Chanson XX
Assatz sai d'amor ben parlar
pp. 223–226
CHANSON XX : REMARQUES.
v.4
Il est curieux de constater que pratiquement tous les traducteurs et éditeurs de ce poème ont négligé de traduire comtar, faisant ainsi fi de la “Synonymendopplung” présente dans ce vers: non sai ren dire ni comtar.1 Ainsi, on trouve dans l’anthologie de Jean Audiau, de même que dans celle de Jeanroy ou Nelli et Lavaud: “Je ne sais plus dire un (seul) mot”; et chez Pattison: “I don’t know how to say anything”.2 La chose est d’autant moins compréhensible, que la traduction de comtar ne pose aucun problème: ‘compter’ ou ‘conter, raconter’.3
v.6
Motz avars est en effet à traduire par ‘mots hostiles’, ‘paroles mordantes’,4 et non par “insolences échappées à ma colère” comme le fait Jeanroy.5 On remarquera d’ailleurs que de cette façon Jeanroy ne tient pas compte, une fois de plus, du texte où il y a cependant de nouveau une série synonymique: mals digz ... motz avars.
vv.7-10
Sans doute, il y a de là strophe I à II “an overflow of thought” comme le dit Pattison.6 Toutefois, il n’y a pas lieu pour cela de faire des vv.9-10 une consécutive auprès des vv. 7-8 et ce d’autant que la locution conjonctive introduisant une telle proposition est normalement (tan, si...) ...que et non (aitaus) ... per que.7 Dès lors, on peut fort bien mettre un point après liaus et séparer les deux strophes syntaxiquement. Le lien logique, qui existe, est suffisamment exprimé par per que (= 'C’est pourquoi...)
v.53
Alfred Jeanroy traduit ar son trop sors par “Mais, je m’aventure trop”;8 Audiau, par “Mais je suis trop bavard”9 et Pattison par “now sound, you come forth too much”.10 Pourquoi ne pas prendre sors pour un participe passé de sorzer et son pour une première personne d’esser? Cela nous donnerait une traduction parfaitement valable dans ce contexte-ci: ‘Maintenant, je suis trop exalté’.11 Remarquons qu’il est d’autant plus étonnant que Pattison n’ait pas pensé à cette solution, que dans son interprétation il a également recours à sorzer, mais pour faire de sors une deuxième personne de l’indicatif présent.
CHANSON XX: TEXTE ET TRADUCTION
Je sais assez bien parler d’amour au profit des autres amoureux; mais à mon profit, qui m’est plus précieux, je ne sais rien dire ni rien conter. Ni biens ni louanges, ni mauvaises paroles ni mots hostiles ne me servent de rien. Mais, maintenant, je suis ainsi envers Amor: fidèle et bon et franc et loyal.
C’est pourquoi j’enseignerai aux autres bons amoureux à aimer. Et s’ils en croient mon enseignement, il leur fera conquérir d’amour autant qu’ils voudront, et rapidement! Et qu’il soit aujourd’hui encore pendu ou brûlé, celui qui ne m’en croira pas, car ceux qui en tiendront les clés en obtiendront grande récompense!
Si vous voulez conquérir des dames, et si elles vous font réponse mauvaise et hostile quand vous cherchez à ce qu’elles vous fassent honneur, commencez à les menacer. Et si elles vous font réponse pire encore, donnez leur du poing au milieu des narines! Et si elles sont rudes, soyez rudes! Avec grand mal, vous en obtiendrez grand repos.
Je veux vous enseigner plus encore, avec quoi vous conquerrez les meilleures: que vous fassiez tout avec de mauvaises paroles, de laids chants et en vous vantant; et que vous honoriez les pires, et que vous en fassiez vos compagnes en vertu de leurs actions honteuses, et que vous vous gardiez que vos maisons ressemblent à des églises ou à des navires!
Ainsi vous en tirerez profit, ce me semble. Mais moi, je me parerai d’autres couleurs, parce qu’il ne m’est pas agréable d’aimer. Car certes, je ne veux pas plus me corriger que si elles étaient toutes mes soeurs! Pour cette raison, je leur serai fidèle et cher, humble et simple et loyal, doux, amoureux, parfait et sincère.
Mais sachez bien vous garder de tout cela, car ce que j’en ferai, moi, est folie! Ne faites pas, en vérité, ce qui semble sot, mais tenez cher ce que je vous enseigne, si vous ne voulez pas souffrir de douleurs avec peine et longs pleurs. Car je leur serais aussi opposé et mauvais (envers ces dames) si leurs demeures me plaisaient davantage.
Mais pour cela je peux me moquer en toute sécurité car, et ce m’est un grand déshonneur, je n’aime rien ni ne sais, en outre, ce que c’est! Mais j’aime mon Anel qui me tient gai, car il [me] fut au doigt... maintenant je suis trop exalté! Langue, rien de plus! car trop parler est plus grave que péché mortel; et c’est pourquoi je tiendrai mon coeur enclos.
Mais bien le saura mon beau Jocglars. Car elle (= Anel) vaut tant et m’est si sincère que certes jamais mal ne me viendra d’elle.
Et elle tiendra mon vers à Rodez, dont je suis natif, car maintenant je le termine.