Longtemps j’ai été discret, mais Dieu ne veut plus que désormais je puisse cacher mon affaire dont me vient chagrin et effroi. Ecoutez donc, chevaliers, si j’ai besoin ou nécessité de quelque chose.
7D’aisso vos fatz ben totz certz:
8qu’aicels don hom es plus gais
9ai perdutz, don ai vergoigna.
10E non aus dir qui·ls me trais.
11Et ai ben cor vertadier
12car dic tant grand encombrier
De cela je vous rends “s” added to printed “rend” tous bien certains: que j’ai perdu ces choses-là dont on est le plus gai; et j’en ai honte. Et je n’ose pas dire qui me les enleva. Et j’ai bien le coeur véridique (=je dis toute la vérité) car je dis (=rapporte, raconte) un si grand embarras.
13Mas per so sui tant espertz
14de dir aisso que er plais
15car voill leu gitar ses poigna
16totz los maritz de pantais
17e d’ira e de conssirier,
18don moutz m’en fan semblan nier
Mais pour cette raison j’ai tellement hâte de dire ce dont je me lamentais récemment, car je veux rapidement et sans délai délivrer tous les maris de leurs tourments, de leur colère et de leur souci, ce dont beaucoup me font noir semblant (= grise mine).
19Si·m fatz coindes e degertz,
20si·m sui eu flacs e savais
21volpils (garnitz e ses broigna).
22E sui mizels e putnais;
23escars vilan conduchier,
24de totz lo plus croi guerrier.
Si j’apparais gracieux et affecté, je suis pourtant faible et un méchant lâche (en armure et sans broigne). Et je suis lépreux et puant; un hôte avare et vilain, de tous le plus mauvais guerrier.
25Per quez es fols adubertz
26totz hom que ia ten a fais
27s’ieu cortei — quar ia m’en loigna ?-
28sa moiller, pois dans non nais
29ad el, se son ben sobrier
30li mei mal sospir doblier.
Pour cette raison, il est ouvertement fou, tout homme qui maintenant tient pour fardeau si je courtise sa femme — certes, pourquoi m’en éloigne-t-il ? — puisque le malheur ne naît pas pour lui, même si mes mauvais soupirs redoublés sont bien supérieurs.
31Car ia tot non fos desertz
32d’aicels, per qu’om pela·l cais,
33tant ai d’als ont me peroigna
34-d’autres avols decs on bais -
35per que domna ab cor entier
36no·m deu prezar un dinier.
Car même si je n’étais pas tout dépourvu de ces choses-là par quoi on s’arrache la barbe, j’en ai tant d’autres dont je peux m’oindre — d’autres mauvais vices dont je baisse [en prix] — et à cause desquels une dame au corps entier ne doit pas me priser la valeur d’un denier.
37E si mos chans m’es suferz
38eu chan, qu’enquers no m’en lais.
39Pustel’hui sus en sa groigna
40a totz marit si·s n’irais
41s’ieu tant grant mon dol plenier
42voill cobrir ab alegrier.
Et si mon chant m’est permis, je chante, car je ne m’en lasse pas encore. Tout mari a aujourd’hui une pustule sur sa trogne, s’il s’en irrite que je veuille couvrir ma si grande et forte douleur d’allégresse.
43A dompnas m’en soi profertz
44e datz, per que m’en ven jais.
45Si noc’ai poder que i joigna
46en jazen, ades engrais
47solament del dezirier
48e del vezer, qu’als non quier.
Aux dames je me suis offert et donné, parce que joie m’en vient. Si je n’ai jamais pouvoir que je puisse m’y joindre en me couchant (= si jamais je ne peux me joindre à elles en me couchant/ si jamais je n’ai la puissance de me...) maintenant j’engraisse uniquement du désir et de la vue, car je ne cherche rien d’autre.
49La comtessa a Monrosier
50volgra auzis mon gaug entier
J’aimerais que la comtesse de Monrosier entende ma joie parfaite.