Raimbaut d'Orange
Vue livre

Chanson VII

Al prim qe·il tim sorz en sus

pp. 109–115

CHANSON VII : REMARQUES

v.10

Dans le ms. on trouve e p dieu ʃi eʃ ben en verʃ, que Pattison lit e per Dieu, si es ben envers et qu’il traduit par “And yet, by Heavens, it is the contrary of good sense”.1 Cette lecture nous semble en effet tout à fait justifiable de par le contexte du poème. Toutefois, on pourrait éventuellement envisager une autre hypothèse. Si l’on conserve la graphie du ms. (en / vers), on pourrait traduire : ‘Et, par Dieu, c’est certes bien en [ces] vers que je n’ose parler dorénavant de celle ...’. Ce qui serait tout aussi justifié. Nous ne croyons cependant pas pouvoir retenir cette hypothèse, dans la mesure où les termes envers, enversa, enverse possèdent, chez Raimbaut d’Orange, une fréquence relativement haute (respectivement 2, 3 et 3)2 et fonctionnent habituellement en tant qu’indices du motif de l’“inversion”.3 Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si sur les 8 occurrences que nous venons de signaler, 6 apparaissent dans la chanson XXXIX, Ar resplan la flors enversa.4 Compte tenu de cela, nous proposerions de conserver ici la lecture de Pattison, tout en traduisant cependant envers par ‘umgekehrt, verkehrt, verdreht’ qui sont précisément les significations qu’accorde Levy aux autres occurrences de ces termes chez Raimbaut.5

v.13

Pattison considère les mots fers et estraig “as two indignantly interpolated epithets hurled at the calumniators in passing”,6 qu’il traduit par ‘the cruel, low-borne people’. En effet, se fondant pour ce faire sur le Supplement Wörterbuch d’Emil Levy, il accorde à estraig la signification de ‘of low birth, bastard’. Continuant sur sa lancée, il postule même l’existence d’un éventuel substantif ayant alors le sens de ‘bastard line, illegitimate offspring’, ce qui pourrait mener, si cela était, à la traduction suivante: ‘those (slanderers) whom I especially wish fierce, unnatural sons’.7 Toutefois, pour séduisante qu’elle soit, cette dernière hypothèse nous semble reposer sur des bases bien trop peu sûres. L’exemple dans lequel Emil Levy relève le mot estraich, estraig, estraït est emprunté à Peire d’Alvernhe: Aquest engres, envers, estraït / Fals e fat, filh d’avols paires / Felo, embronc, sebene, mal fait.8 Levy y donne à estraït, participe passé d’estraire, la signification d’ ‘abstammend’ et se demande si, supprimant la virgule (comme le fait Raynouard9), on ne peut pas considérer envers estraït comme un syntagme au même sens que filh d’avols paires.10 Il ne peut que remarquer, cependant, que dans cette hypothèse, il faudrait supposer un envers adverbe non attesté à ce jour.11

Un envers adverbe lui semblant fort peu probable, Emil Levy conclut en donnant la préférence à la traduction de Zenker que nous venons de citer en note.

En fait, il apparaît donc bien que les interprétations de Pattison — tant la première que la seconde — dépassent, et de loin, la pensée de Levy. Là où ce dernier donne un sens tout-à-fait neutre à estrait (‘abstammend’), Pattison retient pour ce même mot la connotation négative introduite par le contexte (envers... filh d’avols paires...) qui l’accompagne dans cet exemple bien particulier de Peire d’Alvernhe!

Pour notre part, nous admettons ici parfaitement ce sens d’abstammend, d’autant qu’on trouve, également en ancien provençal, un terme voisin — estrat, estraicha — qui, en tant que substantif a le sens d’extrait.12 Il n’est donc absolument pas impossible de supposer l’existence d’un estrait, estraig... (substantif) qui serait alors analogue à l’ancien français estraee, -ache, -asse, extrace, entrace, atraee, attrace, ‘extraction, race, origine, commencement’.13 Cela étant, une connotation négative n’est peut-être — malgré tout ! — pas entièrement étrangère au mot qui nous occupe. C’est du moins ce que l’on pourrait déduire de certains dérivés de extractiare dont, étymologiquement parlant, le rapport avec estraig, estrait est assez évident.14 On en trouvera d’ailleurs des exemples analogues dans Le Trésor du Félibrige — par exemple, estrasasaire, estrassarello, estrassairis, estrassairo, estrasso-biasso, estrasso-braio, estrasso-linqou, estrasso-pan, estrasso-paraulo... — qui, tous, ont des connotations clairement négatives.15

Quoi qu’il en soit, même si estraig, estrait n’avait absolument aucune signification péjorative, il n’en demeure pas moins que si on le considère comme un substantif, fût-ce avec le sens neutre d’ ‘extraction’, l’adjectif qui le qualifie (fers) ne peut que le colorer négativement. Si l’on tient compte, d’autre part, du sens des mots apparentés que nous avons relevés, tant en ancien français qu’en provençal (ancien et moderne), il nous semble que ce ne serait pas trop s’avancer que de traduire le v.13 comme suit: ‘... à propos de cette mauvaise engeance à qui je souhaite le pire’.

v.14

Pattison traduit le mot voigz par ‘unheard’, traduction soutenue par aucun dictionnaire16 et que ne justifie aucunement le contexte. Comme souvent chez Raimbaut d’Orange, nous avons ici aussi un terme renvoyant directement à la pratique poétique. Voigz est en effet employé dans les Leys d’Amors avec un sens “technique” bien défini, pour désigner les chevilles, les mots vides de sens. On peut donc facilement interpréter cet emploi de voigz de la façon suivante: si je ne peux pas chanter ma Dame, ni vitupérer contre les lauzengiers, mon chant sera “vidé” de sa substance, il sera comme une “cheville”, c.-à-d. un “ajustamens de parolas vueias que no fan re cant a la sentensa17”.

v.17

Ters est le participe passé de terzer ‘nettoyer, essuyer’.18 Ceci ne nous mène pas fort loin dans la compréhension de ce vers que Pattison traduit, sans aucune justification, par “How many have they already turned away from love”,19 si ce n’est que terzer peut également avoir la signification de ‘priver de, ôter’.20

v.20

La détermination du sens d’atraig semble poser quelques problèmes. Il existe bien sûr une forme atrach (substantif) signifiant ‘attraction’,21 toutefois, comme le remarque justement Pattison, “what we seem to want here is an adjectival form meaning ‘struck’ (...). No such form can be found, but the past participle of atraire ‘to approach, come near’ may be intented ‘with a blow near at hand’ in keeping with the poet’s phrase ab colp de loing son pres nafratz (XVIII, 41-42), that is, without any actual blow, by means of false gossip”.22 A l’appui de l’hypothèse de Pattison, nous ajouterions que l’on peut aussi trouver pour atraire la signification de ‘donner’,23 ce qui nous permettrait de traduire ici, tout simplement: ‘sans coup donné’.

vv.29sv

Se fondant pour ce faire sur l’édition de Marcabru par J.M.L. Dejeanne, Emil Levy cite les significations suivantes pour le mot rauz: ‘querelle, discussion bruyante, tapage, fracas’; tandis que pour le poème de Raimbaut qui nous occupe, il rappelle la traduction de Carl Appel: ‘un homme riche se fait vite mépriser...’.24 Pattison, quant à lui, traduit par: “A rich man falls quickly into disrepute...”.25 Peut-être n’est-il pas inutile, à ce propos, d’attirer l’attention sur une expression quasi-analogue — mais en ancien français — citée s.v. recusare par le : torner e reus, ‘se troubler, se confondre’.26

CHANSON VII: TEXTE ET TRADUCTION

Al prim qe·il tim sorz en sus e pel cim prim fueill del branquill, s’agues raizon, feir’un bon vers; mas ma dona no vol q’eu chan 5. mais de leis, ni·l ven a talan; e chanz si d’amor non es faig no val plus com ses domna amars. Com a lei non platz, no·n dic plus. Sens es tot [ab que] m’ames ill! [[hand: marginal “MS”]] 10. E, per Dieu, si es ben envers qe non auz chantar derenan de lei vas cui sui voitz d’enjan e cels,cui pietz voil, fers estraig! Er donc oimais voigz mos chantars. 15. Faiziro·l segle de mon us, lauzengier fals de faig volpill! Ai! Cant n’auran ja d’amors ters ab lur chau parlar devinan! Per lur ditz van dommas duptan 20. e an mortz drutz ses colp atraig soven per lur fals devinars. C’ant cist fait mil malvatz per us. [[hand: marginal “MS”]] Camjan de solatz en perilh, qe dizon de tort en travers 25. de cel qe lur er en semblan -“Domn’es vers q’ieu entenda tan...” que·il domna cuig’en tot trasaig qe sos amics l’aia espars. Rics hom torna tost en raüs 30. can sufre c’om se meravill que non s’aussa, mai s’en fait fers de cels que·i venon cortejan. Ges non a colpa cil qu’o fan, qe·l segnier n’es de tot forfaig a cui en coven castiars.

Aussitôt que s’élève le thym vers le haut et [qu’apparaissent] dans la cîme les premières feuilles des branches, si j’avais une motivation, je ferais un bon vers; mais ma Dame ne veut pas que je chante davantage à son sujet et elle ne le désire pas non plus; et si un chant n’est pas fait d’amour, il ne vaut rien de plus qu’aimer sans Dame.

Comme cela ne lui plaît pas, je n’en dis pas plus. C’est chose toute raisonnable, si seulement elle m’aime! Et, par Dieu, il est pourtant bien injuste que je n’ose désormais plus chanter à propos de celle envers qui je suis dépourvu de tromperies et à propos de cette mauvaise engeance à qui je souhaite le pire! Mon chant sera donc désormais vide de sens.

Ils ont exilé de mon usage la vie joyeuse, ces lauzengier faux et lâches en leurs actes! Ah! Combien en auront-ils déjà privés d’amour avec leurs paroles creuses et insinuantes! A cause de ce qu’ils disent, les dames vont doutant et, souvent, par leurs fausses calomnies ils ont causé la mort de fidèles amants, sans coup donné.

Car ceux-là ont rendu un millier de personnes pitoyables par leur usage. Ils changent joie en infortune car ils parlent à tort et à travers de celui qui leur sera dans l’esprit (=de celui qu’ils ont en tête) — “Dame, est-ce vrai que j’entends tant...”, de sorte que la Dame croit tout certainement que son amant l’a dévoilée.

Un homme de haut rang est aussitôt confondu quand il souffre qu’on s’étonne qu’il ne se hausse pas, mais il s’en rend désagréable à ceux qui y viennent pour faire leur cour. Ceux qui le font n’ont certes pas tort, car le seigneur à qui il convient de faire la leçon est tout à fait coupable.