vv. 2–4
m’er per vos los digz e·ls covens / q’eu aic ab midons, totz dolens, …
Là où Pattison lit q’ie’m cuïdei sofrir , nous préférons suivre Derek E.T. Nicholson et lire que’m cuïdei sofrir , la leçon de A étant en effet totalement indépendante par rapport à celles de DKU (quem ) et de I (çm ).Derek E.T. Nicholson , ouv. cité , p.118. Toutefois, ceci ne modifie pas grand’chose au texte. D’autre part, Pattison traduit sofrir — dont il fait un verbe réfléchi en lui adjoignant le pronom personnel 'm — par ‘to renounce’, avec chantar comme objet: “The ...promises and agreements that I made to my lady (...) concerning singing, which I intended to renounce”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.88. — pour le sémantisme de (se) sofrir , voir infra , notre note à III, 9-15. Tout en n’étant pas essentiellement différente, quant au fond, de celle de Pattison, notre traduction reste plus près du texte, dans la mesure où elle respecte la place du pronom 'm (pronom réfléchi auprès de cuïdei ). Dans ce cas-ci, sofrir n’est plus réfléchi et conserve sa signification de ‘supporter, soutenir’,Ibid. auquel cas la relative introduite par que ne peut avoir que los digz e’ls covens (v.2) pour antécédent. La seule chose qui change, c’est que dans l’interprétation de Pattison le poète dit explicitement qu’il va transgresser la promesse qu’il fit à sa Dame de ne plus chanter, alors que dans la nôtre il affirme tout simplement qu’il va transgresser une promesse concernant son chantar et qu’il s’imaginait pouvoir respecter. Le contenu exact de cette promesse n’est pas autrement précisé, et il faut attendre les vers suivants avant de savoir de quoi il s’agit réellement: si n’ai estat mutz (v.6).
y.v.24-25
La traduction de Pattison — “Now my thought aspires to greater heights the more deeply I ponder about it”RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.88. — nous semble peu logique et pour le moins improbable quand on tient compte du contexte du poème. Le poète se demande qui il est, suppose qu’il est druz ... et se tait immédiatement (vv.22-23).Voir aussi le commentaire de Derek E.T. Nicholson à ce vers (voir ouv.cité , pp.118-119). Pour quelle raison ? Si l’on suit l’interprétation de Pattison, la raison de ce silence serait que, plus il pense à ce qu’il est, plus il désire un statut plus important encore. C’est du moins ce qu’on peut déduire de sa traduction. Or, Pattison glose les vers précédents de la manière suivante: “I feel that Raimbaut, when he dramatically breaks off his thought in this line, is either (a) about to mention the term of relationship between himself and his lady, which would be going too far, or (b) about to say moilleratz and draws back in horror at thinking of himself as a married man. I incline toward the first possibility”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.90. Sans nul doute, Pattison a raison de ne pas tenir compte de sa seconde hypothèse, même si le terme moilleratz apparaît en effet dans la question que posait Peire Rogier à Raimbaut .D’aisso vuoill qe’m digatz lo ver,/ s’auretz nom drutz o moilleratz,/ o per cal seretz apellatz (Seign’en Raymbaut, per vezer , ch.VIII, vv.43-45, éd.Nicholson, p.107). Mais comment Pattison peut-il affirmer, d’une part, que Raimbaut d’Orange se tait par discrétionIl est évident que “se taire” est un des éléments de la mezura et que contrevenir à cette exigence met en danger toute possibilité de Joy . Voir à ce propos, e.a., Jacques Wettstein , Mezura , l’idéal des troubadours. Son essence et ses aspects , Genève, Slatkine Reprints, 1974 (réimpr. de l’éd. de Zürich, 1945), p.16. Voir aussi, pour la permanence de ce motif, e.a. chez les troubadours siciliens, Raoul Blomme , ‘I Siciliani. Alcune propose di lettura’, dans Romanica Gandensia , XIV (1973), p.25. et, de l’autre, qu’il reste silencieux parce que de penser à ce qu’il est, lui fait désirer autre chose! Et ce d’autant plus que dans les vers qui suivent, Raimbaut déclare sans nulle ambiguïté possible que ben vuoill sapechatz que non sui drutz / tot per so car non sui volgutz (vv.26-27). En effet, si Raimbaut se tait, c’est qu’au moment-même où il ose exprimer son état (ou plutôt, celui qu’il souhaiterait avoir atteint), il se rend compte qu’il profère une non-vérité et qu’il porte un jugement trop hâtif et téméraire quant à ses relations avec sa Dame. Ses paroles du v.23 sont donc immédiatement corrigées: d’abord parce qu’elles sont brutalement interrompues sitôt dites (er clau las dens ), ensuite par leur négation aux vv.26-27 (non sui drutz... ) mais aussi, ce qui nous semble aller de soi, aux vv.24-25. Il suffit pour cela de donner à pessamens non pas sa signification neutre de ‘pensées’ qui permet à Pattison de donner un sens positif à la phrase, mais bien celle de ‘Sorge, Kummer, Bedrängnis, Verlegenheit’.SW (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Provenzalisches Supplement Wörterbuch. Berichtigungen und Ergänzungen zu Raynouards Lexique roman , Leipzig, U.K. Reißland, 1894-1924, t.I-VIII , t.VI, p.218-219. ‘Car mon doute (souci, hésitation...) s’élève aussitôt, au moment où je m’en soucie le plus profondément’. En fait, l’idée exprimée ici est exactement l’inverse de celle que croyait y voir Pattison: si je me tais, c’est que plus j’y pense (à mon statut), plus j’en doute.
↩ au vers 2
vv. 32–35
Tortz er si·m fai midonz morir; / s’ieu muor per liei farai vertutz, …
L’interprétation de ce passage pose quelques problèmes, provoqués e.a. par le fait que les formes verbales fos et nogues peuvent être tant de la première personne que de la troisième. Pour Pattison, le sujet de fos est “je” (=le poète) tandis que celui de nogues est “ma Dame”;RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p. 90-91. il en va de même pour Derek E.T. NicholsonDerek E.T. Nicholson , ouv. cité , p.120. tandis que Carl Appel, lui, opte pour la situation inverse.RvO (Appel, Poésies provençales inédites tirées…) Carl Appel , Raimbaut von Orange , Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1928, pp. 62-98 , p.22, n.1.
En ce qui nous concerne, que le sujet de fos soit “je” ou “la Dame” ne nous semble pas fort pertinent. Car dire ‘si elle était perdue (pour moi)’ ou bien 'si j’étais perdu (pour elle) ne modifie pas essentiellement la situation des partis en présence. Il n’y a là qu’une question de point de vue, mais de toute manière le syntagme exprime toujours la même chose, à savoir que la relation amoureuse pourrait éventuellement disparaître.
En revanche, nous avons de franches réserves quant à l’assimilation de nogues à une première personne. Faire de l’amant-poète le sujet de ce verbe équivaut à interpréter sa mort comme un véritable suicide et c’est bien ce que fait Pattison lorsqu’il traduit: “it would be right for me to do harm to myself / i.e. to kill myself ,”.RO (Pattison, The Life and Works of the Troubadour…) Walter T. Patterson , The Life and Works of the Troubadour Raimbaut d’Orange , Minneapolis, The University of Minnesota Press, 1952, pp.3-30 , p.88. Or, si la mort par amour est un phénomène bien connu chez les troubadoursVoir e.a. René Nelli , L’érotique des troubadours , p.124-127; Pierre Bec , L’antithèse poétique chez Bernard de Ventadour , in Mélanges de philologie romane dédiés à la mémoire de Jean Boutière , Liège, Solédi s.a., T1 , t.I, p.122-124. et chez Raimbaut en particulier,A ce propos, il suffit de considérer la fin de la carta (ch.XXIII) où ce motif reçoit un traitement fort développé. nous ne connaissons pas d’exemples de “suicides”: comme le dit Pierre Bec, "l’amant-poète meurt , passivement, de douleur (...) ou bien cette même douleur (et par voie de conséquence sa Dame ou Amour), positivement, le tue .Pierre Bec , La douleur et son univers poétique chez Bernard de Ventadour. Essai d’analyse systématique , in Cahiers de Civilisation médiévale , XI (1968), p.567. Mais jamais il ne portera atteinte à sa propre vie ni même n’évoquera cette éventualité; tout au plus déclarera-t-il désirer la mort au point de souhaiter concrètement que l’autre (= la Dame, Amour, un “ennemi”, etc.) le tue.Sur la métaphorisation de ce désir de mort, voir René Nelli , loc. cit. — Pour la permanence de ce motif de la mort par amour, voir (pour les trouvères) Roger Dragonetti , Technique poétique , pp. 113 sv. ; (pour les poètes siciliens) Walter Pagani , Repertorio tematico della scuola poetica siciliana , Bari, Adriatica ed., 1968, p. 234-245 et Flavio Catenazzi , L’influsso dei Provenzali sui temi e immagini della poesia siculo-toscana , Brescia, Morcelliana, 1977, p. 20-26. C’est d’ailleurs une pareille attitude qu’on trouve ici-même, dans la tornade de cette chanson, ce qui nous paraît hautement significatif par rapport au problème qui nous occupe : E si no’m ereb sa vertutz / per conseil li don qe’m pendea (vv. 51-52).
D’autre part, si l’éventualité du suicide nous semble des plus improbables — en raison de ce que nous venons de dire plus haut — nous pensons également pouvoir l’écarter de par le contexte immédiat du poème. En effet, s’il était véritablement question de suicide au v. 35, comment concilier cela avec le v. 33 où le poète dit que s’il meurt à cause (de l’attitude) de sa Dame, il fera des miracles, “als Märtyrer der Liebe” ajoute Carl Appel?Rv0, p. 22. Comment un suicidé pourrait-il être martyr et faire des miracles? Il y a là, on s’en rend compte, impossibilité évidente.On connaît les condamnations du suicide que donnent tant Saint Thomas (Sum. theol. II, II, 64, 5) que Saint Augustin (De Civitate Dei , I, 22-24, à propos du suicide de Caton); le suicide ne peut mener qu’à la damnation et les théologiens médiévaux n’admettent qu’une seule exception à cette règle: “nisi forte divino instinctu fiat, ad exemplum fortitudinis ostendendum, ut mors contemnatur” (Saint Thomas, Summ. theol. Suppl. , 96, 6 ad 6). — Voir à ce propos Enciclopedia Dantesca , Roma, Istituto della E. D., 1970, t. I, p. 877 et 1976, t. V, p. 477-478. Ce rapprochement des vv. 33 et 35 est d’autant plus licite que le rapport entre eux est non seulement syntaxique (per que , v. 34) mais s’insère, en outre, à l’intérieur d’un ensemble plus vaste allant des vv. 32 à 35 et justifié tant logiquement que stylistiquement.
Que nous ayons là, en effet, un ensemble nous paraît indiqué, d’abord, par la reprise au v.35 d’un syntagme en tout point analogue au tortz er du v.32: dans les deux cas il s’agit d’une structure impersonnelle, du point de vue de l’expression du temps (ou du mode) il y a également conformité (er / fora ) et en ce qui concerne leur position dans le vers, il y a anaphore. En outre, et la chose est importante, les deux termes (tortz / dreitz ) sont, sémantiquement, en relation antinomique. Ainsi, dans la mesure même où le lien qui unit ces deux vers est fortement marqué, la contradiction qu’ils expriment n’en devient que plus “scandaleuse”: il sera injuste que ma Dame me tue (v.32) — il serait juste qu’elle me tue (v.35). D’autre part, les vers intermédiaires de cet ensemble apparaissent également reliés, tant entre eux que par rapport aux vv.32 et 35. Ce lien est soit d’ordre purement syntaxique (entre les vv.33-34 et 34-35), soit stylistique. A ce propos, on observera la parfaite construction en chiasme des vv.32-33:
Tortz er si’m fai midons morir
s’ieu muor per liei farai vertutz
Ce chiasme est d’ailleurs renforcé par plusieurs éléments périphériques verbaux (er/farai ), syntaxiques (si/s’ ) ainsi que grammaticaux et/ou sémantiques (m’/ieu — midons/liei ). Outre cela, il est également d’autres éléments stylistiques qui contribuent à mettre en relief le lien entre ces deux vers. Qu’il nous suffise, à ce propos, d’en noter les évidentes répétitions internes si/ s’ ainsi que les polyptotes far/farai et morir/muor .Pour le polyptote, voir Henri Morier , ouv. cité , pp.846 sv.- Remarquons que selon Heinrich Lausberg , ouv. cité , p.325 le terme “polyptote” ne désigne que les différentes formes flexionnelles de substantifs et pronoms. Lorsqu’il s’agit de formes verbales, il faudrait parler de derivatio (p.328).
En somme, ce qui est exprimé dans cet ensemble est une sorte d’antithèse ou, plus exactement, de contentio ,Voir à ce propos Roger Dragonetti , ouv. cité , p. 55 : “Cette figure naît d’une tension entre deux mots (...) ou entre deux phrases dont le sens s’oppose ; dans le premier cas, elle s’appelle contrarium , dans le second, contenecio (sic) ”. dont l’explicitation nous serait donnée dans ses vers intermédiaires : il est injuste que ma Dame me tue ; mais si elle me tue, je ferai des miracles (en tant que martyr d’Amour) ; donc si je la perds (et je suis en train de la perdre), il ne serait que juste qu’elle me tue (puisque cela me permettrait de faire des miracles).Sur le motif de la mort amoureuse qui mène au martyre, voir ibid. , pp. 116 sv. Ainsi, la boucle est bouclée et ce qui se présentait sous la forme d’une antithèse choquante (tortz/ dreitz ) reçoit une explicitation des plus logiques.
↩ au vers 32
vv. 36–40
Era il ven en cor que m’azir, / mas ia fo q’er’autres sos sens. …
Walter T. Pattison introduit une relation causale entre les vv. 38-39, traduisant : “Her love is such that I ought to serve her always...”. Entendemen peut en effet signifier ‘inclination, affection, requête d’amour’,PDL , p. 152. mais dans ce cas-ci cela ne nous semble pas s’imposer. Pourquoi, en effet, vouloir que l’amant serve fidèlement sa Dame en raison de l’amour que celle-ci lui porterait, alors qu’il vient de dire : Era il ven en cor que m’azir (v. 36) ? Derek E. T. Nicholson résoud la difficulté en lisant : mas ia fo q’er’autres sos sens/ c’aitals, e ssos entendemens ... Dans cette optique, on pourrait comprendre : maintenant, elle me hait ; mais il fut un temps où son opinion et son dessein étaient différents de cela.Derek E. T. Nicholson , ouv. cité , p. 120. Que l’on ait pour deux sujets (sens et entendemens ) un verbe au singulier (er’) ne pose aucun problème.Ibid. , p.64. — Voir aussi Leyg , t.II, p.84: “devetz saber que alcuna vetz pauza hom a dos nominatius ajustatz ab copulativa .j. verb singular ”. Il en est de même d’ailleurs, à l’instar de l’ancien français,Voir e.a. Philippe Menard , ouv.cité , p.120, § 122. de l’adjectif autres qui, tout en étant au cas sujet singulier, se rapporterait également, dans cette hypothèse, à deux substantifs.Il est vrai que dans le cas d’un adjectif se rapportant à plusieurs substantifs, Oscar Schultz-Gora , ouv.cité , p.122, § 174 ne parle que de l’accord en genre, non en nombre: “Gehört ein Adjektiv zu zwei Substantiven verschiedenen Geschlechts, so gibt das zuletzt stehende Maskulinum den Ausschlag”. Cependant, ici aussi les Leyg nous éclairent à ce propos, fût-ce indirectement: “a dos noms sustantius singulars pot hom ajustar .j. adjectiu plural ” (t.II, p.40), ce qui laisse supposer que plusieurs substantifs pouvaient, éventuellement, fort bien s’accommoder d’un adjectif au singulier, possibilité que montrent sans nulle équivoque les exemples cités à l’appui de la règle de l’accord du verbe avec différents sujets (ibid. , pp.85-86). Reste que les mss nous paraissent s’opposer assez formellement à la lecture de Nicholson. Tous présentent très clairement une coupe es/ſos et non e/ſos comme le voudrait l’éditeur de Peire Rogier. En outre, toutes les leçons manuscrites se présentent sous la forme es ſos , à l’exception du ms.Archiv I qui a e ſos . Or, on sait que “the rules for distribution of the two letter-forms are generaly quite regular. Briefly stated, minuscule s Archiv ‘short s’ is used only in final position, never initially or medially”.Carleton W. Carrol , “Medieval Paleography: a brief introduction”, dans Christopher Kleinhez (ed.), Medieval manuscripts and textual criticism , Chapel Hill, University of North Carolina Press, p.67. En revanche, on peut trouver l’ſ long même en position finale.Ibid. Force nous est, dès lors, d’en revenir à la lecture de Pattison, à une chose près, toutefois. En effet, l’objection quant au fond que nous faisions ci-dessus subsiste, nous semble-t-il, mais se réfute aisément si l’on traduit entendemens par ‘but’PDL (Levy, Provenzalisches Supplement…) Emil Levy , Petit Dictionnaire provençal-français , Heidelberg, Carl Winter Verlag — Universitätsverlag, 1966, 4e éd., p.54 (* , loc.cit. et non par ‘amour’.Cette interprétation nous semble d’autant moins justifiée qu’entendemen se rapporterait ici à la Dame, alors que d’après Glynnis M. Cropp , il s’agirait là d’un terme s’appliquant typiquement à l’amant, et dont le sens et l’emploi “nous fournissent encore une preuve de l’attitude voulue et consciente adoptée par l’amoureux courtois” (ouv.cité , p.220). Ce but étant explicité dans la suite de la strophe: totz temps servir (v.39) et totz temps estar als pes (v.42).
↩ au vers 36
vv. 48–49
q’eu non dic tant qe·m fos cregutz, / mais del bon respieich don visques.
Creiutz est sans doute un participe de creisser , mais si tel est le cas, nous ne nous expliquons pas fort bien la traduction de Pattison: “no matter how much it has increased for me”.Ibid. A moins que ce “it” ne désigne le Bon Respièg , la ‘bonne attente’. Toutefois, même alors, il reste tan que dont la traduction (“no matter how much”) ne nous paraît guères justifiée. Personnellement, il nous semble plus satisfaisant de traduire creisser par 'arriver, advenir.Voir à ce propos La Passion provençale du Ms. Didot, mystère du XIVe siècle , publié par William P. Shepard , Paris, Champion, 1928, pp. 60, 65 et 139 (glossaire). Dans cette hypothèse, on pourrait gloser ces vers comme suit: il faudrait bien me croire, puisque je ne parle pas de ce qui m’est arrivé {q’eu non dic tan qe’m fos creguz} ; la seule chose dont je parle c’est de Bon Respieg . A ce propos, on remarquera que tant Pattison que Nicholson semblent considérer qu’il s’agisse ici d’un senhal : “They are obviously meant to be an allusion to her /= la Dame de Raimbaut /, as Pattison makes clear by his use of capital letters”.Derek E.T. Nicholson , ouv. cité , p. 121. A notre avis, bon respieg doit avant tout être compris dans son sens littéral de ‘bonne attente’,Il en va de même chez Arnaut de Mareuil, (voir K. Bartsch , Chresthomathie provençale , 108,17). tout en étant aussi — bien entendu — une allusion à la Dame aimée qui est alors explicitement désignée par son senhal au vers suivant. Nous comprenons donc le v.49 ainsi: ‘(...je ne parle pas tellement de ce qui m’advint) si ce n’est d’une favorable attente dont je pourrais vivre’. Il y a là, on s’en rend compte, un habile artifice qui permet au poète de nommer sa Dame tout en soutenant la fiction qu’il ne le fait pas. Aux questions embarrassantes de Peire Rogier qui voulait savoir lo ver quant à la relation de Raimbaut avec sa Dame,Derek E.T. Nicholson , ouv. cité , pp. 106-107: Ch. VIII, vv. 6-7, 11 et str. VII. ce dernier a répondu de la seule façon possible, c’est-à-dire, de façon détournée, couverte et ce qu’il dit doit être accepté comme étant vrai, dans la mesure même où — tout en chantant sa Dame et ce qu’il ressent pour elle — il n’a rien révélé de ce qui s’est réellement passé. Il n’a donc pas démérité puisque, malgré ce qu’il avait déclaré au début du poème (cantarai , v.6), il n’a pas trahi los digz e’ls covens (v.2).
↩ au vers 48