Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXI Ben s'eschai q'en bona cort

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

A : Studj, III, 101; Archiv, XXXIII, 435 a : RLR, XLV, 14 + BA, 71. β : Raimon Vidal, So fo el temps, éd. M. Cornicelius, vv. 80-100.

Éditions & études

Rv0, 26. V. Crescini, Atti del R. Istituto Veneto, LXXXVI, 1236. RO, 138.

3. Études et commentaires...

K. Lewent, ZFSL, LII, 156-7. A. L. Schwarzschild, Med. Aev., XXII, 127. A. H. Schutz, MLN, 420. Ch. Roth, 464.

Ben s’eschai q’en bona cort

chan qui chantar sap:

e ieu atendrai mon gap

don mi tenrai plus lort.

Car sabran li sec e·il sort

q’ieu n’aurai pretz, qui q’en jap!

dels vint qe serem el trap.

Il convient bien qu’en bonne cour chante celui qui sait chanter: et moi, j’accomplirai mon gap, ce dont je me considérerai comme encore plus bête. Car les aveugles et les sourds sauront que, des vingt qui seront dans la tente, moi j’en aurai le prix, quel que soit celui qui jappe à ce propos!

Donc, lendeman del beort,

levarai el cap

la gran corona de drap.

An Mita ab lo nas cort!

E qui l’apella dreich bort,

lau que la lenga l’arap

que mais fols motz no·ill escap!

Donc, le lendemain du concours, je porterai sur la tête la couronne de drap. Que Mita aille avec le nez court! Et que celui qui appelle cela mauvaise justice, je décide qu’on lui arrache la langue, de sorte que plus jamais de folles paroles ne lui échappent!

Aissi ai bastit en gaug

mon cor nou e fresc,

c’ades sort e saill e tresc,

si q’apena veig ni aug.

E sapcha·l donz de Talaug

q’ieu non sui cel que paresc,

q’en autre sen m’entrebesc!

J’ai bâti (=fondé) mon coeur nouveau et frais de telle sorte sur la joie, qu’aussitôt je sors et saute et danse, de telle façon que c’est à peine si je vois et si j’entends. Et que le seigneur de Talaug sache que je ne suis pas celui que je parais, car c’est en un autre sens que je m’applique.

E qui·s vol, corn, crit e flaug

d’amor, pos ieu cresc

sobre totz. C’als q’en fol pesc!

q’eu am des Luc tro ad Aug

la genssor. E m’en pelaug

tot hom c’autr’a, per fadesc:

gau leu ab lieis en paresc!

Et que corne, crie et joue de la flûte à propos d’amour celui qui le désire, puisque je m’élève au-dessus de tous. C’est que je pêche autrement qu’un fou, puisque j’aime la plus gracieuse qui soit de Luc à Auch! Et j’en méprise tout homme qui en a (=aime) une autre, par folie: par elle (=ma Dame), la joie paraît facilement!

Per Midonz ai cor estout

et umil e baut!

C’ar s’a lieis non fos d’azaut,

ieu m’estera en luoc d’un vout:

que d’als non pensera mout

mas manjera e tengra·m chaut

et agra nom Raembaut!

E qui vol aprenre, escout

d’amar ben cum saut!

Eu saill plus que nuill hom aut.

E·l janglos saill per so mout,

sol que s’apil e s’acout:

cuig’ab lausenjar d’espaut

dir so don ma dompna faut.

Ma chanssos no vuoill que saut

mas per celz de cui m’azaut.

Per enseignamen m’azaut

de moutz qe·m fan de lur chaut.

Joglars, per qe·m desazaut ?

Ma dompna e vos mi faitz baut.

Grâce à Midonz, j’ai le coeur rempli d’orgueil et humble et joyeux! Car si je ne lui étais pas agréable, je serais en un lieu voûté (= en une cellule de moine): car je ne penserais pas beaucoup à autre chose, mais je mangerais et me tiendrais chaud et aurais nom Raimbaut!

Et que celui qui veut apprendre, qu’il écoute comme je saute bien par amour! Je saute plus haut que nul homme. Et le bavard se met fort en campagne pour cela, pourvu qu’il puisse s’appuyer et s’accouder: il s’imagine dire avec calomnie épouvantable ce dont ma Dame pourrait ne pas tenir sa parole.

Je ne veux pas que ma chanson s’élance, sauf pour ceux auprès de qui je trouve plaisir. Par ma bonne éducation, je trouve plaisir auprès de bien des gens qui me rendent gai.

Joglars, pourquoi n’ai-je point de plaisir ? Ma Dame et vous me rendez joyeux.