Raimbaut d'Orange

XX Assatz sai d'amor ben parlar

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

  • C Da I K N N2RLRRLRRevue des langues romanes, Montpellier / Paris (revue).Sigles & abréviations →, XX, 130
  • VVenise, Biblioteca Marciana, franc. App. cod. XIArchiv, CII, 186
  • mArchiv, XXXVI, 447
  • ψfragment d'un chansonnier écrit au XIVᵉ siècle en ItalieSt. med., XII, 141. Berenguer de Noy
  • aFlorence, Biblioteca Riccardiana, 2814Romania, LXVII, 507. : J. Anglade, Hommage à M. Pidal, I, 682

Éditions

Raynouard, M., Lexique roman ou Dict. de la langue des troubadours comparée avec les langues romanes, Réimpr. de l’original publié à Paris, 1836 — 45, Heidelberg, Carl Winterverlag, vol. I, p. 324

Rochegude, Henri-Pascal, Le Parnasse occitanien, ou choix de poésies originales des troubadours tirées des manuscrits nationaux, Genève, Slatkine Reprints, 1977, (réimpr. de l’éd. de Toulouse, 1819), p. 49

Mahn, C.A.F., Die Werke der Troubadours, in Provenzalischer Sprache, mit einer Grammatik und einem Wörterbuch, Berlin, Ferd. Dümmlers Verlagsbuchhandlung — Paris, Klincksieck, 1846 — 1853, vol. I, p. 71

Constans, L., “Les manuscrits provençaux de Cheltenham”, dans Revue des Langues Romanes, XIX, 1881, pp. 261 sv. et XX, 1881, pp. 105 sv, p. 45

Anglade, Joseph, Anthologie des troubadours, Paris, De Boccard, 1953, (reproduction de l’éd. de 1927), p. 99

Audiau, Jean, Nouvelle anthologie des troubadours, revue et accompagnée d’un index et d’un glossaire par René Lavaud, Paris, Librairie Delagrave, 1928, 398 pp. (Collection Pallas), p. 107

Jeanroy, Alfred, Anthologie des troubadours (XIIe — XIIIe siècles), éd. refondue. Textes, notes, traductions par J. Boelcke, Paris, Nizet, 1974, (éd. refaite sur celle de Paris, 1927), p. 56

Bertoni, Luigi, Antiche poesie provenzali, Modena, Società tipografica Modenese, 1940, p. 59

de Riquer, Martin, La lírica de los trovadores, t. I : Poetas del Siglo XII, Barcelona, Escuela de Filología, 1948, vol. I, p. 143

Nelli, René — Lavaud, René, Les Troubadours, t. II : Les trésors poétiques de l’Occitanie, Bruges, Desclée de Brouwer, 1966, vol. II, p. 56

Études, commentaires

Roth, Charles, “Local personnel des trains — Quelques réflexions sur l’ambiguïté à propos de Raimbaut d’Orange”, dans Mélanges d’études romanes du moyen âge et de la renaissance offerts à M. Jean Rychner, Strasbourg, Centre de Philologie et de Littérature romanes, 1978, 571 pp. ; pp. 455 — 467, (Travaux de Linguistique et de Littérature, XVI, 1).

Assatz sai d’amor ben parlar

ad ops dels autres amadors.

Mas al mieu pro, que m’es plus car,

non sai ren dire ni comtar.

Qu’a mi non val bes ni lauzors

ni mals-digz ni motz avars.

Mas ar sui vas Amor aitaus:

fis e bos e francs e liaus.

Je sais assez bien parler d’amour au profit des autres amoureux; mais à mon profit, qui m’est plus précieux, je ne sais rien dire ni rien conter. Ni biens ni louanges, ni mauvaises paroles ni mots hostiles ne me servent de rien. Mais, maintenant, je suis ainsi envers Amor: fidèle et bon et franc et loyal.

Per qu’ensenharai ad amar

los autres bos dompneyadors.

E si·n crezon mon essenhar,

far lor a d’amar conquistar

tot aitan cant volran de cors!

E si’oguan pendutz o ars

qui no m’en creira, qar bon laus

n’auran selhs qu’en tenran las claus!

C’est pourquoi j’enseignerai aux autres bons amoureux à aimer. Et s’ils en croient mon enseignement, il leur fera conquérir d’amour autant qu’ils voudront, et rapidement! Et qu’il soit aujourd’hui encore pendu ou brûlé, celui qui ne m’en croira pas, car ceux qui en tiendront les clés en obtiendront grande récompense!

Si voletz dompnas guazanhar,

quan querretz que·s fassan honors

si·us fan avol respos avar,

vos las prenetz a menassar.

E si vos fan respos peiors,

datz lor del ponh ver mieg sas nars!

E si son bravas, siatz braus!

Ab gran mal n’aurai gran repaus.

Si vous voulez conquérir des dames, et si elles vous font réponse mauvaise et hostile quand vous cherchez à ce qu’elles vous fassent honneur, commencez à les menacer. Et si elles vous font réponse pire encore, donnez leur du poing au milieu des narines! Et si elles sont rudes, soyez rudes! Avec grand mal, vous en obtiendrez grand repos.

Ancar vos vuelh mais ensenhar

ab que conquerretz las melhors:

Ab mals digz et ab lag chantar

que fassatz tut, et ab vanar;

e que honretz las sordeyors,

per lor anctas las levetz pars,

e que guardetz vostre ostaus

que non semblon gleisas ni naus.

Je veux vous enseigner plus encore, avec quoi vous conquerrez les meilleures: que vous fassiez tout avec de mauvaises paroles, de laids chants et en vous vantant; et que vous honoriez les pires, et que vous en fassiez vos compagnes en vertu de leurs actions honteuses, et que vous vous gardiez que vos maisons ressemblent à des églises ou à des navires!

Ab aisso n’auretz pro, so·m par.

Mas ieu·m tenrai d’autras colors,

per so quar no·m agrad’amar.

Que ja mais no·m vuelh castiar

que s’eron totas mas serors!

Per so lor serai fis e cars,

humils e simples e leyaus,

dous, amoros, fis e coraus

Ainsi vous en tirerez profit, ce me semble. Mais moi, je me parerai d’autres couleurs, parce qu’il ne m’est pas agréable d’aimer. Car certes, je ne veux pas plus me corriger que si elles étaient toutes mes soeurs! Pour cette raison, je leur serai fidèle et cher, humble et simple et loyal, doux, amoureux, parfait et sincère.

Mas d’aisso·us sapchatz ben gardar,

que so qu’ie·n farai er folhors!

Non fassatz ver que nesci par.

Mas so qu’ieu ensenh tenetz car,

si non voletz sofrir dolors

ab penas e ab loncs plorars!

Qu’aissi lor for’envers e maus

si mais n’agrades lor ostaus.

Mais sachez bien vous garder de tout cela, car ce que j’en ferai, moi, est folie! Ne faites pas, en vérité, ce qui semble sot, mais tenez cher ce que je vous enseigne, si vous ne voulez pas souffrir de douleurs avec peine et longs pleurs. Car je leur serais aussi opposé et mauvais (envers ces dames) si leurs demeures me plaisaient davantage.

Mas per so·m puesc segurs guabar

qu’ieu, et es mi grans deshonors,

non am ren, ni sai qu’es enquar !

Mas mon Anel am, que·m ten clar,

quar fon el det... ar son trop sors!

Lengua, non mais! que trop parlars

fai piegz que pechatz criminaus.

Per qu’ieu·m tenrai mon cor enclaus

Mais pour cela je peux me moquer en toute sécurité car, et ce m’est un grand déshonneur, je n’aime rien ni ne sais, en outre, ce que c’est! Mais j’aime mon Anel qui me tient gai, car il [me] fut au doigt... maintenant je suis trop exalté! Langue, rien de plus! car trop parler est plus grave que péché mortel; et c’est pourquoi je tiendrai mon coeur enclos.

Mas be·l sabra mos belhs Jocglars.

Qu’ilh val tant e m’es tan coraus,

que ja de lieys no·m venra maus

Mais bien le saura mon beau Jocglars. Car elle (= Anel) vaut tant et m’est si sincère que certes jamais mal ne me viendra d’elle.

E mos vers tenra, qu’era·l paus,

A Rodes, don son naturaus.

Et elle tiendra mon vers à Rodez, dont je suis natif, car maintenant je le termine.

CHANSON XX  : REMARQUES.

v.4

Il est curieux de constater que pratiquement tous les traducteurs et éditeurs de ce poème ont négligé de traduire comtar, faisant ainsi fi de la “Synonymendopplung” présente dans ce vers: non sai ren dire ni comtar.1 Ainsi, on trouve dans l’anthologie de Jean Audiau, de même que dans celle de Jeanroy ou Nelli et Lavaud: “Je ne sais plus dire un (seul) mot”; et chez Pattison: “I don’t know how to say anything”.2 La chose est d’autant moins compréhensible, que la traduction de comtar ne pose aucun problème: ‘compter’ ou ‘conter, raconter’.3

v.6

Motz avars est en effet à traduire par ‘mots hostiles’, ‘paroles mordantes’,4 et non par “insolences échappées à ma colère” comme le fait Jeanroy.5 On remarquera d’ailleurs que de cette façon Jeanroy ne tient pas compte, une fois de plus, du texte où il y a cependant de nouveau une série synonymique: mals digz ... motz avars.

vv.7-10

Sans doute, il y a de là strophe I à II “an overflow of thought” comme le dit Pattison.6 Toutefois, il n’y a pas lieu pour cela de faire des vv.9-10 une consécutive auprès des vv. 7-8 et ce d’autant que la locution conjonctive introduisant une telle proposition est normalement (tan, si...) ...que et non (aitaus) ... per que.7 Dès lors, on peut fort bien mettre un point après liaus et séparer les deux strophes syntaxiquement. Le lien logique, qui existe, est suffisamment exprimé par per que (= 'C’est pourquoi...)

v.53

Alfred Jeanroy traduit ar son trop sors par “Mais, je m’aventure trop”;8 Audiau, par “Mais je suis trop bavard”9 et Pattison par “now sound, you come forth too much”.10 Pourquoi ne pas prendre sors pour un participe passé de sorzer et son pour une première personne d’esser? Cela nous donnerait une traduction parfaitement valable dans ce contexte-ci: ‘Maintenant, je suis trop exalté’.11 Remarquons qu’il est d’autant plus étonnant que Pattison n’ait pas pensé à cette solution, que dans son interprétation il a également recours à sorzer, mais pour faire de sors une deuxième personne de l’indicatif présent.

CHANSON XX : TEXTE ET TRADUCTION

Assatz sai d’amor ben parlar ad ops dels autres amadors. Mas al mieu pro, que m’es plus car, non sai ren dire ni comtar. 5. Qu’a mi non val bes ni lauzors ni mals-digz ni motz avars. Mas ar sui vas Amor aitaus: fis e bos e francs e liaus. Per qu’ensenharai ad amar 10. los autres bos dompneyadors. E si·n crezon mon essenhar, far lor a d’amar conquistar tot aitan cant volran de cors! E si’oguan pendutz o ars 15. qui no m’en creira, qar bon laus n’auran selhs qu’en tenran las claus! Si voletz dompnas guazanhar, quan querretz que·s fassan honors si·us fan avol respos avar, 20. vos las prenetz a menassar. E si vos fan respos peiors, datz lor del ponh ver mieg sas nars! E si son bravas, siatz braus! Ab gran mal n’aurai gran repaus. 25. Ancar vos vuelh mais ensenhar ab que conquerretz las melhors: Ab mals digz et ab lag chantar que fassatz tut, et ab vanar; e que honretz las sordeyors, per lor anctas las levetz pars, e que guardetz vostre ostaus que non semblon gleisas ni naus.

Je sais assez bien parler d’amour au profit des autres amoureux; mais à mon profit, qui m’est plus précieux, je ne sais rien dire ni rien conter. Ni biens ni louanges, ni mauvaises paroles ni mots hostiles ne me servent de rien. Mais, maintenant, je suis ainsi envers Amor: fidèle et bon et franc et loyal.

C’est pourquoi j’enseignerai aux autres bons amoureux à aimer. Et s’ils en croient mon enseignement, il leur fera conquérir d’amour autant qu’ils voudront, et rapidement! Et qu’il soit aujourd’hui encore pendu ou brûlé, celui qui ne m’en croira pas, car ceux qui en tiendront les clés en obtiendront grande récompense!

Si vous voulez conquérir des dames, et si elles vous font réponse mauvaise et hostile quand vous cherchez à ce qu’elles vous fassent honneur, commencez à les menacer. Et si elles vous font réponse pire encore, donnez leur du poing au milieu des narines! Et si elles sont rudes, soyez rudes! Avec grand mal, vous en obtiendrez grand repos.

Je veux vous enseigner plus encore, avec quoi vous conquerrez les meilleures: que vous fassiez tout avec de mauvaises paroles, de laids chants et en vous vantant; et que vous honoriez les pires, et que vous en fassiez vos compagnes en vertu de leurs actions honteuses, et que vous vous gardiez que vos maisons ressemblent à des églises ou à des navires!

Ab aisso n’auretz pro, so·m par. Mas ieu·m tenrai d’autras colors, 35. per so quar no·m agrad’amar. Que ja mais no·m vuelh castiar que s’eron totas mas serors! Per so lor serai fis e cars, humils e simples e leyaus, 40. dous, amoros, fis e coraus Mas d’aisso·us sapchatz ben gardar, que so qu’ie·n farai er folhors! Non fassatz ver que nesci par. Mas so qu’ieu ensenh tenetz car, 45. si non voletz sofrir dolors ab penas e ab loncs plorars! Qu’aissi lor for’envers e maus si mais n’agrades lor ostaus. Mas per so·m puesc segurs guabar 50. qu’ieu, et es mi grans deshonors, non am ren, ni sai qu’es enquar ! Mas mon Anel am, que·m ten clar, quar fon el det... ar son trop sors! Lengua, non mais! que trop parlars 55. fai piegz que pechatz criminaus. Per qu’ieu·m tenrai mon cor enclaus Mas be·l sabra mos belhs Jocglars. Qu’ilh val tant e m’es tan coraus, que ja de lieys no·m venra maus 60. E mos vers tenra, qu’era·l paus, A Rodes, don son naturaus.

Ainsi vous en tirerez profit, ce me semble. Mais moi, je me parerai d’autres couleurs, parce qu’il ne m’est pas agréable d’aimer. Car certes, je ne veux pas plus me corriger que si elles étaient toutes mes soeurs! Pour cette raison, je leur serai fidèle et cher, humble et simple et loyal, doux, amoureux, parfait et sincère.

Mais sachez bien vous garder de tout cela, car ce que j’en ferai, moi, est folie! Ne faites pas, en vérité, ce qui semble sot, mais tenez cher ce que je vous enseigne, si vous ne voulez pas souffrir de douleurs avec peine et longs pleurs. Car je leur serais aussi opposé et mauvais (envers ces dames) si leurs demeures me plaisaient davantage.

Mais pour cela je peux me moquer en toute sécurité car, et ce m’est un grand déshonneur, je n’aime rien ni ne sais, en outre, ce que c’est! Mais j’aime mon Anel qui me tient gai, car il [me] fut au doigt... maintenant je suis trop exalté! Langue, rien de plus! car trop parler est plus grave que péché mortel; et c’est pourquoi je tiendrai mon coeur enclos.

Mais bien le saura mon beau Jocglars. Car elle (= Anel) vaut tant et m’est si sincère que certes jamais mal ne me viendra d’elle.

Et elle tiendra mon vers à Rodez, dont je suis natif, car maintenant je le termine.

CHANSON XX  : REMARQUES.

v.4

Il est curieux de constater que pratiquement tous les traducteurs et éditeurs de ce poème ont négligé de traduire comtar, faisant ainsi fi de la “Synonymendopplung” présente dans ce vers: non sai ren dire ni comtar.1 Ainsi, on trouve dans l’anthologie de Jean Audiau, de même que dans celle de Jeanroy ou Nelli et Lavaud: “Je ne sais plus dire un (seul) mot”; et chez Pattison: “I don’t know how to say anything”.2 La chose est d’autant moins compréhensible, que la traduction de comtar ne pose aucun problème: ‘compter’ ou ‘conter, raconter’.3

v.6

Motz avars est en effet à traduire par ‘mots hostiles’, ‘paroles mordantes’,4 et non par “insolences échappées à ma colère” comme le fait Jeanroy.5 On remarquera d’ailleurs que de cette façon Jeanroy ne tient pas compte, une fois de plus, du texte où il y a cependant de nouveau une série synonymique: mals digz ... motz avars.

1Pour ce procédé, voir supra, chanson I, note au v.1.

2Voir Alfred JEANROY, Anthologie des troubadours (XIIe-XIIIe siècles), éd.refondue. Textes, notes, traductions par J.BOELCKE, Paris, Nizet, 1974 (éd.refaite sur celle de Paris, 1927), p.144; Jean AUDIAU, Nouvelle anthologie des troubadours, Paris, Librairie Delagrave, 1928, p.107; René NELLI et René LAVAUD, Les Troubadours (II). Le trésor poétique de l’Occitanie, Bruges, Desclée de Brouwer, 1965, p.56; RO, p.134.

3Voir LR, t.I, p.464; PDL, p.87; voir aussi les traductions dans Joseph ANGLADE, Anthologie des troubadours, Paris, de Boccard, 1953 (reproduction de l’éd. de1927), p.99; Martín DE RIQUER, La Lírica de los trovadores. Antologia comentada, Barcelona, Escuela de filología, 1948, t.I: Poetas del siglo XII, p.143.

4RO et R.NELLI et R.LAVAUD, loc.cit.

5A.JEANROY, loc.cit.

223.

vv.7-10

Sans doute, il y a de là strophe I à II “an overflow of thought” comme le dit Pattison.1 Toutefois, il n’y a pas lieu pour cela de faire des vv.9-10 une consécutive auprès des vv. 7-8 et ce d’autant que la locution conjonctive introduisant une telle proposition est normalement (tan, si...) ...que et non (aitaus) ... per que.2 Dès lors, on peut fort bien mettre un point après liaus et séparer les deux strophes syntaxiquement. Le lien logique, qui existe, est suffisamment exprimé par per que (= 'C’est pourquoi...)

v.53

Alfred Jeanroy traduit ar son trop sors par “Mais, je m’aventure trop”;3 Audiau, par “Mais je suis trop bavard”4 et Pattison par “now sound, you come forth too much”.5 Pourquoi ne pas prendre sors pour un participe passé de sorzer et son pour une première personne d’esser? Cela nous donnerait une traduction parfaitement valable dans ce contexte-ci: ‘Maintenant, je suis trop exalté’.6 Remarquons qu’il est d’autant plus étonnant que Pattison n’ait pas pensé à cette solution, que dans son interprétation il a également recours à sorzer, mais pour faire de sors une deuxième personne de l’indicatif présent.

1RO, p.137.

2Voir e.a. ANG, p.369.

3A.JEANROY, ouv.cité, p.145; voir aussi J.ANGLADE, ouv.cité, p.102.

4J.AUDIAU, ouv.cité, p.110; voir aussi R.NELLI et R.LAVAUD, ouv.cité, p.59.

5RO, p.135.

6Pour la signification de sorzer, voir e.a. PDL, p.352. On pourrait nous faire l’objection que notre traduction ne diffère pas essentiellement de celles des autres (Pattison mis à part). Il reste que tous insistent sur l’aspect langagier de la transgression (le meilleur exemple étant la traduction de Nelli et Lavaud: “Chut !”. Selon notre interprétation, la transgression est d’ordre psychologique et préalable à l’éventuelle faute “de langue”.

224.

CHANSON XX : TEXTE ET TRADUCTION

Assatz sai d’amor ben parlar ad ops dels autres amadors. Mas al mieu pro, que m’es plus car, non sai ren dire ni comtar. 5. Qu’a mi non val bes ni lauzors ni mals-digz ni motz avars. Mas ar sui vas Amor aitaus: fis e bos e francs e liaus. Per qu’ensenharai ad amar 10. los autres bos dompneyadors. E si·n crezon mon essenhar, far lor a d’amar conquistar tot aitan cant volran de cors! E si’oguan pendutz o ars 15. qui no m’en creira, qar bon laus n’auran selhs qu’en tenran las claus! Si voletz dompnas guazanhar, quan querretz que·s fassan honors si·us fan avol respos avar, 20. vos las prenetz a menassar. E si vos fan respos peiors, datz lor del ponh ver mieg sas nars! E si son bravas, siatz braus! Ab gran mal n’aurai gran repaus. 25. Ancar vos vuelh mais ensenhar ab que conquerretz las melhors: Ab mals digz et ab lag chantar que fassatz tut, et ab vanar; e que honretz las sordeyors, per lor anctas las levetz pars, e que guardetz vostre ostaus que non semblon gleisas ni naus.

Je sais assez bien parler d’amour au profit des autres amoureux; mais à mon profit, qui m’est plus précieux, je ne sais rien dire ni rien conter. Ni biens ni louanges, ni mauvaises paroles ni mots hostiles ne me servent de rien. Mais, maintenant, je suis ainsi envers Amor: fidèle et bon et franc et loyal.

C’est pourquoi j’enseignerai aux autres bons amoureux à aimer. Et s’ils en croient mon enseignement, il leur fera conquérir d’amour autant qu’ils voudront, et rapidement! Et qu’il soit aujourd’hui encore pendu ou brûlé, celui qui ne m’en croira pas, car ceux qui en tiendront les clés en obtiendront grande récompense!

Si vous voulez conquérir des dames, et si elles vous font réponse mauvaise et hostile quand vous cherchez à ce qu’elles vous fassent honneur, commencez à les menacer. Et si elles vous font réponse pire encore, donnez leur du poing au milieu des narines! Et si elles sont rudes, soyez rudes! Avec grand mal, vous en obtiendrez grand repos.

Je veux vous enseigner plus encore, avec quoi vous conquerrez les meilleures: que vous fassiez tout avec de mauvaises paroles, de laids chants et en vous vantant; et que vous honoriez les pires, et que vous en fassiez vos compagnes en vertu de leurs actions honteuses, et que vous vous gardiez que vos maisons ressemblent à des églises ou à des navires!

225.
Ab aisso n’auretz pro, so·m par. Mas ieu·m tenrai d’autras colors, 35. per so quar no·m agrad’amar. Que ja mais no·m vuelh castiar que s’eron totas mas serors! Per so lor serai fis e cars, humils e simples e leyaus, 40. dous, amoros, fis e coraus Mas d’aisso·us sapchatz ben gardar, que so qu’ie·n farai er folhors! Non fassatz ver que nesci par. Mas so qu’ieu ensenh tenetz car, 45. si non voletz sofrir dolors ab penas e ab loncs plorars! Qu’aissi lor for’envers e maus si mais n’agrades lor ostaus. Mas per so·m puesc segurs guabar 50. qu’ieu, et es mi grans deshonors, non am ren, ni sai qu’es enquar ! Mas mon Anel am, que·m ten clar, quar fon el det... ar son trop sors! Lengua, non mais! que trop parlars 55. fai piegz que pechatz criminaus. Per qu’ieu·m tenrai mon cor enclaus Mas be·l sabra mos belhs Jocglars. Qu’ilh val tant e m’es tan coraus, que ja de lieys no·m venra maus 60. E mos vers tenra, qu’era·l paus, A Rodes, don son naturaus.

Ainsi vous en tirerez profit, ce me semble. Mais moi, je me parerai d’autres couleurs, parce qu’il ne m’est pas agréable d’aimer. Car certes, je ne veux pas plus me corriger que si elles étaient toutes mes soeurs! Pour cette raison, je leur serai fidèle et cher, humble et simple et loyal, doux, amoureux, parfait et sincère.

Mais sachez bien vous garder de tout cela, car ce que j’en ferai, moi, est folie! Ne faites pas, en vérité, ce qui semble sot, mais tenez cher ce que je vous enseigne, si vous ne voulez pas souffrir de douleurs avec peine et longs pleurs. Car je leur serais aussi opposé et mauvais (envers ces dames) si leurs demeures me plaisaient davantage.

Mais pour cela je peux me moquer en toute sécurité car, et ce m’est un grand déshonneur, je n’aime rien ni ne sais, en outre, ce que c’est! Mais j’aime mon Anel qui me tient gai, car il [me] fut au doigt... maintenant je suis trop exalté! Langue, rien de plus! car trop parler est plus grave que péché mortel; et c’est pourquoi je tiendrai mon coeur enclos.

Mais bien le saura mon beau Jocglars. Car elle (= Anel) vaut tant et m’est si sincère que certes jamais mal ne me viendra d’elle.

Et elle tiendra mon vers à Rodez, dont je suis natif, car maintenant je le termine.

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