Raimbaut d'Orange

Les chansons

XIX Amors, cum er ? Que faray ?

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

A : Studj, III, 94. C : MG, 357. D : Est., 88. E : — I : MG, 621 K : — Mo : — No : Archiv, CII, 185. d : -

Éditions & études

Rv0, 23 R0, 131.

3. Etudes, commentaires...

L.A. Schwarzschild, Med. Aev., XXII, 128. F.M. Chambers, RPh, VIT, 235. PAT, 175-6-7.

Amors, cum er ? Que faray ?

Morrai frescx, joves e sas

enaissi dins vostras mas ?

Oc! Murir! Si·m pliu per vos,

ades mi pleu pauc Mos Pros.

E totz temps, tan cum ieu viva,

cum que m’en an, m’i pliuray.

Amor, comment est-ce que ce sera ? Que ferai-je ? Mourrai-je ainsi, frais, jeune et sain, entre vos mains ? Oui! Mourir! Si j’ai confiance en vous, aussitôt Mos Pros (Mon Avantage=ma Dame) me garantit peu (=moins ?). Et tout le temps, aussi longtemps que je vivrai, quelle que soit la façon dont les choses m’arrivent (= quoi qu’il m’arrive), je m’engagerai là (= je resterai lié à elle).

Per qu’ieu fauc avol essai

pos aissi vos suy humas.

Qu’en feyratz s’ie·us fos trefus,

mals e felhs ez ergulhos ?

Fora·n plus aventuros !

Oc! So·m par, pos ar esquiva

m’es, quar ves vos franc cor ay.

C’est pourquoi je fais une mauvaise entreprise quand je suis ainsi aimable envers vous. Qu’en feriez-vous si j’étais perfide, mauvais, félon et orgueilleux envers vous ? J’en serais plus heureux! Oui! C’est ce qu’il me semble, puisque maintenant elle m’est peu accueillante alors que j’ai noble coeur envers vous.

Ades mi datz plus d’esmay

on mielhs suy ves vos sertas.

E fauc hi ben que vilas

quar per mal suy amoros.

Mas no say esser anctos

vas vos, qu’ades recaliva

mos leus cors on piegz m’en vay

Maintenant, vous me donnez plus d’inquiétude, là où je vous suis le plus sincère. Et j’y agis bien comme un vilain, car pour mon malheur, je suis amoureux. Mais je ne puis être honteux (=je ne puis rien faire qui soit honteux) envers vous, car aussitôt mon faible coeur se ranime, là où le pire m’arrive.

Mas vos avetz — don morrai

Amors — l’us de Barrabas;

que·ls vostres faitz soteiras

— qu’estan mal, per qu’ieu viu blos -

no faitz ges als plus iros.

Mas ves aquels etz ombriva,

qu’avetz en poder ses play.

Mais vous avez — j’en mourrai, Amor — les us de Barrabas; car vos faits bas (=mauvaises actions) — qui sont mauvais et à cause desquels je vis dépourvu — vous ne les infligez certes pas aux plus irascibles. Mais vous vous faites ombrageux envers ceux que vous avez en votre pouvoir sans contestation.

Per que, si·m peza, dirai,

Amors, tan ves vos que cas.

Ades o dic: "Suy auras

de vos. Q’anc mala sai fos

vostr’aventura mest nos ! "

E, tem a dir... Quals? "Compliva

so que·us cofon e·us dechay!".

Pour cela, même si cela me pèse, je vous parlerai, Amor, tout comme un chien. Maintenant je le dis: “Je suis (=deviens) fou à cause de vous. Que soit maudit ici bas votre sort parmi nous!”. Et, je crains de le dire... Quoi ? “Que s’accomplisse ce qui vous confond et vous rabaisse!”.

Mas ieu o dic. E si·m bray

ni m’en desmen hom vilas,

vengua armatz en us plas.

E sia orbs o gelos,

s’ieu no vuoill esser jos

vencutz! Qui·s vol, so escriva.

Sol vers no fos,si·m n’esglay!

Mas non es de mar en sai,

ni lay on es flums Jordas,

sarrazis ni crestias

qu’ieu non venques tres o dos!

E s’ai dig que enojos,

ma grans dolors m’en abriva

que·m fai ver dire. E no·m play.

E s’ieu en fauc semblan guay

ni·m depenh cueynhdes e vas,

si tot m’ai bos ermitas

estat et enquar ploros.

E bos hom religios

serai (tot per gent geliva)

tostemps, si·l cor no m’en tray.

E ma chanso, si no fos

alques ves Amors esquiva,

tengra ves Rodes en lay,

comtessa nominativa,

pros e bell’ab cor veray.

Et moi je le dis. Et si un vilain me pousse des cris à ce sujet ou m’en dément, qu’il vienne en lices, armé. Et que je sois (devienne) aveugle ou jaloux si je ne veux pas être vaincu (à terre)! Que celui qui le désire, l’écrive. Seulement, que ce ne soit pas la vérité, j’en ai bien peur!

Car il n’y a de ce côté-ci de la mer ni de l’autre où se trouve le fleuve Jourdain, ni sarrasin ni chrétien que je ne puisse vaincre trois ou deux fois. Et si j’ai parlé comme un fâcheux, ma grande douleur m’en presse car elle me fait dire la vérité (= ma grande douleur qui me fait dire la vérité m’en presse). Et cela ne me plaît point.

Et en effet, je fais gai semblant et me donne pour aimable et léger d’esprit, quoique je fus bon ermite et [que je sois] encore éploré. Et je serai bon homme religieux (tout cela à cause de la race jalouse) toujours, si le coeur ne m’en empêche point.

Et si ma chanson n’eût quelques fois dure envers Amor, une comtesse nominativa (=renommée ?) noble, belle et au coeur vrai, la tiendrait là, aux environs de Rodez. handwritten correction above “eût”, illegible