Raimbaut d'Orange
Vue livre

Chanson IX

Car vei qe clars

pp. 119–125

CHANSON IX : REMARQUES

vv.1 sv.

La présence de l’adjectif clars à la rime du premier vers de chaque strophe de ce poème, peut poser certains problèmes de traduction, dans la mesure où l’épiphore1 peut se faire à l’aide de motz equívocaz,2 ce qui, vu le contexte, semble bien être le cas ici. Or, les interprétations de Walter T. Pattison ne rendent pas du tout la chose évidente. Dans six cas sur huit, il traduit clars par ‘fine’ (vv.1, 8, 29, 36, 43, 50), une fois par ‘radiant’ (v.22: mos cors es clars, ‘my heart is radiant’), tandis que Ges no m’es clars / ... / est jois (vv.15-17) est rendu par: ‘This joy (...) does not reveal itself’.3

Etant donné que les continuateurs du latin clarus couvrent un champ sémantique assez étendu qui concerne, fondamentalement, “die wahrnemungen zweier Sinne, des Gesichtes und des Gehörs”,4 nous disposons cependant de significations suffisamment diversifiées, nous mettant en mesure de proposer pour chaque cas des traductions plus nuancées.

Dans le premier cas, l’adjectif clars qualifie le chanz dels aucels (vv.1-3), et peut donc se traduire par ‘clair’, au sens de ‘Hellklingend’, c.-à-d. ‘sonore’. Dans sa seconde occurrence,- E’l sols blanc, clars, / veg qe raia (vv.8-9) — clars occupe, à notre sens, une place privilégiée dans le vers. Ce que nous avons ici, c’est de toute évidence une répétition se présentant sous la forme de ce que Patrick Boyde appelle un “binôme”.5 Ces paires, qui peuvent se composer de synonymes, de quasi-synonymes ou d’antonymes, sont sans doute fréquentes en ancien provençal, bien plus d’ailleurs que les énumération ternaires.6 Reste qu’ici ce “binôme” se présente sous la forme d’une asyndète,7 ce qui — comme le souligne Nathaniel B. Smith — est extrêmement rare chez les troubadours.8 Dès lors, s’il est vrai que l’asyndète est une figure de grammaire consistant en la suppression du terme de liaison entre deux mots (propositions, etc...) “afin que leur rapport logique s’impose avec plus d’évidence à la pensée de l’interlocuteur”,9 on est en droit de supposer un tel rapport ici-même, étant entendu que celui-ci ne peut être que quasi-synonymique, voire même synonymique. Blancs et clars qualifiant tous deux sols, nous traduisons clars par “lumineux, brillant”.10 Pour les vv. 15-17, nous suivons Pattison et traduisons par “évident”.11 Le sens de clars dans la quatrième strophe se dégage du principe même de constitution et de structuration de cette strophe, à savoir l’antithèse (grams-lauzens, v.14; plens e voigz, v.25; l’una... l’autra, vv.26-27; mort’e viva, v.28). Le composé antithétique grams-iauzens est relié aux vv.22-23 par aicì, ce qui semble indiquer que nous avons là en ce mot composé comme un résumé de ce qui précède. Si cela est vrai, les vv.22-23 doivent également se présenter sous forme d’antithèse. Tel est en effet le cas, puisque si s’esmaia se traduit par ‘se désole’, clars peut également avoir la signification de ‘joyeux, gai’.12 On remarquera que notre hypothèse est confirmée par un autre élément stylistique: le lien entre 22-23 d’une part et 24 de l’autre est renforcé du fait que nous avons là un chiasme:

clars .......................... s’esmaia grams .......................... iauzens

Dans la cinquième strophe, la présence du verbe caliva13 (v.30), dont le sujet est us volers clars, nous amène tout naturellement à donner à l’adjectif qui nous intéresse le sens de ‘brûlant, ardent’.14 Pour la sixième et la septième strophe où l’on trouve, respectivement, Vostr’ amics clars (v.36) et Que non es clars/ ... / amics (vv.43-45), et où clars est donc employé dans une même distribution (comme qualificatif d’amics), nous pensons que c’est surtout la signification de ‘pur’, au sens de ‘véritable, intègre’15 qui prévaut. Que l’on ait ici deux fois le même sens pour ces mots à la rime, ne nous semble pas tellement impossible, dans ce cas-ci du moins. Dans les deux strophes, en effet, il s’agit du même personnage auquel on se réfère : la première fois (str. VI) pour définir pourquoi l’amics est clars ; la seconde fois (str. VII) pour expliciter dans quelles conditions il ne le serait plus. Ainsi qu’on l’aura remarqué, le rapport entre ces deux strophes ressortit, une fois de plus et comme entre tant d’autres éléments de ce poème, à l’antithèse. En ce qui concerne le dernier clars (v. 50), nous nous situons sans doute dans le même registre que dans les deux strophes précédentes, à la seule différence près que la personne ainsi qualifiée n’est plus l’amant, mais bien la Dame. Signalons à ce propos que, d’après Glynnis M. Cropp, de tels emplois de clars sont assez exceptionnels chez les troubadours16 et se retrouvent principalement lorsqu’il s’agit de décrire les traits physiques de la Dame et non son aspect moral ou son caractère.17 Toutefois, chez Bernard de Ventadour on peut rencontrer un emploi figuré de ce terme, mais dans ce cas précis sa distribution ne correspond en rien à celle de clars dans le vers qui nous occupe.18 Ce qui fait que cet exemple ne peut pas nous aider. En revanche, la distribution de clars dans notre texte (franc cors clars) est analogue à celle que l’on rencontre dans un grand nombre d’expressions similaires évoquant les qualités morales de la Dame : francs cors gentils, vostrè cors gens, vostre cors cortez, cor franc ses vilanatge (Arnaut de Mareuil) ;19 seu cor gen/ aviñen et d’agradatge (Bernard de Ventadour) ;20 lo vostre cor fi, leial, vertadier/ humil e franc, cortes e plazentier; Gens, joves cors, frances e verais (Bertrand de Born) ;21 bel corps benestan, car e just (Guilhem de Cabestanh),22 etc... Partant, nous proposerions de traduire clars, dans ce cas-ci, par ‘loyal’.23

vv.54-55

Pattison traduit les vv.54-55 par : “but Love’s delay will not hurt me if you want me to go on living”.24 La traduction de la forme verbale dan par un futur nous semble hautement improbable. Premièrement de par la forme même du verbe : dan ne peut qu’être une troisième personnes singulier du subjonctif présent de damnar, non un futur. En outre, à traduire de la sorte, on brise le parallélisme qui règne entre les vv.54-55 et 51 (vailla’m Chausimenza): tout comme le poète souhaite que Chausimenza (= ‘indulgence, clémence’)25 vienne à son secours, il espère également que Suffrirs ne lui fasse aucun mal si sa Dame veut qu’il vive. On remarquera aussi qu’à traduire Suffrirs simplement par ‘delay’, Pattison néglige la polysémie inhérente à ce terme et grâce à laquelle “les topiques de l’attente et des souffrances sont étroitement liées”.26

CHANSON IX: TEXTE ET TRADUCTION

Car vei qe clars chanz s’abriva dels aucels, e·l prims fremirs, m’es douz e bels lor auzirs 5. tan qe no sai coisi·m viva sens chantar. Per qe comenz una chansoneta gaia.
E·l sols blancs, clars veg qe raia 10. cautz, greus, secs, durs e ardenz, qe·m frain totz mos bons talens. Mas una voluntatz gaia d’un franc Joi, qe·m mou Dezirs, no vol c’ap flacs volers viva.
15. Ges no m’es clars ni m’esquiva est Jois, don faz lez sospirs, ni sai s’anc mi valc mos dirs ni mi noc; e tem qe·m viva 20. enaisi trop lonjamens l’amors qe·il tenc meja gaia.

[[hand: marginal marks in the gutter beside lines 3 and 18]]

Mos cors es clars e s’esmaia! Aici vauc mestz grams-iauzens, 25. plens e voigz de bel comens, qe l’una meitat es gaia e l’autra m’adorm Cossirs ab voluntat mort’e viva.
C’us volers clars 30. qe·m caliva m’espeing enant en Faillirs! Mostra Temers que Jauzirs val mais al home qe viva qe cort gaugz; per q’espaventz 35. s’altempr’ab voluntat gaia

Puisque je vois que s’élance le chant sonore des oiseaux ainsi que leur délicat bruissement, il m’est si doux et si beau de les entendre chanter que je ne sais comment vivre sans chanter. C’est pourquoi je commence une petite chanson gaie.

Et je vois que rayonne le soleil blanc et brillant [qui est] chaud, intense, sec, dur et ardent et qui réfrène toutes mes bonnes intentions. Mais une volonté gaie d’un Joy noble que Dezir suscite en moi, ne permet pas que je vive avec un vouloir faible.

Le Joy à propos duquel je pousse de légers soupirs ne m’est pas évident du tout et ne me fuit pas, et je ne sais pas si jamais un jour ce que je dis me fut profitable ou nuisible Et je crains que ne vive ainsi trop longuement l’amour mi-gai que je lui porte.

Mon coeur est joyeux et se désole! Ainsi je vais, à moitié triste-joyeux, à la fois plein et dénué de beaux commencements, car l’une moitié est gaie et Cossirs m’orne l’autre de désir mort et vivant.

Car un désir ardent qui me réchauffe me pousse en avant vers Faillirs. Et Temers montre que Jauzirs vaut plus pour celui qui vit que courte joie; c’est pourquoi l’épouvante se tempère de gai désir.

Vostr’amics clars no·us essaia, Dona, ni·us mostra parvens, cor es en vos totz sos sens. 40. Ni sap si l’etz dur’o gaia! Tant vos tem qe·l Descubrirs l’escarz, e no sap com viva.
Que non es clars, ab c’om pliva, 45. amics, ni ab genz mentirs, si non tem so. C’a martirs leu deu venir anz q’el viva! C’om non ama finamenz senes gran temensa gaia.
50. Ai! Francs cors clars! Res veraia! Domna, vailla·m Chausimenz si eu non sui tant sapiens qe·us sapcha, per foudat gaia, 55. dir so qe voil; mas Suffrirs no·m dan si voletz qe viva.

[[hand: large marginal “?” in the gutter beside line 51]]

Domna, ·l meilher res qe viva! De loing ses fuec m’escomprens e·m donas voluntat gaia.
Ai! Dousa res coind’e gaia! Ara·m prosmara·l morirs si no·m das socors com viva.

Dame, votre ami sans tache ne vous aborde pas et ne se montre pas à vous, car tout son sens est en vous. Et il ne sait pas si vous lui êtes dure ou gaie. Il vous craint tellement que Descubrir le sépare [de vous] et qu’il ne sait comment vivre.

Car l’amant n’est pas pur, quoi qu’il jure ou quels que soient ses doux mensonges, s’il ne craint pas cela. Car au martyre il doit venir facilement plutôt que de vivre! En effet, on n’aime pas noblement sans grande crainte joyeuse.

Ah! Noble coeur loyal! Chose véridique! Dame, que Chausimenz* si je ne suis pas si avisé que je ne sache, par gaie folie, dire ce que je veux; mais que Suffrirs ne me blesse pas si vous voulez que je vive.

Dame, la meilleure créature qui vive! De loin, sans feux, tu m’embrases et me donnes gaie volonté.

Ah! Douce créature, gracieuse et gaie! Maintenant la Mort se rapprochera de moi si tu ne me portes pas secours, de façon à ce que je vive.

* me vienne en aide