v. 10
E, per Dieu, si es ben envers
Dans le ms. on trouve e p dieu ʃi eʃ ben en verʃ , que Pattison lit e per Dieu, si es ben envers et qu’il traduit par “And yet, by Heavens, it is the contrary of good sense”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 91. Cette lecture nous semble en effet tout à fait justifiable de par le contexte du poème. Toutefois, on pourrait éventuellement envisager une autre hypothèse. Si l’on conserve la graphie du ms. (en / vers ), on pourrait traduire : ‘Et, par Dieu, c’est certes bien en [ces ] vers que je n’ose parler dorénavant de celle ...’. Ce qui serait tout aussi justifié. Nous ne croyons cependant pas pouvoir retenir cette hypothèse, dans la mesure où les termes envers, enversa, enverse possèdent, chez Raimbaut d’Orange, une fréquence relativement haute (respectivement 2, 3 et 3)D’après la concordance brute de Raimbaut effectuée par F.R.P. Akehurst, il y a chez Raimbaut 15.060 unités graphiques, dont 216 et 468 seulement apparaissent respectivement 3 et 2 fois. Si l’on additionne ces occurrences, on ne trouvera plus que 30 unités graphiques apparaissant 8 fois! et fonctionnent habituellement en tant qu’indices du motif de l’“inversion”.Pour ce motif, voir e.a. E.R. Curtius , La littérature européenne et le moyen âge latin , Paris, P.U.F., 1956, pp. 117 sv. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si sur les 8 occurrences que nous venons de signaler, 6 apparaissent dans la chanson XXXIX, Ar resplan la flors enversa .Ce motif n’apparaît pas uniquement là où il y a les termes que nous considérons ici, bien entendu. — voir à ce propos, A. Jeanroy , Poésie lyrique , t. II, p. 129 et RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 55 Compte tenu de cela, nous proposerions de conserver ici la lecture de Pattison, tout en traduisant cependant envers par ‘umgekehrt, verkehrt, verdreht’ qui sont précisément les significations qu’accorde Levy aux autres occurrences de ces termes chez Raimbaut.SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t. III, pp. 105-106.
↩ au vers 10
v. 13
e cels,cui pietz voil, fers estraig!
Pattison considère les mots fers et estraig “as two indignantly interpolated epithets hurled at the calumniators in passing”,RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.92. qu’il traduit par ‘the cruel, low-borne people’. En effet, se fondant pour ce faire sur le Supplement Wörterbuch d’Emil Levy, il accorde à estraig la signification de ‘of low birth, bastard’. Continuant sur sa lancée, il postule même l’existence d’un éventuel substantif ayant alors le sens de ‘bastard line, illegitimate offspring’, ce qui pourrait mener, si cela était, à la traduction suivante: ‘those (slanderers) whom I especially wish fierce, unnatural sons’.Ibid. Toutefois, pour séduisante qu’elle soit, cette dernière hypothèse nous semble reposer sur des bases bien trop peu sûres. L’exemple dans lequel Emil Levy relève le mot estraich, estraig, estraït est emprunté à Peire d’Alvernhe: Aquest engres, envers, estraït / Fals e fat, filh d’avols paires / Felo, embronc, sebene, mal fait .Voir Bel m’es qu’ieu (Ch.XV, vv.33-35, éd.Del Monte). Levy y donne à estraït , participe passé d’estraire , la signification d’ ‘abstammend’ et se demande si, supprimant la virgule (comme le fait RaynouardVoir LR, t.V, p.522. Remarquons que Raynouard y traduit estraït par ‘formé’, ce qui est de toute façon une erreur.- Rudolf Zenker , Peire d’Auvergne. Die Lieder. Kritisch hgb . mit Einleitung, Übersetzung, Kommentar und Glossar , Genève, Slatkine Reprints, 1977 (réimpr. de l’éd. d’Erlangen, 1900), p.859 relie estraït à d’avols paires et traduit: “abstammend als falsche und thörichte Söhne von schlechten Vätern”. ), on ne peut pas considérer envers estraït comme un syntagme au même sens que filh d’avols paires .SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.III, p.335. Il ne peut que remarquer, cependant, que dans cette hypothèse, il faudrait supposer un envers adverbe non attesté à ce jour.Ibid.
Un envers adverbe lui semblant fort peu probable, Emil Levy conclut en donnant la préférence à la traduction de Zenker que nous venons de citer en note.
En fait, il apparaît donc bien que les interprétations de Pattison — tant la première que la seconde — dépassent, et de loin, la pensée de Levy. Là où ce dernier donne un sens tout-à-fait neutre à estrait (‘abstammend’), Pattison retient pour ce même mot la connotation négative introduite par le contexte (envers... filh d’avols paires... ) qui l’accompagne dans cet exemple bien particulier de Peire d’Alvernhe!
Pour notre part, nous admettons ici parfaitement ce sens d’abstammend , d’autant qu’on trouve, également en ancien provençal, un terme voisin — estrat, estraicha — qui, en tant que substantif a le sens d’extrait .FEW, t.III, p.332. — Voir aussi P. Pansier , ouv. cité , t.III, p.80. Il n’est donc absolument pas impossible de supposer l’existence d’un estrait, estraig... (substantif) qui serait alors analogue à l’ancien français estraee, -ache, -asse, extrace, entrace, atraee, attrace , ‘extraction, race, origine, commencement’.Frédéric Godefroy , Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle , Vaduz., Kraus Reprint, 1965 (réimpr. de 1re éd. de Paris, 1880-1902), [ci-après GOD], t.III, p.635. Cela étant, une connotation négative n’est peut-être — malgré tout ! — pas entièrement étrangère au mot qui nous occupe. C’est du moins ce que l’on pourrait déduire de certains dérivés de extractiare dont, étymologiquement parlant, le rapport avec estraig, estrait est assez évident.FEW, t.III, p.331 cite s.v. extractiare ‘zerreissen’ (< extractus < extrahĕre , e.a. npr. estras ‘déchirure, dégât, chiffon’, apr. estrasasa ‘rebut’, arg. estrasase ‘personne malpropre, dénonciateur’. On en trouvera d’ailleurs des exemples analogues dans Le Trésor du Félibrige — par exemple, estrasasaire , estrassarello, estrassairis, estrassairo, estrasso-biasso, estrasso-braio, estrasso-linqou, estrasso-pan, estrasso-paraulo... — qui, tous, ont des connotations clairement négatives.Frédéric Mistral , Lou Tresor dóu Felibrige ou Dictionnaire provençal-français (...) Edition du Centenaire, Paris, Librairie Delagrave, 1932, (ci-après LTF ), t.1, p.1071.
Quoi qu’il en soit, même si estraig, estrait n’avait absolument aucune signification péjorative, il n’en demeure pas moins que si on le considère comme un substantif, fût-ce avec le sens neutre d’ ‘extraction’, l’adjectif qui le qualifie (fers ) ne peut que le colorer négativement. Si l’on tient compte, d’autre part, du sens des mots apparentés que nous avons relevés, tant en ancien français qu’en provençal (ancien et moderne), il nous semble que ce ne serait pas trop s’avancer que de traduire le v.13 comme suit: ‘... à propos de cette mauvaise engeance à qui je souhaite le pire’.
↩ au vers 13
v. 17
Ai! Cant n’auran ja d’amors ters
Ters est le participe passé de terzer ‘nettoyer, essuyer’.SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.VIII, p.201. Ceci ne nous mène pas fort loin dans la compréhension de ce vers que Pattison traduit, sans aucune justification, par “How many have they already turned away from love”,RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.91. si ce n’est que terzer peut également avoir la signification de ‘priver de, ôter’.Voir FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.XIII, p.237 s.v. térgère qui renvoie à Joseph Anglade , in AnnaLes du Midi , XXXI-XXXII, p.303.
↩ au vers 17
v. 20
e an mortz drutz ses colp atraig
La détermination du sens d’atraig semble poser quelques problèmes. Il existe bien sûr une forme atrach (substantif) signifiant ‘attraction’,Voir à ce propos LR (Raynouard, Lexique roman ou Dict. de la langue…) M. Raynouard , *Lexique roman ou Dictionnaire de la langue des troubadours comparée avec les autres langues romanes. Réimpression de l’original publiée à Paris, 1836-1845, Heidelberg, Carl Winterverlag, t.V, p.11 , t.V, p.401 et SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.I, p.97. Malgré les réticences de Levy, l’attestation de ce mot est confirmée par Rupert T. Pickens , ouv.cité , p.254 (glossaire). toutefois, comme le remarque justement Pattison, “what we seem to want here is an adjectival form meaning ‘struck’ (...). No such form can be found, but the past participle of atraire ‘to approach, come near’ may be intented ‘with a blow near at hand’ in keeping with the poet’s phrase ab colp de loing son pres nafratz (XVIII, 41-42), that is, without any actual blow, by means of false gossip”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.93. A l’appui de l’hypothèse de Pattison, nous ajouterions que l’on peut aussi trouver pour atraire la signification de ‘donner’,Frank R. Hamlin , Peter T. Ricketts , John Hattaway , Introduction à l’étude de l’ancien provençal , Genève, Droz, 1967, p.248 (glossaire) (PUbLications romanes et françaises , 96). ce qui nous permettrait de traduire ici, tout simplement: ‘sans coup donné’.
↩ au vers 20
v. 29 sv.
Rics hom torna tost en raüs …
Se fondant pour ce faire sur l’édition de Marcabru par J.M.L. Dejeanne, Emil Levy cite les significations suivantes pour le mot rauz : ‘querelle, discussion bruyante, tapage, fracas’; tandis que pour le poème de Raimbaut qui nous occupe, il rappelle la traduction de Carl Appel: ‘un homme riche se fait vite mépriser...’.SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.VII, p.50. — Voir aussi J.M.L. Dejeanne , ouv. cité , p.224. Pattison, quant à lui, traduit par: “A rich man falls quickly into disrepute...”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.93. Peut-être n’est-il pas inutile, à ce propos, d’attirer l’attention sur une expression quasi-analogue — mais en ancien français — citée s.v. recusare par le FEW von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch : torner e reus , ‘se troubler, se confondre’.FEW (von Wartburg, Französisches etymologisches…) von Wartburg , Französisches etymologisches Wörterbuch , t.X, p.168.
↩ au vers 29