Raimbaut d'Orange
Vue livre

Chanson XXIX

Ara·m so del tot conquis,

pp. 302–311

CHANSON XXIX: REMARQUES

v. 5

Rejetant tant l’interprétation d’Adolf Kolsen que celle de Kurt Lewent, Walter T. Pattison traduit e no·i faz semblan trop bel par “and I am not indulging in too fine an illusion”.1 Il prend donc semblan au sens figuré, argumentant que “Raimbaut means that he is not assuming too much in thinking that his love is returned”.2 Que le poète ait le droit de croire et de dire cela, on en aurait la preuve, toujours selon Pattison, dans la suite du poème: “Later (v.60) he uses the same thought: he has good reasons to be vainglorious about so great a love”.3

Personnellement, nous préférons suivre ici Kurt Lewent et traduire semblan par ‘mine, expression du visage’.4 En effet, comme le remarque bien Kurt Lewent, il y a dans ce poème une nette progression “from the doubts and hesitations of the beginning to the triumphant finale of the self-confident knight”.5 Et, dans ce cas-là, si le poète peut parfaitement se dire del tot conquis (par sa Dame!), dès le début de sa chanson, il serait présomptueux de sa part d’affirmer, en même temps, être certain de la réalité de la réciprocité de cet amour.

En outre, et nous y voyons un autre argument en faveur de l’interprétation de Lewent, en arborant une mine par trop radieuse, en affichant de la sorte, ouvertement, son bonheur, le poète risquerait de contrevenir gravement à la règle de discrétion absolue que se doit de respecter tout amant courtois. C’est d’ailleurs ce qu’il explicite dans les strophes V et VI: si je dis ce qu’il convient que mon coeur garde caché, tout le monde saurait bien vite quelle est ma Dame (str.V); je l’aime tellement que je voudrais le dire à tous, mais Temers, Cortesia et Ben-Amars m’en empêchent6 (str.VI). Mieux encore, dans la strophe VII, il reprend visiblement le motif du trop bel semblan qu’il ne peut montrer, en faisant remarquer que lorsqu’il entend parler de sa Dame par d’autres, il se croit au Paradis, tant il est heureux, mais sa joie demeure intérieure: si ri mon cor de joy ple (v.44).7

v.17

L’hypothèse de Pattison, qui émende la leçon du ms.V (ms.unique) enuolt (et non en uolt, ainsi que le lit Pattison8) en en luoc, ne nous semble pas particulièrement justifiée, même s’il affirme que “it is merely a question of the position of one letter, l, and the easily confused c and t”.9 Nous ne pouvons accepter cette émendation, d’autant plus que l’interprétation de Kurt Lewent — qui voit en enuolt le participe de envolver ‘envelopper, cacher, voiler’10 — nous semble parfaitement adéquate en l’occurrence. En effet, dans ce cas-ci, envolt modifierait sembel qui, à notre avis, représente ici le continuateur de symbolum ‘signe, symbole’.11 Remarquons à ce propos que lorsqu’Emil Levy donne, s.v. cembel, des significations aussi éloignées les unes des autres que ‘Zeichen’, ‘lockendes Zeichen’, ‘Lockung’, ‘Lockvogel’, ‘Falle’, ‘Hinterhalt’, ‘Betrug’, ‘Kurtzweil’, ‘verlockendes Geschenk’...,12 il confond en fait sembel < symbolum avec sembel < cymbalum qui, lui, signifie en effet, ‘appât, leurre, appeau, tromperie, piège, embuscade, combat, tournoi, joute, etc.’13

D’autre part, Pattison ne se déclare pas satisfait par l’interprétation de Kurt Lewent, en faisant l’objection que “The lady’s favor is ‘veiled’ to the extent that Raimbaut keeps it secret, and as we see he has revealed everything but her name”.14 Nous ne pensons pas qu’il faille tellement tenir compte de cette objection, dans la mesure où nous avons montré (voir notre remarque au v.5) qu’au contraire, Raimbaut ne révèle absolument rien concernant sa Dame, ou du moins, qu’il s’en défend. De toute manière, il ne s’agit pas tellement de ce qu’il dit ou ne dit pas. Le sembel dont il est question ici, est le “signe” que Dieu a donné à l’amant lorsque celui-ci L’implorait d’exaucer ses veux, et que ce ‘signe’ fut ‘caché, voilé’ n’a, à ce qui nous semble, rien d’étonnant ni de contradictoire par rapport au contexte.15

v.26

Les deux sens de revel (‘rebellion, opposition’ — ‘joie, plaisir’) que signale Pattison sont suffisamment attestés, tant en ancien occitan qu’en ancien français,16 de sorte que les deux interprétations dont il fait état sont en effet possibles.17

v.43

La leçon du ms. est uolia ses dans, que Pattison corrige en uolia ses ris. Pour intéressante qu’elle soit, cette conjecture reste cependant parfaitement arbitraire et Pattison ne parvient pas à nous convaincre du bien-fondé de son intervention, quoiqu’il affirme qu’elle est “sufficiently explained in the translation”!18 Celle de Kurt Lewent, en revanche, nous semble bien plus probable (valia sens Danis) et, en tout cas, plus proche du texte.19

vv.45-49

D’après Pattison, on aurait ici une phrase se composant de trois éléments (A, B, C) dont “the middle element must serve with first one and then the other end phrase, to set forth two different thoughts”:20

A: qu’esser cug en paradis B: can de midons auzi parlar C: ses folia sol c’om de leis me favell

Puisque B est l’élément à répéter, cela nous donne — d’après Pattison — la traduction suivante: “... for I imagine myself in paradise (A) when I hear someone speak of my lady (B) ... for I hear sensible speach (B) only provided that one speaks to me of her”.21

Une telle tournure syntaxique est en effet possible et peut être considérée comme une forme de zeugma.22 Encore faut-il remarquer que, du moins dans la traduction de Pattison, la répétition de l’élément B n’est pas parfaite: la première fois can a une fonction temporelle (“when”), la seconde fois une fonction causale (“for”). D’autre part, et c’est là-dessus que portent principalement nos objections, que faut-il penser de de midons et de ses folia ? Dans l’interprétation de Pattison, ils font partie, respectivement, des éléments B et C. Du point de vue syntaxique, cependant, ce sont deux compléments de auzi parlar: ils appartiennent donc, tant l’un que l’autre, à B. De ce fait, ils devraient par conséquent être également répétés.

Dans cette optique, on pourrait supposer la traduction suivante: ‘...car je crois être en Paradis (A) quand de Midons (...) j’entends parler sans folie (B1) et de Midons j’entends parler sans folie (B2) pour autant qu’on me parle d’elle (C)’.

Sans pour cela rejeter notre propre lecture — qui nous paraît de toute façon plus satisfaisante que celle de Pattison — nous ne voudrions cependant pas non plus exclure l’interprétation de Lewent qui, lisant s’es folia et donnant à si(i) le sens de ‘même si’ (concessif), argumente que “the sol que of l.49 makes sense only by assuming that the poet likes any talk about his beloved, even if it is foolish”23 et traduit: “...that, when I hear people speak of my Lady (...) I think I am in paradise, even if that which they say is foolish, provided they are only talking to me of her”.24

v.67

Là où le ms. présente la leçon que fetz tam be, Walter T. Pattison suit la lecture d’Adolf Kolsen et propose donc que’us fetz. Kurt Lewent, pour sa part, conserve la leçon du ms. Il concède à Kolsen que le sens de ce vers semble en effet requérir le pronom us, mais fait remarquer que “there are other cases in Old Provençal where a qualifier logically belonging to either of two coordinate parts of a sentence is named only with the second one”.25 Pattison n’accepte pas cette argumentation, en faisant observer que ce genre de construction n’est attestée que quatre fois seulement (ce cas-ci inclus) et que “it would be a mistake to lean too heavily on the authority of a text preserved in one ms.; had we several mss. the chances are that que’us fetz would be so well supported as to be accepted unquestionably. When the one ms. is often at fault, as in this case, we should be doubly cautious about accepting its authority for extremely rare constructions”.26

Si en effet l’objection de Pattison nous semble parfaitement valable, nous n’y voyons cependant pas de quoi modifier la leçon du ms., même s’il a raison. Car, faut-il absolument un pronom personnel, qu’il soit sous-entendu ou exprimé ? Nous ne le pensons pas. A notre avis, le ‘bien que fit Dieu’ ne doit pas s’appliquer nécessairement à Joglar et pourrait fort bien être compris dans un sens bien plus général: ‘... que Dieu, qui fit tant de bien et qui augmente votre prix chaque jour...’. Dès lors, nous n’avons que faire ici d’un pronom personnel renvoyant à Joglar.

CHANSON XXIX: TEXTE ET TRADUCTION

Ara·m so del tot conquis, si que de pauc me sove, c’oblidat n’ai gaug e ris e plor e dol e feunia. 5. E no·i faz semblan trop bel ni crei — tant ai manentia - que res, mas Dieu, me capdel. Car ges per mon sen no cre ni per prec ni per gragel 10. qu’eu poges aver per re ni conquerer tal amia si Dieus, a cui la grazis, no·m ages mes en la via et a leis bon cor assis. 15. Pregarai mais de novel que no suill de viel servis. Car dat m’a envolt sembel, lo plus d’aquo que·l queria. E sai per que·m det tan be: 20. car me conosc ses bauzia vas leis qui·m retenc ab se. A leis tajnh amars tan fis, per que Dieus l’autrejet me. C’ad home qui la trais 25. no volc dar la sejnhoria, ni que ja·l fezes revel: qu’ilh non deu esser traya, tan val — mais trop ho espel!

Maintenant je suis complètement conquis, si bien que je ne me souviens que de peu, car j’en ai oublié joie et rire et pleurs et douleur et tristesse. Et je n’y fais pas trop belle mine ni ne crois — j’ai tant de richesses! — que quelque chose, sauf Dieu, me guide. [[hand: marginal insertion “que quel-” completing printed “-que chose” → “que quelque chose”]]

Car je ne crois certes pas que par mon intelligence ni par prière ni par menace, j’aurais pu avoir, en quelque manière que ce soit, ou conquérir une telle amie, si Dieu — à qui je rends grâces pour elle (= que je remercie de me l’avoir accordée) — ne m’avait mis dans la [bonne] voie et s’il n’avait placé en elle bon coeur.

Je prierai pour une nouvelle faveur, plus encore que je n’en avais coutume pour l’ancienne. Car Il m’a donné, en signe caché, ce que je Lui demandais le plus (=la plus grande partie de ce que je Lui demandais). Et je sais pourquoi Il me donna tant de bien: car Il me sait sans fausseté auprès de celle qui me retient [en vassal] auprès d’elle.

A celle-là convient un amour si fidèle, que Dieu me l’accorda, car à l’homme qui la trahit ou qui lui aurait fait rébellion, Il n’eut jamais voulu en donner la seigneurie (ou bien: car Dieu ne voulut pas en donner la seigneurie ni ne voulut qu’elle lui fît jamais son plaisir, à l’homme qui la trahit): car elle ne doit pas être trahie, tant elle vaut — mais j’en dis trop!

Car s’eu dic so que·s cove 30. de leis que mon cor sagel totz lo mon sap, per ma fe, cals es. Car tota gen cria e sap et es pron devis cals es la meiller que sia! 35. Per qu’eu la laus e enquis.. Mon cor ai eu tan isnel que a penas m’en sofris. C’amors me pueg’el cervel, si que cor ai que lei dia 40. a totz — tals talens m’en ve- mas Temers e Cortesia e dreg Ben-Amar m’en te. Que, si·m valia Sens Danis, si ri mon cor de joy ple, 45. qu’esser cug em paradis can de midons — c’aixi·m lia que vas autra no·m apel - auzi parlar, s’es folia, sol c’om de leis me favel 50. Per que es molt gran merce qui·m mentau neis lo castel on jai. Mas no sai per que es pros qui no·n a paria ab leis, c’ans que·l fos aclis 55. no sai per que ren valia, mas pel be c’ar n’ai, m’es vis.

Car si je dis à son propos ce qu’il convient que mon coeur scelle, tout le monde sait, par ma foi, qui elle est. Car chacun crie et sait et est bien certain [de savoir] laquelle est la meilleure qui soit! Et c’est pour cela (parce qu’elle est la meilleure) que je la loue et que je sollicitai son amour.

J’ai mon coeur si impétueux, que c’est à peine si je m’en retiens (de dire ouvertement ce que je pense d’elle). Car l’amour me monte au cerveau, de sorte que je désire parler d’elle à tous — tel est le désir qui m’en vient — mais Temers et Cortesia et véritable Ben-Amar m’en empêchent.

Car, qu’ainsi m’aide Saint Denis, mon coeur plein de joie se réjouit tellement que je crois être en Paradis quand j’entends parler de Midons — qui ainsi me lie à elle, que je ne m’adresse à aucune autre — même si c’est folie, pour autant que l’on me parle d’elle (ou bien: (... quand j’entends parler de M. et j’entends parler de M. sans folie, pour autant que...).

Pour cela, c’est une fort grande faveur, même si on me mentionne le château où elle réside. Mais je ne sais pourquoi il a du mérite, celui qui n’a pas bonne amitié avec elle, car avant que je ne lui fus soumis, je ne sais par quoi je valais quelque chose, si ce n’est par le bien que j’en ai maintenant, me semble-t-il.

Que ges lanza ni cairel non tem, ni brans asseris, can bai ni mir son anel. 60. E si·n faz gran galardia, ben o dej faire jasse, e s’om m’o tenc a fulia no sap d’amor co·s mantel Muira agan ab coutel, 65. qui non tema ma fulia, o ab peir’o ab cairel! Joglar, Dieus que fetz tan be e·us creix vostre Pretz quec dia, vos capdel si co·us cove!

Car je ne crains pas du tout ni lance ni carreau ni épée d’acier, quand je baise ou regarde son anneau. Et si je fais grande gaillardise à ce propos, je dois bien toujours faire ainsi et si quelqu’un me le tient pour folie, il ne sait comment amour se maintient!

Qui ne respecte pas ma folie, qu’il meure promptement ou par couteau ou par pierre ou par carreau!

Joglar, que Dieu qui fit tant de bien et qui augmente chaque jour votre Pretz vous guide comme il convient!