Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXIX Ara·m so del tot conquis,

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

V : Archiv, XXXVI, 450 et MG, 1032.

Éditions & études

A. Kolsen, Neoph., XXVI, 99 K. Lewent, PMLA, LIX, 606. RO, 167.

3. Etudes et commentaires...

K. Lewent, NM, XLIV, 127. Ch. Roth, *63.

Ara·m so del tot conquis,

si que de pauc me sove,

c’oblidat n’ai gaug e ris

e plor e dol e feunia.

E no·i faz semblan trop bel

ni crei — tant ai manentia -

que res, mas Dieu, me capdel.

Maintenant je suis complètement conquis, si bien que je ne me souviens que de peu, car j’en ai oublié joie et rire et pleurs et douleur et tristesse. Et je n’y fais pas trop belle mine ni ne crois — j’ai tant de richesses! — que quelque chose, sauf Dieu, me guide. marginal insertion “que quel-” completing printed “-que chose” → “que quelque chose”

Car ges per mon sen no cre

ni per prec ni per gragel

qu’eu poges aver per re

ni conquerer tal amia

si Dieus, a cui la grazis,

no·m ages mes en la via

et a leis bon cor assis.

Car je ne crois certes pas que par mon intelligence ni par prière ni par menace, j’aurais pu avoir, en quelque manière que ce soit, ou conquérir une telle amie, si Dieu — à qui je rends grâces pour elle (= que je remercie de me l’avoir accordée) — ne m’avait mis dans la [bonne] voie et s’il n’avait placé en elle bon coeur.

Pregarai mais de novel

que no suill de viel servis.

Car dat m’a envolt sembel,

lo plus d’aquo que·l queria.

E sai per que·m det tan be:

car me conosc ses bauzia

vas leis qui·m retenc ab se.

Je prierai pour une nouvelle faveur, plus encore que je n’en avais coutume pour l’ancienne. Car Il m’a donné, en signe caché, ce que je Lui demandais le plus (=la plus grande partie de ce que je Lui demandais). Et je sais pourquoi Il me donna tant de bien: car Il me sait sans fausseté auprès de celle qui me retient [en vassal] auprès d’elle.

A leis tajnh amars tan fis,

per que Dieus l’autrejet me.

C’ad home qui la trais

no volc dar la sejnhoria,

ni que ja·l fezes revel:

qu’ilh non deu esser traya,

tan val — mais trop ho espel!

A celle-là convient un amour si fidèle, que Dieu me l’accorda, car à l’homme qui la trahit ou qui lui aurait fait rébellion, Il n’eut jamais voulu en donner la seigneurie (ou bien: car Dieu ne voulut pas en donner la seigneurie ni ne voulut qu’elle lui fît jamais son plaisir, à l’homme qui la trahit): car elle ne doit pas être trahie, tant elle vaut — mais j’en dis trop!

Car s’eu dic so que·s cove

de leis que mon cor sagel

totz lo mon sap, per ma fe,

cals es. Car tota gen cria

e sap et es pron devis

cals es la meiller que sia!

Per qu’eu la laus e enquis..

Car si je dis à son propos ce qu’il convient que mon coeur scelle, tout le monde sait, par ma foi, qui elle est. Car chacun crie et sait et est bien certain [de savoir] laquelle est la meilleure qui soit! Et c’est pour cela (parce qu’elle est la meilleure) que je la loue et que je sollicitai son amour.

Mon cor ai eu tan isnel

que a penas m’en sofris.

C’amors me pueg’el cervel,

si que cor ai que lei dia

a totz — tals talens m’en ve-

mas Temers e Cortesia

e dreg Ben-Amar m’en te.

J’ai mon coeur si impétueux, que c’est à peine si je m’en retiens (de dire ouvertement ce que je pense d’elle). Car l’amour me monte au cerveau, de sorte que je désire parler d’elle à tous — tel est le désir qui m’en vient — mais Temers et Cortesia et véritable Ben-Amar m’en empêchent.

Que, si·m valia Sens Danis,

si ri mon cor de joy ple,

qu’esser cug em paradis

can de midons — c’aixi·m lia

que vas autra no·m apel -

auzi parlar, s’es folia,

sol c’om de leis me favel

Car, qu’ainsi m’aide Saint Denis, mon coeur plein de joie se réjouit tellement que je crois être en Paradis quand j’entends parler de Midons — qui ainsi me lie à elle, que je ne m’adresse à aucune autre — même si c’est folie, pour autant que l’on me parle d’elle (ou bien: (... quand j’entends parler de M. et j’entends parler de M. sans folie, pour autant que...).

Per que es molt gran merce

qui·m mentau neis lo castel

on jai. Mas no sai per que

es pros qui no·n a paria

ab leis, c’ans que·l fos aclis

no sai per que ren valia,

mas pel be c’ar n’ai, m’es vis.

Pour cela, c’est une fort grande faveur, même si on me mentionne le château où elle réside. Mais je ne sais pourquoi il a du mérite, celui qui n’a pas bonne amitié avec elle, car avant que je ne lui fus soumis, je ne sais par quoi je valais quelque chose, si ce n’est par le bien que j’en ai maintenant, me semble-t-il.

Que ges lanza ni cairel

non tem, ni brans asseris,

can bai ni mir son anel.

E si·n faz gran galardia,

ben o dej faire jasse,

e s’om m’o tenc a fulia

no sap d’amor co·s mantel

Car je ne crains pas du tout ni lance ni carreau ni épée d’acier, quand je baise ou regarde son anneau. Et si je fais grande gaillardise à ce propos, je dois bien toujours faire ainsi et si quelqu’un me le tient pour folie, il ne sait comment amour se maintient!

Muira agan ab coutel,

qui non tema ma fulia,

o ab peir’o ab cairel!

Qui ne respecte pas ma folie, qu’il meure promptement ou par couteau ou par pierre ou par carreau!

Joglar, Dieus que fetz tan be

e·us creix vostre Pretz quec dia,

vos capdel si co·us cove!

Joglar, que Dieu qui fit tant de bien et qui augmente chaque jour votre Pretz vous guide comme il convient!