Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXVIII Lonc temps ai estat cubertz,

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

I : MG, 620 k : — a : -

Éditions & études

Rv0, 38. RO, 164.

Lonc temps ai estat cubertz,

mas Dieus no vol qu’ieu oimais

puosca cobrir ma besoigna,

dont mi ven ira e esglais.

Ez escoutatz, cavallier,

s’a ren ai obs ni mestier.

Longtemps j’ai été discret, mais Dieu ne veut plus que désormais je puisse cacher mon affaire dont me vient chagrin et effroi. Ecoutez donc, chevaliers, si j’ai besoin ou nécessité de quelque chose.

D’aisso vos fatz ben totz certz:

qu’aicels don hom es plus gais

ai perdutz, don ai vergoigna.

E non aus dir qui·ls me trais.

Et ai ben cor vertadier

car dic tant grand encombrier

De cela je vous rends “s” added to printed “rend” tous bien certains: que j’ai perdu ces choses-là dont on est le plus gai; et j’en ai honte. Et je n’ose pas dire qui me les enleva. Et j’ai bien le coeur véridique (=je dis toute la vérité) car je dis (=rapporte, raconte) un si grand embarras.

Mas per so sui tant espertz

de dir aisso que er plais

car voill leu gitar ses poigna

totz los maritz de pantais

e d’ira e de conssirier,

don moutz m’en fan semblan nier

Mais pour cette raison j’ai tellement hâte de dire ce dont je me lamentais récemment, car je veux rapidement et sans délai délivrer tous les maris de leurs tourments, de leur colère et de leur souci, ce dont beaucoup me font noir semblant (= grise mine).

Si·m fatz coindes e degertz,

si·m sui eu flacs e savais

volpils (garnitz e ses broigna).

E sui mizels e putnais;

escars vilan conduchier,

de totz lo plus croi guerrier.

Si j’apparais gracieux et affecté, je suis pourtant faible et un méchant lâche (en armure et sans broigne). Et je suis lépreux et puant; un hôte avare et vilain, de tous le plus mauvais guerrier.

Per quez es fols adubertz

totz hom que ia ten a fais

s’ieu cortei — quar ia m’en loigna ?-

sa moiller, pois dans non nais

ad el, se son ben sobrier

li mei mal sospir doblier.

Pour cette raison, il est ouvertement fou, tout homme qui maintenant tient pour fardeau si je courtise sa femme — certes, pourquoi m’en éloigne-t-il ? — puisque le malheur ne naît pas pour lui, même si mes mauvais soupirs redoublés sont bien supérieurs.

Car ia tot non fos desertz

d’aicels, per qu’om pela·l cais,

tant ai d’als ont me peroigna

-d’autres avols decs on bais -

per que domna ab cor entier

no·m deu prezar un dinier.

Car même si je n’étais pas tout dépourvu de ces choses-là par quoi on s’arrache la barbe, j’en ai tant d’autres dont je peux m’oindre — d’autres mauvais vices dont je baisse [en prix] — et à cause desquels une dame au corps entier ne doit pas me priser la valeur d’un denier.

E si mos chans m’es suferz

eu chan, qu’enquers no m’en lais.

Pustel’hui sus en sa groigna

a totz marit si·s n’irais

s’ieu tant grant mon dol plenier

voill cobrir ab alegrier.

Et si mon chant m’est permis, je chante, car je ne m’en lasse pas encore. Tout mari a aujourd’hui une pustule sur sa trogne, s’il s’en irrite que je veuille couvrir ma si grande et forte douleur d’allégresse.

A dompnas m’en soi profertz

e datz, per que m’en ven jais.

Si noc’ai poder que i joigna

en jazen, ades engrais

solament del dezirier

e del vezer, qu’als non quier.

Aux dames je me suis offert et donné, parce que joie m’en vient. Si je n’ai jamais pouvoir que je puisse m’y joindre en me couchant (= si jamais je ne peux me joindre à elles en me couchant/ si jamais je n’ai la puissance de me...) maintenant j’engraisse uniquement du désir et de la vue, car je ne cherche rien d’autre.

La comtessa a Monrosier

volgra auzis mon gaug entier

J’aimerais que la comtesse de Monrosier entende ma joie parfaite.