Raimbaut d'Orange

Les chansons

VII Al prim qe·il tim sorz en sus

Tradition manuscrite & éditions

Al prim qe·il tim sorz en sus

e pel cim prim fueill del branquill,

s’agues raizon, feir’un bon vers;

mas ma dona no vol q’eu chan

mais de leis, ni·l ven a talan;

e chanz si d’amor non es faig

no val plus com ses domna amars.

Aussitôt que s’élève le thym vers le haut et [qu’apparaissent] dans la cîme les premières feuilles des branches, si j’avais une motivation, je ferais un bon vers; mais ma Dame ne veut pas que je chante davantage à son sujet et elle ne le désire pas non plus; et si un chant n’est pas fait d’amour, il ne vaut rien de plus qu’aimer sans Dame.

Com a lei non platz, no·n dic plus.

Sens es tot [ab que] m’ames ill! [[hand: marginal “MS”]]

E, per Dieu, si es ben envers

qe non auz chantar derenan

de lei vas cui sui voitz d’enjan

e cels,cui pietz voil, fers estraig!

Er donc oimais voigz mos chantars.

Comme cela ne lui plaît pas, je n’en dis pas plus. C’est chose toute raisonnable, si seulement elle m’aime! Et, par Dieu, il est pourtant bien injuste que je n’ose désormais plus chanter à propos de celle envers qui je suis dépourvu de tromperies et à propos de cette mauvaise engeance à qui je souhaite le pire! Mon chant sera donc désormais vide de sens.

Faiziro·l segle de mon us,

lauzengier fals de faig volpill!

Ai! Cant n’auran ja d’amors ters

ab lur chau parlar devinan!

Per lur ditz van dommas duptan

e an mortz drutz ses colp atraig

soven per lur fals devinars.

Ils ont exilé de mon usage la vie joyeuse, ces lauzengier faux et lâches en leurs actes! Ah! Combien en auront-ils déjà privés d’amour avec leurs paroles creuses et insinuantes! A cause de ce qu’ils disent, les dames vont doutant et, souvent, par leurs fausses calomnies ils ont causé la mort de fidèles amants, sans coup donné.

C’ant cist fait mil malvatz per us. [[hand: marginal “MS”]]

Camjan de solatz en perilh,

qe dizon de tort en travers

de cel qe lur er en semblan

-“Domn’es vers q’ieu entenda tan...”

que·il domna cuig’en tot trasaig

qe sos amics l’aia espars.

Car ceux-là ont rendu un millier de personnes pitoyables par leur usage. Ils changent joie en infortune car ils parlent à tort et à travers de celui qui leur sera dans l’esprit (=de celui qu’ils ont en tête) — “Dame, est-ce vrai que j’entends tant...”, de sorte que la Dame croit tout certainement que son amant l’a dévoilée.

Rics hom torna tost en raüs

can sufre c’om se meravill

que non s’aussa, mai s’en fait fers

de cels que·i venon cortejan.

Ges non a colpa cil qu’o fan,

qe·l segnier n’es de tot forfaig

a cui en coven castiars.

Un homme de haut rang est aussitôt confondu quand il souffre qu’on s’étonne qu’il ne se hausse pas, mais il s’en rend désagréable à ceux qui y viennent pour faire leur cour. Ceux qui le font n’ont certes pas tort, car le seigneur à qui il convient de faire la leçon est tout à fait coupable.