbe amar, ce qui dans notre hypothèse n’est pas pertinent. Cependant, étant donné qu’au v.19 on trouve dans le ms. am pour ar, on pourrait peut-être admettre la même erreur à cet endroit-ci: Ha ni sobr’ar Catalana ‘Maintenant, il possède et il vainc la Catalane’.
Une autre hypothèse est cependant possible, et qui nous permettrait de conserver la leçon originale am. Si l’on considère l’étude de Frank M. Chambers qui relève tous les noms propres et senhals apparaissant dans la poésie des troubadours, on constatera que pour 179 senhals se présentant sous la forme d’un syntagme nominal, 21 seulement sont des syntagmes verbaux.13 Toutefois, aussi révélateurs qu’ils soient pour la rareté (relative) des senhals à composantes verbales, ces chiffres ne devraient pas nous empêcher pour autant de supposer, ici aussi, l’occurrence d’un tel pseudonyme: Ha-ni-Sobra. Si cette supposition est exacte, on peut garder la leçon am et traduire: “Que Ha-ni-Sobr’ aime la Catalane!”, voilà ce qu’ils disaient auparavant...".
Quant à la syllabe manquante du v. 18, il suffirait de postuler, par exemple, e. Cependant, on ne saurait trop le dire, tout ceci reste pure conjecture et, comme le fait remarquer Pattison, “It is evident that no final interpretation of the passage can be based on the corrupted text”.14
vv. 19-23
L’interprétation que donne Walter T. Pattison de ces vers est fondée sur une compréhension strictement littérale de leurs termes: "The poet seems to be urging a military expedition, which has not set out (v.21) because of lack of concord amoung the constituant forces (v.20) and the advent of the cold season (v.22). I believe that Raimbaut refers to a campaign undertaken by the King of Aragon in November of 1170 but abandoned less than a month afterward at the beginning of winter (...) Hence, the poet chides the king by saying that he would not stay back because of the cold (v.22).15
On remarquera cependant que le rapport syntaxique entre le v.23 et les vv. précédents n’est pas clair du tout. A moins bien sûr que l’on traduise tro que — comme le fait d’ailleurs Pattison — par “even to the point that, even if”.16 Mais cette interprétation-là de tro que n’est répertoriée nulle part et s’éloigne, somme toute, considérablement de la valeur normale de cette conjonction (= “jusqu’à ce que”). En outre, s’il est en effet possible de voir en ces vers une éventuelle allusion à l’une ou l’autre entreprise militaire,17 il n’en demeure pas moins que nous ne parvenons pas à discerner le moindre rapport entre cela et le début de cette strophe, où il n’est question — pensons-nous — que de l’amour porté à une Catalane et de la modification qui s’est produite dans cette relation ou, plus exactement, dans la façon dont les “autres” en parlent (v.20).
Dès lors, puisque ce poème s’adresse, en principe, aux parliers (= lauzengiers) et que c’est sans doute aux mêmes personnages que renvoient les vers 16 (no’m demandon) et 18 (dizion), ne pourrait-on pas supposer que ces parliers soient également le sujet des vv.20-21 : ce sont eux qui, antan, disaient que le poète possédait la Catalane (ou que H.-ni-S. aimait la Catalane), mais maintenant ils ne s’accordent plus (à ce propos ?) et passon pons e plancas. Toutefois, comment comprendre cette dernière expression, si l’on rejette l’interprétation littérale de Pattison ?
Emil Levy cite l’expression far plan e pon (de alçun) qui signifie ‘über jmdn. hinwegschreiten’,18 ‘passer sur le corps de quelqu’un’,19 et que l’on pourrait aisément intégrer dans le contexte de cette strophe, pour autant qu’on y prenne tout au niveau métaphorique: avant, tous disaient que j’aimais une Catalane et que j’en étais aimé (vv.17-18): il n’en est plus ainsi maintenant (v.19), car tous ne sont plus d’accord à ce sujet (v.20); cependant, que ces parliers ne s’imaginent pas pouvoir me passer sur le corps (v.21) car moi, je ne resterais pas en arrière, à cause du gel, jusqu’à ce que je sois seul à me battre (= si mon amour se ‘gèle’, si je ne suis plus aimé, je ne continuerai pas à aimer tout seul ?) (vv.22-23). Toutefois, une telle interprétation demande quelque émendation, mineure il est vrai: non passon devrait se lire nom fasson. Mais, d’autre part, elle nous éviterait d’intervenir dans le texte au v.24: là où Pattison émende la leçon du manuscrit (pres aman) en prenga man,20 on pourrait fort bien la conserver, et traduire par: ‘... et que chacun estime l’amant à propos de ces paroles’.
v.33
Pattison rejette l’interprétation de Carl Appel (esbaudana, du verbe esbaudanar),21 lui reprochant de former là un mot non attesté ailleurs, et préconise “the well-known es baudana, ‘is deceitful’”.22 Remarquons à ce propos que nous n’avons pu retrouver de forme en -d- de cet adjectif. En revanche, des mots tels que bauzan ‘être trompeur’,23 bauzan, bauz, bauzia24 sont fréquents. En somme, baudana est un archaïsme, le [d] intervocalique ne s’étant maintenu intact que dans les plus anciens monuments de la langue pour passer de bonne heure à la sifflante correspondante [z].25
v.38
Carl Appel émende eslag en esleg (de eslegir, ‘élire, choisir, adopter’),26 alors que Pattison conserve la leçon du ms. Apparemment, nous nous trouvons une fois de plus devant la confusion entre e/a propre au ms. E.
vv.39-40
Là où Pattison regrette la perte des derniers vers du poème qui, d’après lui, nous auraient fourni “more precise information on some of Raimbaut’s friends and patrons”,27 nous croyons que précisément ces vers-ci infirment cette remarque. Loin de promettre ou d’annoncer quelque information que ce soit, Raimbaut nous y dit très clairement qu’il n’a pas la moindre intention de divulguer quoi que ce soit: e non dig parlan/ l’escut e so que’i resplan ‘je ne parlerai ni de l’écu ni de ce qui brille dessus’!
vv.41-44
Au v.43 on lit dans le ms. Hi fos enpres ab tal enguan. Le vers étant trop long d’une syllabe, une émendation s’impose. Pattison refuse celle de Carl Appel (ab enguan),28 argumentant que celle-ci est improbable, étant donné que Raimbaut “is talking about a perfect love; hence ‘with deceit’ is not in keeping with the sense, while ab talan ‘with love’ accords perfectly with the rest of the passage”.29
En ce qui nous concerne, nous ne sommes pas tellement certain qu’il s’agisse ici d’un “perfect love” comme le voudrait Pattison. De toute manière tant à cause de la mutilation du ms. (qui nous prive de la première strophe) que suite au mauvais état textuel de ce poème, nous ne savons pas réellement de quoi il s’agit vraiment. Il y est question d’une comtessa prezan (v.10) dont on ne sait rien, d’une n’Izabel comparée aux sobranas brancas (mais aussi, de façon ambiguë, à la borda) et dont il est dit qu’elle est traitée ‘quelque peu avec dédain’ (vv.14-15), d’une Catalane que le poète est réputé avoir aimée (ou “possédée”, le terme est d’importance) (vv.18-19) et, maintenant, d’une vilana. Situation pour le moins compliquée, avouons-le! En outre, qu’il s’agisse ou non de la même femme, chaque évocation s’accompagne de connotations plus ou moins négatives. Même dans ce dernier cas, la ‘vilaine’ est aimée per razo (v.41), tandis que les autres vers de la strophe (vv.43-48) semblent plutôt être le résumé d’une pastourelle qu’autre chose: il s’agit d’une vilaine, aimée par “raison”, entre deux villes (le long d’un chemin ?) et à qui le poète a fait guerre e deman, à cause de la forsa c’ai en las ancas *{lang=oc} (serait-ce là la “raison” de cet amour ?) et qui “l’enflamma de désir” (fos enpres). Dans cette optique, ne serait-il en effet pas plus logique de songer plutôt à enguan qu’à talan ?
D’autre part, puisque pour Pattison il s’agit ici d’un amour parfait, tout élément allant dans ce sens est le bienvenu, ce qui lui fait interpréter le si à l’initiale du v.41 comme un adverbe renforçant ce qui suit (“indeed”). En ce qui nous concerne, nous y verrions davantage une conjonction introduisant une hypothétique auprès de fos enpres : ‘Et si j’aime per razo une vilaine comme est celle dont je chante, c’est que j’en fus enflammé de désir par ruse, ici, entre Monteil et Gorda’. Quant à per razo, plutôt que de traduire par “properly” comme le fait Pattison, nous dirions “conformément à la raison, naturellement, par la nature des choses, nécessairement”.30
CHANSON XXXIV: TEXTE ET TRADUCTION
Vers elle..... comtesse de prix, que je mets en avant, et que cela ne lui pèse pas! Et je n’ai pas choisi la poussière (les brindilles) car je possède les plus hautes branches, pourvu que paraisse Dame Isabelle, même si je la traite quelque peu avec dédain!* [[hand: footnote “Et qu’ils ne me demandent pas, maintenant, de lui nuire!”]]
“Maintenant il possède et vainc la Catalane!” (“*Ha-ni-Sobr’*aime la Catalane!”), c’est là ce qu’ils disaient auparavant. Mais maintenant cela ne me vaut plus rien du tout, car tout le monde ne s’accorde pas à ce propos. Cependant, qu’ils ne me passent pas sur le corps, car moi je ne resterais pas en arrière, à cause du gel, jusqu’à ce que je sois seul à me battre! Et que chacun estime l’amant pour ces paroles-là!
Et, apparemment, le roi ne désire ni faste ni [beau] semblant, car il congédie cruellement sa fiancée. Qu’un chien enragé le morde, ô Roi, celui qui vous dit ce par quoi maintenant vous vous arrêtez. Car je ne le vous tiens pas pour fidèle celui qui, en vous conseillant, vous eut défendu cela, car au contraire il vous tient trop pour un enfant!
Cortezia est trompeuse et Vilania s’étend et Amor dépasse la mesure! Et afin que maintenant il ne puisse y trouver avantage ni matière à ourdir, j’abandonne. Car je reconnais là des paroles rances. Je ne choisis ni le doux ni l’amer en matière d’amour et je ne nomme pas, en parlant, l’écu et ce qui y brille.
Et, si par la nature des choses j’aime une vilaine comme est celle dont je chante, j’en fus enflammé de désir* [[hand: footnote “par ruse”]] ici, entre Monteil et Gordes. Que je perde la force que j’ai dans les hanches, ainsi que mon foie et mon fiel, si j’avais le poil trop gris de sorte que je ne puisse faire guerre ni demande!
Jotglar, que Dieu nous garde de tromperies, même si on n’en fait la demande!