Chanson VIII
Braiz, chans, quils, critz
pp. 116–118
CHANSON VIII : REMARQUES
v.20
Le sujet de fon faillitz peut être soit le Jois du vers précédent, soit le chantars (v.14) de la strophe II. Pattison choisit cette dernière possibilité, argumentant que “Raimbaut says that joy has fled from him. Why? Because a little earlier his singing was taken from him by his lady”.1 Nous avouons ne pas être convaincu par cette interprétation, dans la mesure où le lien de causalité entre l’interdiction de chanter et la disparition du Joy ne nous semble pas du tout évident. Ce n’est pas, en effet, le chant qui produit le joy — ainsi que Pattison semble le supposer — mais plutôt celui-ci qui est source de poésie.2
D’autre part, un troisième sujet est également possible, notamment la Dame (sujet de volc et de desdeing, v.21). Dans cette hypothèse-là, il y aurait causalité entre les vv.19 et 20 : si Joy m’a fui (v.19), c’est que ma Dame m’a abandonné (v. 20). En outre, le v.21 deviendrait alors une explication de fon faillitz.
vv.33-34
Pattison traduit ces vers par : “Ah! I don’t give my love deceitfully to anyone else”.3 Dans cette interprétation, mesclat [ab geing] (= ‘deceitfully’) est compris comme un adverbe auprès de deing. Personnellement, nous préférerions lui conserver sa fonction de participe et en faire alors un qualificatif du sujet de volretz : la Dame est trompeuse (mesclat ab geing) parce que non contente de l’abandonner, elle voudrait, en outre, que le poète démérite en portant son amour ailleurs!
CHANSON VIII: TEXTE ET TRADUCTION
J’entends dans les haies les clameurs des oiseaux, leurs chants, leurs piaillements et leurs cris.- Oui! Mais je ne les écoute pas ni ne les juge dignes d’attention, car une colère m’étreint le coeur où la douleur a pris racine, chose à cause de laquelle je souffre.
Si mon chant eût été agréé et bien accueilli par celle qui m’a en dédain, je me flatte d’autant qu’il aurait été connu en maints bons lieux, plus qu’il ne le sera [maintenant].
Triste et marri, mon chant a désormais ainsi pris fin pour toujours jusqu’à ce qu’elle m’approuve par son soutien. C’était mon bien, maintenant c’est un crime, puisqu’elle ne le souffre plus.
Joy m’a fui! Il y a peu, il m’abandonna (ou: ma Dame m’abandonna). Si jamais elle me voulut, maintenant elle m’a en dédain. Pourquoi est-ce que je ne me tue pas, puisque ni prière ni Merce ni attente n’y conquièrent quoi que ce soit ?
Je me dis: “Pourquoi suis-je avili par elle ?” -“Car elle sait que je n’en veux nulle autre, pour cette raison elle me rabaisse.” Je mourrai donc car, affolé, je ne cherche rien de plus.
Comme je suis trahi! Bonne Dame au désir inconstant et au coeur dur! Ah! Je ne juge nulle autre digne de mon amour. Pleine de ruse, vous voudriez que je devienne flasque-endurci ou que je sois coupable!
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Je suis trop téméraire! Dame, mon esprit étourdi m’a fait dire des paroles folles que je tiens pour inconvenantes: j’agis contre moi (=je me nuis). Je suis tant “sorti de mon sens”, que je ne sens pas qui me frappe.
Le tort que je vous ai fait, Dame, et pour lequel vous me dédaignez, est fort peu important. J’en deviens fou! Qui a femme, qu’il soit pendu haut par la nuque.
Dame, humble et sans ruse, votre serf faux-failli vous demande merci.
Mais Pretz et non Sobransa a crû: il sera donc en vous.