Raimbaut d'Orange
Vue livre

Chanson IV

Apres mon vers veuilh sempr'ordre

pp. 75–88

CHANSON IV: REMARQUES

v.5

Dans son étude cependant fort documentée et consacrée aux différents termes désignant tant en français qu’en ancien provençal la “femme” et la “fille”, George C.S. Adams ne mentionne nulle part le vocable par.1 Il en va de même chez Glynniss M. Cropp qui, étudiant plus particulièrement le vocabulaire de 23 troubadours de l’époque classique (dont Raimbaut d’Orange!), signale l’emploi des termes domna, ma domna, midons, amigua, amia, druda, ren, cors et loc comme dénominations de la Dame, mais ne relève aucun exemple avec par.2 Il n’en demeure pas moins que ce dernier lexème peut fort bien désigner la “femme”, mais alors avec la signification particulière d’ “épouse”.3 De ce fait, Walter T. Pattison suppose que de la combinaison de l’emploi de par avec l’allusion du v.12 (où le poète dit qu’on ‘ne peut avoir de plaisir en son courtil’, en sa propre demeure) on pourrait supposer que Raimbaut fut marié, quoique’on ne possède aucune preuve de cela. De là que Pattison ajoute immédiatement, et à juste titre d’ailleurs, que “we should scarcely expect an allusion to a wife — and above all such a slighting allusion — in a troubadour poem”.4

Cela semble évident. Pour expliquer l’emploi de par dans ce poème, il est tout à fait inutile de recourir à une telle hypothèse d’ordre référentiel. Remarquons toutefois que par possède au départ le sens de ‘compagnon, compagne’, plus particulièrement dans le cas de couples d’animaux (et surtout d’oiseaux).5 A cet égard, il n’est sans doute pas sans intérêt de constater que l’exemple qu’en donne Raynouard concerne justement la tourterelle et évoque, en outre, la situation même à laquelle Raimbaut fait allusion dans ces vers: Pueys que la tortre a perdut son par, jamays no se ajusta ab autra.6 Ainsi, l’emploi fort rare de par dans un contexte qui se réfère à la Dame, pourrait se justifier tout naturellement par l’influence de l’image de la tourterelle du vers précédent.

v.13-18

Cette strophe apparaît dans tous les mss. en seconde position. Cependant, il est certain que telle n’est pas sa place, dans la mesure où l’on détruirait ainsi le schéma des rimes: le poème est écrit en coblas doblas et les rimes de cette strophe vont de pair avec celles de la strophe qui selon les mss. se trouve en quatrième position (egre-ols et erga-ols). Toutefois, les positions de ces deux strophes sont interchangeables. Pattison, pour sa part, en fait la quatrième strophe du poème étant donné qu’ainsi il lui semble que “the flow of thought is more natural”.7 En effet, la traduction qu’il nous donne de cette strophe justifie cette quatrième position: "She who has made me sad and gay knows that I wish to follow her dictates in this matter more than Solomon and Marcol of the noble deeds and lofty sayings; and whoever puts his faith in such stupids fellows easily falls from a high position into the dust.8 L’idée centrale de la strophe serait donc que le poète désire suivre ce que dit sa Dame et qu’il a plus confiance en elle et en sa sagesse qu’en celle de quiconque; ce qui pourrait en effet être considéré comme une suite logique à ce qui est la strophe III chez Pattison et où le poète commence par dire que parfois il a envie d’abandonner sa Dame mais qu’Amour lui fait à chaque fois comprendre qu’il n’a pas à se plaindre.

Reste que cette traduction appelle quelques remarques importantes. Signalons d’abord que cette interprétation de Pattison impose une assimilation de vol (v.14) à une première personne de l’indicatif présent de voler, alors que celle-ci est normalement: vueilh, vuoilh, vuoill, vqlh....9 Dans les cas où vol est indubitablement une première personne, la forme est soit corrigée par l’éditeur du texte,10 soit contredite par les variantes des autres mss.,11 ce qui manifestement n’est pas le cas ici. D’autre part, la fonction grammaticale de Salomos ni Marcols (qui de toute façon sont des cas sujets dans le texte qui nous occupe) est pour le moins ambiguë dans la traduction de Pattison. En effet, faut-il comprendre: '...elle (...) sait qu’en cette matière je désire plus suivre ses paroles que /ne le veulent/ Salomon et !Marcol...? Mais si cette interprétation respecte les cas du provençal en assignant une fonction sujet à Salomon et !Marcol, elle n’offre en revanche aucun sens satisfaisant. Ou s’agit-il alors de '...elle (...) sait qu’en cette matière je désire plus suivre ses paroles que /celles/ de Salomon et de Marcol...? Ce qui serait plus normal du point de vue du sens, mais grammaticalement incorrect. De même, on pourrait également se demander pourquoi Pattison fait de mais un adverbe modifiant vol, alors que dans tous les mss. il est placé directement auprès de sap et séparé de vol par qui. Remarquons d’ailleurs que cette conjonction suivie d’un adverbe relatif est une pure conjecture de Pattison.12 En outre, et c’est là le noeud du problème, nous ne voyons pas clairement le lien, fût-il ironique, entre de fatz ric ab ditz entegre et les personnages de Salomon et de Marcol, étant donné que dans le dialogue auquel Raimbaut fait allusion “each sententious saying of the wise king is contradicted by Marcol in a witty or sometimes obscene proverb”.13 Ainsi, que l’on prenne de fatz ric ab ditz entegre dans un sens concret ou, au contraire, ironique, cela ne peut s’appliquer de toute façon qu’à un seul des deux personnages: Salomon dans le premier cas, ou Marcol dans l’autre.

A la vue de ces quelques remarques, nous proposerions de reprendre en considération la traduction d’Adolf Kolsen: "Sie (...) versteht für denjenigen, der ihren Wörten folgen will, von edler Tat mit vollkommener Rede mehr als Salomo und Markolf ... ".14 Dans cette traduction, vol reste une troisième personne, la fonction sujet de Salomos ni Marcols est respectée, de même que les leçons des différents mss (qui) n’est pas scindé et est interprété en tant que pronom relatif, datif), tandis que l’adverbe mais modifie non plus vol mais le verbe sap auquel il est accolé, ce qui semble quand même plus logique. D’autre part, la difficulté que l’on rencontrerait chez Pattison à interpréter de fatz ric ab ditz ente gre paraît également résolue, dans la mesure où ces actions et ces paroles se rapportent en première instance à la Dame : pour qui veut la suivre, ma Dame en sait bien plus que Salomon et Marcol en matière d’actions nobles décrites en paroles parfaites.15

Il n’en demeure pas moins que si cette interprétation respecte davantage les exigences grammaticales et syntaxiques du texte, elle n’est pas sans conséquences quant à l’ordre des strophes. En effet, on s’en souviendra, selon l’hypothèse de Pattison il y a une troisième strophe (nos vv.19-24) dans laquelle le poète déclare qu’il pense, sans doute, à en aimer une autre mais qu’Amour l’en empêche en lui disant que d’autres devront également souffrir avant d’être récompensés. Ce qui l’amènerait, tout naturellement, à affirmer dans la strophe suivante que, de toute manière, il vaut mieux obéir à sa Dame qu’à des autorités aussi peu sûres que Salomon ou Marcol. En revanche, selon notre interprétation, le “flow of thoughts” devient le suivant : si ma Dame ne répond pas à mon amour, elle ne doit pas s’attendre à ce que je lui reste éternellement fidèle (st.I) en effet, puisque je ne connais pas la durée de ma vie, je m’en remets à mon coeur, en espérant qu’il me mène vers le bonheur (st.II) ; il est vrai, pour celui qui veut suivre ses paroles, que ma Dame sait mieux parler d’actions nobles que Salomon et Marcol ; mais qui oserait se fier à ceux-là (en d’autres termes, il n’est pas tellement difficile de mieux parler qu’eux) (st. III) ; aussi, je pense souvent à chercher l’amour ailleurs, mais Amour m’en empêche... (st.IV).

q’en dich non es bos pretz saubutz/ mas el faich es puois conogutz/ e pels faitz veno’il dich apres

Encore que l’hypothèse de Rochegude, selon laquelle bretols signifierait ‘váin, trompeur espoir’, soit fort attirante, il est difficile d’y ajouter foi en l’absence de tout élément conclusif.16 Pattison, quant à lui, suppose que bretols s’applique non aux paroles de la Dame mais bien à Salomon et Marcol. Quant à la signification du terme, nous ne sommes pas éloigné de supposer avec lui que “bret (...) might be the base on which it was built”,17 encore que bretol ne puisse être en aucun cas un diminutif de bret.18 Afin de sortir de cette impasse, Pattison propose d’y voir un rapport avec bertal, bertau, d’autant plus, ajoute-t-il, que certains mss. présentent les leçons bertolz (D), Bertols (K) et bercols (N^2) et que l’on a suggéré que bertau venait du nom propre Bertold, Bertald, employé en tant qu’épithète.19 De toute manière, l’étymologie de bret reste incertaine.20 Quoi qu’il en soit, et en dehors de toute question d’étymologie, il n’en demeure pas moins que s’il est vrai que le terme bretol se rencontre, en ancien occitan, uniquement chez Raimbaut, nous avons cependant cette forme catalane brètol citée par Meyer-Lübke et qu’il traduit par ‘Lümmel’.21 En l’absence de toute autre donnée, il nous paraît licite de se fonder sur le sémantisme de ce mot pour traduire le bretols de notre texte.22

v.30

Pour Pattison, som est un adverbe qu’il traduit par ‘flimsy’, se fondant pour ce faire sur l’expression de som en som ‘summarisch’ et sur l’adverbe *somadamen ‘kurz’.23 A cet argument, Pattison ajoute un exemple emprunté au poème IX d’Arnaut Daniel (L’aura amara) où, dit-il, Canello relève au vers 109 le même mot som qu’il considère également comme un adverbe et traduit par ‘lievemente’.24

Commençons par remarquer que dans l’édition de Canello il ne s’agit pas de som mais bien de soma, adjectif et non adverbe.25 En outre, les autres éditeurs d’Arnaut Daniel, tant René Lavaud que Gianluigi Toja, voient en soma non plus un adjectif mais bien un substantif. Et à ce propos, on peut lire chez Toja: "Il Canello legge ententa soma e pensa que soma possa essere aggettivo = superficiale, lieve, o sostantivo = cima (come nella Egli traduce poi alquanto vagamente: ad altra persona ben poco io rivolgo il pensiero. L’Appel, Chrest. Lex., intende esser a soma equivalente a “essere alla fine”; Koschwitz e Lavaud intendono soma come sostantivo. E’ la lezione più convincente e meglio rispondente al contesto.26 Personnellement, le seul exemple de som (employé comme adverbe) que nous ayons pu trouver, est celui cité par Brunel dans son édition des Recettes médicales... Toutefois, cet adverbe a dans ce cas-ci la signification de ‘beaucoup’,27 ce qui est tout à fait à l’opposé de l’hypothèse de Pattison.

Du point de vue du sens, néanmoins, la difficulté ne nous semble pas bien grande, étant donné qu’ainsi ce vers s’explique beaucoup mieux par rapport au contexte: Amour est fragile, mais s’il le veut, il peut ressouder les coeurs sans utiliser de plomb. Quant à moi, il m’a beaucoup trop soudé (st.V); aussi, s’il voulait me délier de mes serments, je m’empresserais d’aimer ailleurs; mais il ne me le permet pas (st.VI).

Il est également intéressant, par ailleurs, de signaler la seconde hypothèse de Pattison, selon laquelle on pourrait éventuellement considérer som “as a semi-Latinized form, the equivalent of either sum or sumus. Although these Latin words correspond to the old Provençal son and en, sem, it would not be unusual for Raimbaut, under pressure of the rhymes to recast them nearer to their original form (...) Then we should have the line Mas — ha mi — soudat trop som, ‘but — Alas! — I am (or we are) soldered to much’”.28 Personnellement, nous y verrions plutôt une première personne qu’une quatrième, formée sur le modèle de l’adjectif possessif : sūm (= sūum) > so, son, som ainsi que tūm (= tūum) > to, ton, tom à côté de sūm (= verbe) > so, son et par conséquent aussi som.29 Toutefois, Pattison interprète ce vers comme suit: “Our love affair has been patched up so many times that it can stand no more mending”.30 Et il ajoute: “This concords with the idea of the whole poem, that Raimbaut, although not yet unfaithful, would like to love someone else than his disdainful lady”. Nous avouons ne pas suivre du tout Pattison dans cette interprétation car s’il en était vraiment ainsi, comment expliquer la fin du poème qui affirme explicitement la fidélité inébranlable du poète à sa Dame ? Sans doute, il évoque plusieurs fois le désir d’en aimer une autre, puisque celle-ci n’a que dédain pour lui, mais à chaque fois ce désir est représenté comme une simple potentialité, une éventualité conditionnelle qui s’exprime à travers les relations syntaxiques du texte, l’emploi des modes ou le sémantisme: mas ges non ai’us de tordar/si’m pert ma par* (st.I,4-5); e sapcha’n guidar dretz fil* (st.II,9); qui vol sos ditz segre (st.III,14); soven pens qu’ailhore mi derga/e pueis Amors ten sa verga... (st IV,19-21 sv.); viatz m’assajer’a volvre/ g’Amors me volges absolvre* (st.VI,31-32)...

Cependant, à partir du dialogue de la st.VII, il n’est absolument plus question d’abandonner la Dame, résolution qui est d’ailleurs manifeste au v.45: Ben ai fol talan, per Crist. Aussi bien, que som soit adverbe et signifie ‘beaucoup’ ou que ce soit une forme verbale, ce qui importe plus c’est le sens que l’on accorde à soudar. Si l’on retient uniquement la signification ‘réparer, arranger’, on en arrive à l’interprétation de Pattison qui, rappelons-le, nous semble contradictoire par rapport au contexte. Pour notre part, nous préférons le sens ‘unir, relier’.

v.43-44

Traduction de Pattison: ‘Indeed I had joy which he takes from me and diminishes because he does not prepare for me my desire". Dans la mesure où dans la strophe précédente il est dit qu’Amour ne pouvait pas enlever au poète ce qu’il n’avait jamais eu (no’t tol so q’anc non agist, v.42), la traduction de Pattison selon laquelle Amour priverait le poète de son gaug est pour le moins paradoxale. En ce qui nous concerne, nous proposerions la traduction suivante: ‘En effet, j’eus de la joie, qui m’entrave et me rabaisse car elle ne m’apprête pas mes désirs’. Ainsi, nous prenons qe pour un cas sujet (avec gaug comme antécédent) plutôt que de recourir, comme le fait Pattison, à Amors qui n’est plus (nommément) exprimé depuis le v.39. D’autre part, nous traduisons le pronom personnel m précédant merma, qui n’apparaît pas dans la version de Pattison (à moins qu’il ne le considère comme un régime indirect). Quant à la traduction de tolre, nous préférons donner à ce verbe le sens d’ ‘entraver’, comme chez Arnaut Daniel,31 plutôt que celui d’ ‘enlever’.

Si cette hypothèse est exacte, nous pourrions également donner cette même signification au verbe tolre du v.39 — et traduire ‘Amors qui me tient triste me garde prisonnier’ — là où Pattison est obligé de supposer un complément d’objet : ‘Love which keep me sad, takes from me [/_ my joy in love ?_7’.32 De cette façon, nous aurions tout au long des vv.39-42 un jeu sur les deux significations de tolre. D’autre part, une telle traduction s’intègre bien dans le contexte: dans la st.VI, le lecteur apprend qu’Amour ne veut pas libérer le poète; le dialogue de la st.VII reprend cette idée au v.39 en ajoutant que c’est de ce fait qu’Amour rend triste le poète et non pas parce qu’il lui enlève quelque chose (le poète doit bien avouer qu’il n’a jamais possédé ce dont il pourrait regretter l’absence; vv.41-42); l’explication de cela est donnée dans la st.VIII: c’est la joie que j’ai eue et qui ne s’est pas réalisée pleinement qui me tient prisonnier.

En fait — et ce malgré l’emploi du terme gaug33 — on a ici l’expression même du topos du joy: le ‘je’ du texte possède et ne possède pas le joy. Il le possède dans la mesure où son amour est sans espoir, car le joy procède de la non-réalisation matérielle de l’amour. Et, tout à la fois, il ne le possède pas dans la mesure où cet amour ne se réalise pas et le fait douter de la réalité, de la plénitude de ce qu’il éprouve. De là, croyons-nous, cette tension exprimée dans l’ambiguïté de tolre — ‘entraver, garder prisonnier’ et, à la fois, ‘enlever’: le poète est prisonnier de sa joie dans la mesure où celle-ci lui semble enlevée parce que non réalisée. C’est là l’impasse fondamentale de la fin’amor qui est, de par le fait-même, génératrice de l’écriture.

v.52

Pattison suppose que le verbe s’esflaujar ait été créé à partir de "flauja, ‘flute; gossip, idle talk’ (...) and has then the meaning ‘to slander, gossip’. Let us not forget that Raimbaut furnishes the only example of flaujar, ‘to flute; to gossip (?)’ (XXI,22).34 Encore que nous n’ayons pu trouver aucun exemple d’ (es)flaujar, avec cette signification-là, chez les troubadours provençaux, nous avons toutefois relevé dans le Französisches Etymologisches Wörterbuch un verbe flauja (limousin) avec le sens de ‘colporter des cancans’, ce qui ne peut que renforcer l’hypothèse de Pattison.35

D’autre part, dans la mesure où l’on a ici un subjonctif (puisqu’il s’agit d’une optative), ne faudrait-il pas dès lors supposer un infinitif esflauir ?36

CHANSON IV: TEXTE ET TRADUCTION

Apres mon vers veuilh sempr’ordre una chanson leu per bordre, en aital rima sotil. Mas ges non ai·us de tordre 5. si·m pert ma par ni·m ten vil, q’ieu vas mon miels no·m apil. Qar ? No sai cant m’ai a viure, per qe mon cors al cor liure; e sapcha·n guidar drets fil 10. mos volers, e non s’ature mas en valen seinhoril, q’om no·s iau de son cortil. Cil qi m’a vout trist-alegre sap mais, qi vol sos ditz segre, 15. qe Salomos ni Marcols de fatz ric ab ditz entegre; e cai leu d’aut en la pols qi·s pliu en aitals bretols. Soven pens q’ailhors mi derga 20. e pueis Amors ten sa verga qe·m n’a ferit de grieus pols, e·m ditz c’ap mals no·m aerga; q’ieu non sui escarnitz sols q’escarnitz fon ia n’Aiols. 25. Qe·m val q’ailhor non puesc creire? Q’anc no frais copa de veire plus tost q’Amors frainh e rom. Mas si·l plaz qe·l mal cor meire il sap lieu soudar ses plom. 30. Mas ha mi soudat trop som. Viatz m’assajer’a volvre s’Amors me volges absolvre; mas, pres en loc de colom, me fai de seschas envolvre 35. qe no·m gic penr’un sol tom, e m’apella per mon nom.

[[hand: left-margin annotations against strophe 2 — “= Pat.”, the ms. sigla “m D I K N²” over “m M”, and “= II Mss”; scattered proofing ticks/crosses in the right margin. The “·n” of sapcha·n (v.9) is a hand-added letter.]]

Après mon vers, je veux sur le champ ourdir une chanson légère pour m’amuser, en une telle rime subtile. Mais que je ne suive jamais les us et coutumes de la tourterelle, de telle sorte que si ma compagne m’abandonne ou me tient pour vil, je néglige de rechercher mon meilleur bien.

Pourquoi ? Je ne sais combien de temps j’ai à vivre, c’est pourquoi je me livre à mon coeur; et que mon désir sache me guider sur le droit chemin et qu’il ne s’arrête point si ce n’est en une seigneurie de valeur, car on ne peut se réjouir en son courtil.

Pour qui veut suivre ce qu’elle dit, celle qui m’a rendu triste et gai en sait plus à propos d’actions nobles [décrites] en paroles parfaites que Salomon ou Marcol; et il tombe facilement de haut dans la poussière celui qui se fie à de tels pauvres hères.

Souvent je pense à m’exalter ailleurs, et puis Amor tient en main sa verge qui m’a frappé d’un coup désagréable et m’ordonne de ne pas m’exalter par de mauvaises actions; car je ne suis pas seul à être outragé puisque sire Aiol le fut déjà.

Que me vaut de ne pouvoir croire ailleurs ? Car jamais coupe de verre ne se brisa plus vite que ne se brise ou se rompt Amors. Mais s’il lui plaît que le coeur malade change, il sait facilement souder sans plomb. Mais moi, il m’a soudé beaucoup trop.

Si Amor voulait me délivrer de mes serments, j’essaierais promptement de me détourner; mais puisqu’il me tient prisonnier comme une colombe, il me fait envelopper de joncs car je ne m’abstiens pas une seule fois de me laisser tomber et il m’appelle par mon nom.

- Mal dic; tainh qe m’en peneda. [[hand: “da” retraced]] - Non! — Per qe? — Mos cors m’o veda. - Amors me tol qe·m ten trist. 40. — Qi·t tol, non cug qe t’o reda. - So·m tol qe plus l’aurai qist. - No·t tol so q’anc non agist Si aic gaug, qe·m tol e·m merma qar mos talenz no·m aserma. 45. Ben ai fol talan, per Crist, qar mos cors miels no s’aferma en lai on faz gen conqist q’en sai on ai mon dan vist. A Dieu prec qe mos precs auja: 50. q’el vueilh e don q’ieu m’en gauja lai on son volgutz amics! Qar ja·l sieus fins cors s’esflauja — [[hand: marginal “= Pos”]] totz autres trop noms plus rics, e non o dic ges enics. 55. Cel Dieus qi fes terr’e aiga, caut e freig, gent clergu’e laiga afol sels qe desabrics. C’ama voluntat veraiga e ab cubertz fals presics 60. fan dan als drutz e destrics. Domna, franca res veraiga, eu que·us sui verai amics a vos mi ren totz antics. Plus qe ja fenis fenics 65. non er q’ieu non si’amics.

Je parle de façon inconvenante; je dois m’en repentir. — Non! — Pourquoi ? — Mon coeur me le défend. — Amor qui me tient triste m’entrave [ou: ... m’enlève ce qui me tient triste] — Ce qu’il t’enlève je ne crois pas qu’il te le rende. — Il m’enlève ce que j’aurai désiré le plus. — Il ne t’enlève pas ce que tu n’as jamais eu.

En effet, j’eus de la joie qui m’entrave et me rabaisse car elle ne m’apprête pas mes désirs. Par le Christ, j’ai un désir bien fou car je ne m’affirme pas mieux là où je fais une noble conquête qu’ici où j’ai vu mon malheur.

Je prie Dieu qu’Il entende ma prière: qu’Il veuille et fasse que je m’en réjouisse là où je suis un ami accepté! Car — que son noble corps ne soit jamais calomnié — tous les autres reçoivent des noms plus nobles, et je ne dis pas cela étant irrité.

Que ce Dieu qui fit la terre et l’eau, le chaud et le froid, les clercs et les laïques, ruine ceux que tu n’abrites pas. Car Il aime volonté sincère et avec leurs racontars faux et secrets, ils apportent malheur et destruction aux fidèles amants.

Dame, noble et véridique créature, moi qui vous suis un vrai ami, à vous je me rends tout “antique” (entièrement ?)

Pas plus que le phénix ne puisse disparaître, il n’adviendra pas non plus que je cesse d’être votre ami.