5. Le lexique de Raimbaut d'Orange
Les 39 poèmes attribués de façon certaine à Raimbaut d’Orange se laissent découper en 15.060 “unités de texte” ou “unités graphiques”, c’est-à-dire en autant de groupes de “signes alphabétiques séparés des autres signes ou groupés par des blancs ou par des signes de ponctuation”.1 Ce découpage en unités graphiques nous donne donc les occurrences du corpus dont le nombre — représenté par le symbole N — est la mesure de son étendue.2
Suite à une première analyse, l’ordinateur distingua, dans ce corpus N, 3.193 mots différents (ensemble que nous symboliserons par N1). Remarquons d’emblée, que ces “mots” ne sont toujours que des unités graphiques, c’est-à-dire les unités élémentaires du texte, les occurrences, et non des unités qui forment le lexique, donc des vocables. Comme Charles Muller, “nous réservons le terme mot aux unités élémentaires, bien distinguées par la typographie et l’écriture, qui constituent le texte, donc aux occurrences d’un vocable, quel qu’il soit”.3 Ces 3.193 mots différents (représentés individuellement par U.W. = “Unique !Word”) ne sont donc point des unités de lexique ou lexèmes4 et ne constituent en aucune manière le “vocabulaire” de Raimbaut d’Orange, quoique’ils l’incluent de facto.5 En fait, le travail de l’ordinateur consista uniquement, à ce stade-ci, à isoler dans l’ensemble du corpus N toutes les unités graphiques différentes, sans tenir compte ni de leur fréquence ni de leurs éventuels regroupements sous une seule entrée, en unités de lexique. Ainsi, répétons-le, le critère de différenciation permettant à la machine de quantifier les U.W. n’est pas d’ordre lexical ni même sémantique, mais uniquement graphique et/ou morphologique. De là que finamenS, finamenTZ et finamenS, par exemple, sont considérés par l’ordinateur comme comptant pour 3 U.W., alors que nous n’avons là, évidemment, qu’une seule unité de l’exique ou vocable, se différenciant en 3 U.W. uniquement de par la graphie. Il en est exactement de même de domn’, domnA et domnAS, ou bien de chantA, chantAN, chantAR, chantARAI, chantARI’, chantEM, chantES... — la différenciation n’étant due, ici, qu’aux seules exigences de la morphologie.
Etant donné que dans une première approche, nous tentions de savoir si Raimbaut d’Orange avait introduit, dans son propre vocabulaire poétique, des vocables que nous pourrions qualifier de “nouveaux” — nous entendons par cela des vocables n’apparaissant pas avant lui dans la poésie lyrique des troubadours, trois opérations successives s’imposaient. La première consistait, pour l’ordinateur, à quantifier et à répertorier les unités graphiques des textes de ces troubadours antérieurs — ce qui nous donnerait un corpus de N’ occurrences. La seconde, à isoler, dans N’; les U.W., ainsi qu’il l’avait été fait pour Raimbaut également — ce qui nous donnerait une nouvelle liste d’U.W. (symbolisée par N’1). Ensuite, il suffisait de procéder à une comparaison de N’1 (= U.W. de Raimbaut) avec N’1 (= U.W. de ses prédécesseurs) pour obtenir une troisième liste N’2, qui pourrait nous livrer finalement les U.W. de Raimbaut n’apparaissant pas chez ses prédécesseurs.
Comme troubadours antérieurs furent choisis, en fonction des éditions disponibles et mises en mémoire d’ordinateur: Guillaume IX (éd. Pasero), Jaufre Rudel (éd. Jeanroy), Marcabru (éd. Dejeanne), Cercamon (éd. Jeanroy), Bernart Marti (éd. Hoepffner), Rigaut de Barbézieux (éd. Varvaro), Bernart de Ventadour (éd. Lazar), Peire d’Auvergne (éd. Del Monte), Giraut de Bornelh (éd. Kolsen) et Arnaut de Mareuil (éd. Johnston). Sans doute, les questions de datations particulières et de chronologies relatives que soulèvent ces différents troubadours ne sont pas toutes résolues, et l’on pourrait aisément nous reprocher l’inclusion d’aucuns et l’exclusion d’autres, tandis que la contemporanéité de certains d’entre eux pose également des problèmes que nous ne nous dissimulons en aucun cas. Reste que, sans entrer pour cela dans les détails, on pourrait dire que, de commun accord, F.R.P. Akehurst et nous-même, avons essayé de nous fonder sur ce qui était soutenu par un consensus plus ou moins général.6
Quoi qu’il en soit, ces différentes opérations nous fournissent pour un corpus global (N°) de 90.008 unités graphiques, une liste N°1 de 19.808 U.W. se répartissant, troubadour par troubadour, ainsi que nous l’avons montré déjà précédemment.7 Toutefois, la quantification des U.W. des troubadours antérieurs à Raimbaut d’Orange ayant été faite non pas globalement, mais troubadour par troubadour, il est évident que dans cette liste N°1 de 19.808 mots il y a des formes redondantes, des U.W. apparaissant à la fois chez plusieurs troubadours. Après soustraction de ces doublets, on en arrive finalement à une liste de 10.328 U.W., que nous nommerons N°1^1. Il suffisait maintenant de projeter sur cette dernière liste N°1^1 les 3.193 U.W. de Raimbaut (N1), pour obtenir une nouvelle liste (N2) de 1166 unités graphiques distinctes, représentant donc les U.W. apparaissant pour la première fois chez Raimbaut d’Orange. En guise de récapitulation, on représentera ces diverses opérations successives par le schéma suivant:
| A. Raimbaut d’Orange : | | N = 15.060 unit.graph. ⟶ N1 = 3.193 U.W. | | B. Troubadours antérieurs : | | N’ = 90.008 unit.graph. ⟶ N’1 = 18.808 U.W. ⟶ N’‘1 ≃ 10.328 U.W. | | C. Projection de A sur B: | | N1 / N’1 ⟶ N2 = 1.166 U.W. |
Il convient cependant de considérer cette dernière liste N2 avec une extrême prudence. En effet, on s’en souviendra, les U.W. ne sont pas des vocables, dans la mesure où les concordances avec lesquelles nous avons dû travailler n’avaient fait l’objet d’aucune lemmatisation préalable: on en conviendra, en l’absence d’un programme spécifique, la tâche eût été immense vu l’importance des corpus considéré et, en fin de compte, peut-être moins pertinente qu’il n’y paraisse au premier abord. Cela étant, il était donc nécessaire, préalablement à toute analyse, d’éliminer de N2 toutes les unités graphiques qui, pour l’une ou l’autre raison, s’avéraient redondantes. Pour ce faire, nous avons également dû travailler en plusieurs étapes successives, nous servant de critères tant internes qu’externes.
Une première réduction peut se faire aisément à partir des variantes graphiques et/ou morphologiques présentes à l’intérieur-même de N2. Ainsi, l’ordinateur retiendra plusieurs graphies ou formes morphologiques différentes d’un même vocable comme étant autant d’unités graphiques distinctes “nouvelles”. Il suffit à ce moment-là de ne conserver qu’une des formes retenues par l’ordinateur, ou bien de réduire l’ensemble de ces formes au vocable correspondant. D’autre part, comme nous disposions également d’une concordance générale de Raimbaut d’Orange, nous donnant, classées alphabétiquement toutes les unités graphiques du corpus, il était également possible de comparer N2 à cette concordance. Ainsi, là où nous trouvions dans les l.166 U.W. de N2 les formes chanSSo et chanSSoN, l’une de ces deux formes pouvait être immédiatement supprimée, puisque l’une n’est qu’une variante graphique de l’autre. Toutefois, comme la concordance générale donnait également chanSo et chanSoN, termes non repris dans N2, parce que reconnus par l’ordinateur comme apparaissant déjà chez les prédécesseurs de Raimbaut, il devenait par conséquent possible de supprimer également l’unité graphique de N2 initialement conservée. Ce qui fait que, nous fondant sur des critères purement internes, nous avons deux facteurs d’élimination: 1/ suppression des variantes morphologiques et/ou graphiques, par leur réduction au vocable correspondant; 2/ suppression de tout U.W. de N2 dont une ou plusieurs variantes graphiques et/ou morphologiques sont présentes dans N et non dans N2.
Ces premières opérations nous avaient déjà permis de supprimer bon nombre de redondances à l’intérieur de N2, 609 pour être exact. Cependant, il est évident que cela ne suffisait point. Car si les critères graphiques et/ou morphologiques sont discriminatoires pour l’ordinateur, lorsqu’il s’agit d’identifier les U.W. de Raimbaut, ces mêmes critères l’empêcheront également d’établir un lien d’identité entre un U.W. de Raimbaut et des formes différentes de ce même U.W. apparaissant chez d’autres troubadours. De là que l’ordinateur retiendra comme terme “nouveau” dans N2 le mot anctas, alors qu’apparaît chez Guillaume IX d’Aquitaine la variante graphique antas de ce même mot; de même pour acaba, que l’on a sous la forme acabaTZ chez Giraut de Bornelh ou costumiers, que l’on trouve au cas régime, costumier, chez Marcabru.
Comme d’autre part, nous ne disposions pas de concordances alphabétiques générales de tous les auteurs concernés, nous avons été obligé de nous livrer à un long travail de contrôle manuel, troubadour par troubadour, nous fondant pour ce faire sur tous les index existants. On pourrait nous objecter que les index des éditions ne reprennent pas tous les lexèmes du texte publié, beaucoup s’en faut parfois. Et que, par conséquent, la valeur de ce travail d’élimination n’est que fort relative. Sans doute. Cependant, si l’on admet que la plupart du temps les index d’éditions reprennent plus ou moins systématiquement tous les lexèmes du poète étudié n’apparaissant pas au dictionnaire ou présentant un problème de compréhension ou d’interprétation, notre dernière opération acquiert, nous semble-t-il du moins, quelque pertinence. En effet, après avoir passé en revue tous les index, nous avons effectué un dernier contrôle dans les dictionnaires usuels, contrôle portant sur l’ensemble des U.W. de N2 qui, à ce stade, n’avaient pas encore été éliminés, de l’une ou de l’autre façon. Tout en n’étant pas totalement conclusif, ce dernier examen nous permit cependant de conclure à la relative validité des exclusions de mots faites à partir des index, dans la mesure où il révéla que 45 mots seulement n’avaient pas été éliminés par cette façon de faire. En outre, ce contrôle nous permit de rejeter de N2 5 mots apparaissant chez Guilhem de Saint-Didier, 2 chez Peire Rogier et 3 autres du Dauphin d’Auvergne, tous8 troubadours n’ayant pas fait l’objet d’un traitement automatique par ordinateur.
On remarquera également que cette seconde série d’opérations, externes à N2 et à N, nous permit ensuite de supprimer un certain nombre d’autres variantes graphiques et/ou morphologiques de N2. En effet, là où N2 présentait, par exemple, auzeLLeT et auzeLLeTZ, il était possible de rejeter le second de ces U.W. puisque celui-ci n’était qu’une variante morphologique du premier (ou vice-versa). Cependant, l’un d’entre eux devait être conservé, puisque rien dans N ne permettait de l’éliminer. Cet U.W.-là ne put être supprimé à son tour qu’au moment où nous l’avions trouvé, chez Peire d’Auvergne, sa variante graphique auzeLeT. De même, Yvre, variante graphique et morphologique de IBreS pouvait disparaître. Mais ce dernier terme ne fut retranché de N2 qu’à la découverte de la variante Yvre chez GUILLAUME IX.
Au terme de ces diverses opérations, nous croyons pouvoir affirmer que nos éliminations successives se contrôlent pour ainsi dire l’une l’autre et que, ce faisant, le risque d’erreur toujours possible fut réduit à un minimum. De toute manière, de N2 qui comptait à l’origine pas moins de 1.166 U.W., nous en sommes arrivé, finalement, à une liste de 194 lexèmes (N3). Ces 194 lexèmes représentent, en dernière analyse — sinon tous du moins la grande majorité d’entre eux — les vocables qu’introduisit Raimbaut d’Orange dans son propre vocabulaire poétique et dont on peut donc raisonnablement supposer qu’ils n’avaient pas encore été employés, avant lui, dans la poésie lyrique occitane. Conventionnellement, nous nommerons ces vocables des “New Words” (N.W.).
Commençons par remarquer que si l’on se rapporte aux dictionnaires, 17 vocables de N3 n’y font l’objet d’aucune mention, tandis que 24 autres sont bien signalés, sans doute, mais uniquement à l’aide d’un exemple emprunté à Raimbaut lui-même, c’est-à-dire que c’est leur occurrence même de chez Raimbaut qui apparaît dans les dictionnaires :
Tableau I : N.W. non signalés dans les dictionnaires
atozar degertz entresecar mesbe fautar bederesc demerar esclaca regotbres brezill enbrojar esflaujir romanza cana ensimar esquire tendilh
Tableau II : N.W. uniquement signalés par un ex. de Raimbaut
ablasmans desabricar fadesc groigna rimeta acortilhar desatrucs flaujar guimar siura atacar desazautar gasurs lams sobregensar bretols desazegar geliva malastrugamen sobresabens conglapis mot illisible grimar pelaudar timi
Avons-nous là vraiment des créations originales, dues à Raimbaut ? Sans doute, peut-être est-ce le cas pour certains de ces N.W., surtout pour les lexèmes composés par suffixation ou préfixation (p.ex. atozar, entresecar, ablasmans, desabricar, desazautar, desazegar, malastrugamen, rimeta...). Quoi qu’il en soit, ces 41 lexèmes semblent donc ne pas apparaître avant Raimbaut d’Orange, ni dans la lyrique occitane (cela nous le savions déjà) mais non plus dans l’ensemble de la masse textuelle occitane prise en considération par les lexicographes. Quant aux 15+ N.W. qui nous restent, ils apparaissent bien dans les dictionnaires, soit dans des exemples non-littéraires.
(actes, chartes...) ou non-lyriques (littérature épique, historique, didactique, hagiographique...) antérieurs à Raimbaut, soit dans des exemples empruntés à des troubadours postérieurs.
D’ailleurs, en ce qui concerne ce dernier point, nous nous sommes également demandé quelle était la part de ce vocabulaire — que Raimbaut semble avoir introduit dans la lyrique provençale — qui avait été retenue par les troubadours qui vinrent après lui. Là aussi, bien entendu, nous nous sommes adressé à l’ordinateur, qui compara à cet effet les 194 lexèmes que nous considérions comme “nouveaux” avec pas moins de 250.877 unités graphiques, représentant un total de 893 poèmes de 27 troubadours différents.9 Ce travail de comparaison par ordinateur, auquel nous avons aussi adjoint un contrôle (manuel) dans les dictionnaires, nous permit de découvrir que pas moins de 111 N.W. de N3 avaient également été utilisés par ces troubadours postérieurs à Raimbaut d’Orange. A ce propos, on remarquera qu’un seul mot seulement faisant partie des 41 cités dans les tableaux I et II (deasastrucs) fut réutilisé!
Tableau III : N.W. de Raimbaut réutilisés postérieurement dans la lyrique occitane
| absolvre | coire | domde | fraisse | omplir | rotz | | afatar | colom | encadenar | galardia | pairar | senhoria | | afrenar | comde | endreich | gesta | perdonaire | sendat | | aiziva | compassars | entrar | gibre | peronhar | sesal | | atemprar | convertir | envilir | gingibre | plaideis | sescas | | amonestar | cornar | ermitas | glat | plancas | simples | | amortar | cortejar | escata | gragel | ploros | sobreplus | | ancas | cotz | esclatar | qrezesc | plom | tempestar | | anctos | cuers | esfilars | qrill | pom | tenhz | | aplatar | davallar | espatla | laiga | porc | tertre | | arapar | espaur | lata | prest | tiran | | autana | derc | esquer | lenhz | putnais | tiriaca | | avantar | derengar | esquirols | libres | quils | tom | | beort | desastrucs | maca | raba | trap | | besogna | desaventura | fanc | malastre | raca | trastornar | | bort | descort | festa | malgrat | recalivar | umors | | braca | deshonors | feutre | marves | regla | veire | | calivar | devinansa | flums | milena | religiosos | vouta. | | cervel | devinars | forest | nars | rimar |
Reste donc, après élimination de ces 111 vocables réutilisés, les 43 vocables présentés dans le tableau IV qui, tout en étant présents dans des textes soit antérieurs soit postérieurs à Raimbaut, ne semblent pas appartenir normalement au vocabulaire de la lyrique occitane, puisqu’on ne les retrouve pas chez les troubadours postérieurs (ni, forcément, antérieurs à Raimbaut) mais uniquement dans des textes non-lyriques :
Tableau IV: N.W. de Raimbaut “non-lyriques”
| acodar | desbaratar | girar | pols | vaca | | asseris | eissabozitz| gisclar | rata | varaire | | auriol | eniurar | guarengals | saba | escoire | | bezonh | ensacar | japar | sabata | | | blaca | enteǧre | linha | sillaba | | | boja | entoisseguar | lort | sobrecilh| | | borda | escairar | manatz | tempesta | | | broigna | conh | mela | teuna | | | calafatar| fetg | mizels | tiure | | | cisclar | fiansar | novia | tortre | |
Si l’on ajoute à ces 43 vocables, les 40 des tableaux I et II (desastrucs ayant été soustrait, puisqu’il réapparaît au tableau III) — qui, rappelons-le, sont des mots “nouveaux”, apparemment non employés ni dans la lyrique ni dans d’autres textes occitans antérieurs à Raimbaut — on pourrait avancer l’hypothèse selon laquelle ces 83 vocables-là représentent, en dernière analyse, ce qui forme l’originalité de Raimbaut, du moins en ce qui concerne la création d’un vocabulaire poétique propre. En d’autres termes, nous avons là 83 lexèmes qui, théoriquement, ne furent employés que par Raimbaut d’Orange dans un contexte lyrique et courtois.
D’autre part, si l’on considère ce corpus de 194 N.W., nous avons là, toujours théoriquement, ce qui peut se définir, concrètement alors, comme étant le résultat du choix fait par Raimbaut lors de l’acte de l’écriture. Qu’ils proviennent directement du langage naturel ou indirectement, par le biais de textes non-lyriques, ces vocables sont ce qui forme l’originalité — lexicale — de Raimbaut. Originalité d’ailleurs appréciable, si l’on se souvient de la “misère lexicale” dont il avait été question ici plus haut. Il est un fait que, faute d’avoir pu disposer d’une concordance lemmatisée de l’oeuvre de Raimbaut d’Orange, nous ne connaissons pas l’étendue de son vocabulaire proprement dit (, c’est-à-dire V, soit le nombre total de vocables). Toutefois, les seules données quantitatives que nous possédons, nous permettent quand même de nous en faire ne fût-ce qu’une idée, toute relative soit-elle. Ainsi, nous savons que pour 15.060 unités graphiques, Raimbaut présente 3.193 unités graphiques différentes. Ce qui lui donnait une probabilité d’un vocabulaire assez étendu, moins que celui de Marcabru et Peire d’Auvergne, plus que celui d’Arnaut Daniel, Giraut de Bornelh et Bernard de Ventadour.10 S’ajoute à cela, maintenant, qu’après toutes les opérations décrites plus haut, nous avons réussi à isoler, dans ces 3.193 U.W., 194 N.W. qui sont forcément inclus dans V et représentent déjà, par rapport à N, 1,28 %. Ce pourcentage peut sembler minime. Il n’en est rien cependant, si l’on se souvient que pour un corpus de formes graphiques plus ou moins similaire — 17.290 formes — Peire Vidal ne présentait qu’un vocabulaire (V) de 1.823 lexèmes, soit 10,54 %.11
Rien d’étonnant donc, si Raimbaut nous apparaît — à nous, lecteurs modernes — comme un poète “difficile”. Et ce d’autant que, compte tenu de leurs variantes morphologiques et/ou graphiques ainsi que de leurs répétitions, ces 194 N.W. n’occurren pas moins de 245 fois dans l’oeuvre de Raimbaut. D’ailleurs, de ce point de vue là, il n’est pas inutile de considérer leur répartition, poème par poème.
Tableau V : Répartition des N.W. dans l’oeuvre de Raimbaut
| Chanson | N.W. | Var. | total |
| Chanson | N.W. | Var. | total |
|---|---|---|---|
| --------- | ------ | ------ | ------- |
| I | 17 | 4 | 21 |
| XXI | 14 | — | 14 |
| II | 10 | 3 | 13 |
| XXII | 1 | — | 1 |
| III | 3 | — | 3 |
| XXIII | 7 | — | 7 |
| IV | 13 | — | 13 |
| XXIV | 1 | — | 1 |
| V | 6 | — | 6 |
| XXV | 3 | — | 3 |
| VI | — | - | — |
| XXVI | 1 | — | 1 |
| VII | 2 | 1 | 3 |
| XXVII | — | - | — |
| VIII | 3 | 1 | 4 |
| XXVIII | 6 | 1 | 7 |
| IX | 2 | — | 2 |
| XXIX | 5 | — | 5 |
| X | 20 | 2 | 22 |
| XXX | 2 | — | 2 |
| XI | 5 | 1 | 6 |
| XXXI | 2 | — | 2 |
| XII | 3 | — | 3 |
| XXXII | 1 | — | 1 |
| XIII | 12 | 1 | 13 |
| XXXIII | — | 1 | 1 |
| XIV | 8 | — | 8 |
| XXXIV | 6 | 1 | 7 |
| XV | 6 | 1 | 7 |
| XXXV | — | - | — |
| XVI | — | - | — |
| XXXVI | 3 | 13 | 16 |
| XVII | 1 | — | 1 |
| XXXVII | 14 | 1 | 15 |
| XVIII | 3 | 1 | 4 |
| XXXVIII | 2 | — | 2 |
| XIX | 6 | 1 | 7 |
| XXXIX | 3 | 18 | 21 |
| XX | 3 | — | 3 |
On remarquera bien sûr que 4 chansons seulement — les poèmes VI, XVI, XXVII et XXXV — ne comportent aucun N.W. En outre, il est tout aussi évident que l’incidence des N.W. dans la poésie de Raimbaut ne correspond en rien à l’une ou l’autre tendance chronologique. En effet, pour autant que l’on puisse se fier à la suite chronologique proposée par Walter T. Pattison,12 il ne semble y avoir aucune corrélation entre la date de composition supposée d’un poème et le nombre de N.W. qu’il contient. En d’autres termes, et toujours en tenant cette chronologie pour réelle, on ne peut parler chez Raimbaut d’une inclusion progressive de la langue naturelle dans le langage poétique ni — ce qui serait le cas inverse — d’un épurement toujours plus sévère de ce même langage visant à en éliminer ces “scories naturelles”: en effet, le volume des N.W. par poème semble ne répondre à aucune préoccupation de ce genre et varie tout au long de la carrière poétique de Raimbaut. Tout au plus en arrive-t-on à la constatation d’un groupe de poèmes à haute concentration de N.W.: I (17+4), II (10+3), IV (13), X (20+2), XIII (12+1), XXI (14), XXXVI (3+13), XXXVII (14+1), XXXIX (3+18).
Considérons d’abord les poèmes VI, XVI, XXVII et XXXV, qui ne comportent donc aucun N.W. La chanson VI est en fait un sirventes, dans lequel Raimbaut répond aux questions qui lui avaient été posées par Peire Rogier. Il s’agit d’un poème simple, sans rimes rares13 et “patterned after Peire’s direct style”.14 Aucune raison donc d’y introduire des N.W., ce qui ne pourrait qu’apparaître que comme un écart par rapport à Peire Rogier, envers qui Raimbaut semble encore montrer beaucoup de déférence.15 La chanson XVI, elle, est assez surprenante, dans la mesure où dans son exorde elle se présente comme une chanson appartenant au trobar plan et que Raimbaut y dit que s’il excelle dans ce qui est “inouï” (qi tals motz fai / c’anc mais non foron dig cantan, vv.5-6), il ne sera que normal qu’il soit tout aussi capable de chanter en employant les mots c’om tot jorn ditz e brai (v. 7), ce qui équivaut précisément au langage naturel.16 Or, il n’en fait rien: tous les vocables de ce poème sont connus et appartiennent sans nul doute possible au vocabulaire poétique alors que, vu cette déclaration liminaire, on aurait pu s’attendre à y retrouver de tels motz! La chanson XXVII, elle, se présente comme un poème courtois des plus traditionnels (c’est là qu’il est fait allusion à Tristan et Yseut), tant du point de vue thématique que lexical. Quant à XXXV, s’il s’agit en effet d’un bon nou vers (v.4), la variation qu’il présente par rapport à la tradition poétique, consiste uniquement dans l’emploi du mot-refrain.17
La situation est différente, lorsqu’on considère les chansons à occurrence maximale de N.W. La première (ch.I) est le poème le plus “marcabrunesque” de Raimbaut, est considérée comme appartenant éminemment au trobar clus et peut être interprétée comme une espèce d’“art poétique” de Raimbaut. C’est là, et la chose nous semble d’importance, qu’il est dit: cars, bruns e tenhz motz entrebesc (v.19). On remarquera d’ailleurs qu’un des adjectifs employés pour décrire ces “mots” (tenhz) est lui-même un N.W., un mot dont le sens concret (“teint”) renvoie à un vocabulaire technique, tout comme les verbes compassar et esqaiar (également des N.W.) appartiennent au vocabulaire technique de la construction et servent aussi à définir le chant idéal; de même tiure (‘scorie’) et siure (siura) (‘liège’) qui, métaphoriquement, s’appliquent pareillement au chant.
La chanson II s’occupe aussi de problèmes de poétique. Et alors qu’elle se présente comme un texte “facile” (en aital rimeta prima / m’agradon lieu mot e prim, vv.1-2) et est considérée, de ce fait, par Pollman et Mölk comme appartenant au trobar ric/prim (de par sa “transparence séantique”),18 il n’en demeure pas moins que là aussi, les termes spécifiant son appartenance à ce style sont des N.W.: rîmeta (v.1), bustit ses regl’e ses linha (qui renvoient aussi au vocabulaire technique de la construction, comme dans I). On y trouve également le verbe rimar (vv.25 et 26) qui, de par l’homophonie, se prête bien sûr à un jeu d’ambiguïté entre les sens de ‘brûler’ et ‘rimer’.
La chanson IV, de nouveau un texte prim et s’annonçant comme facile (una chanson leu per bordre, v.2), contient nombre de difficultés syntaxiques et lexicales et présente, à la strophe III une critique explicite des “paroles” de la Dame (assimilées à celle de Salomon et Marcol) et qualifiées également par un N.W. (entegr’e, v.16), tandis que ceux à qui s’appliquent cette critique sont désignés collectivement par le N.W. bretols (v.18).
Le poème X appartient à un autre registre, encore que l’activité proprement poétique y soit évoquée par s’auzes desplejar mos libres (N.W.!) / de fag d’amor ab diga escuars (vv.12-13): il s’agit ici surtout de la thématique du lauzengier, décrite en rima braca (N.W.), et qui appelle tout un vocabulaire connoté négativement, dans lequel on retrouve nombre de N.W.: ensaçar, entoisseguar, esclaca, gasurs, lams, macar, pore, raca, regotbres, rotz, vaca. Quant aux autres N.W., ils ressortissent surtout au champ sémantique de la “nature” — blaca, gibre, gingibre, qísclar, guarençals, tiriaca — tout comme dans les poèmes précédents, où l’on trouvait aussi: bederesca(a), brezill, coire, flums, gril(s) (I); acortilhar.(II); colom, plom, pols, sesechas, tondre, veire (III).
La première strophe de la chanson XIII est une strophe hivernale, et la description de la nature qu’elle contient amène l’occurrence de près de la moitié des N.W. de ce poème: fraisse, s’entressecar, umors, saba, císclar. D’autre part, on y retrouve aussi une affirmation d’ordre poétique, mas per dig d’una sitlaba (v.44), contenant également un N.W., tandis que là où Raimbaut affirme la supériorité de sa propre poésie sur celle de tous les autres troubadours, c’est par le biais d’une comparaison renfermant aussi des N.W., appartenant au champ sémantique de la nature, qu’il le fait: qu’anc pos Adams manqet del pom / no valc (...) / lo seus trobars unx raba (vv. 50-52).
La chanson XXI, qui est un gap à propos d’un concours de poésie, présente quelques N.W. qui ont trait à ce thème (tort, trap, beort), mais surtout plusieurs verbes gravitant autour du sème ‘crier’: cornar, flaujan, japar, peluadar.
Quant à XXXVII qui, comme X, s’adresse surtout Als durs, crus, cozens Lauzengiers (v.1), les N.W. y appartiennent surtout à un vocabulaire dépréciatif: glat, aplatxar, escata, rata, lata, desbaratar. À côté de cela, on en trouvera d’autres, au sens très concret, mais employés dans des expressions imagées: sendat, feutres, cuers, calafatar, sabata.
En ce qui concerne la haute concentration de N.W. dans les deux dernières chansons (XXXVI et XXXIX), celle-ci est due uniquement au grand nombre de répétitions et de variations morphologiques et/ou graphiques de N.W. Ainsi, dans XXXVI, on n’en trouve que 3 — manatz, malastrugamen et malastre — mais ce dernier vocable est réutilisé, de l’une ou de l’autre manière, quatorze fois. Dans XXXIX, on ne trouve guère que conglapis (six fois), giselar (qui est déjà une répétition et apparaît également six fois), malgrat (aussi une répétition, et apparaissant deux fois) et tertre (six fois).19 Le seul N.W. à ne s’y retrouver qu’une seule fois est cozer (v.4). De là que l’on ne peut comparer ces chansons à celles qui précèdent.
A la suite de ces quelques cas,20 un certain nombre de tendances se laissent dégager. D’abord, le fait que la répartition des N.W. à travers l’oeuvre de Raimbaut d’Orange ne tient aucun compte de sa chronologie (supposée). Cela nous le savions déjà. Mais aussi, que cette répartition semble se faire indépendamment du “style” auquel on croit devoir rattacher telle ou telle chanson. A telle enseigne que la chanson I, qui fait indiscutablement partie du trobar clus, compte un nombre important de N.W.(21), tout comme X (22), alors que XXVIII n’en compte que 7 et que dans XXXI, la tenson où Raimbaut défend le trobar clus contre Giraut, on n’en trouve que 2!21 Quant à XXXVI et XXXIX, si elles se caractérisent en effet par plusieurs traits (de versification) les rattachant au clus, on se souviendra que la haute fréquence de N.W. que l’on y trouve s’explique uniquement par leurs variantes et leurs répétitions. Les chansons considérées comme ric/prin22 montrent à ce propos une variation tout aussi grande: II (13), III (3), IV (13), XVII (1), XVIII (4), XXX (2). De même les chansons qualifiées de leu: V (6), VI (-), XII (3), XVI (-), XIX (7), XXIII (7), XXV (3), XXVI (1), XXIX (5).23
D’autre part, on pourrait dire, du point de vue de Raimbaut et de son public, que l’apparition de ces N.W est en contradiction flagrante avec ce qui semble être un des principes majeurs de la poétique de Raimbaut: l’opposition entre le dire (=la poésie=le “système modélisant secondaire”) et le brayre (=le bavardage=le “langage naturel”). Or, là non plus, il n’en est rien. Sans doute, ces N.W. viennent du langage naturel, et en tant que tels ils appartiennent bien souvent — le plus souvent d’ailleurs — aux champs conceptuels les plus concrets qui soient; ce qui les rend, a priori, fort peu susceptibles d’entrer dans le vocabulaire poétique d’un auteur courtois. Toutefois, dans le poème, ils acquièrent un statut autre. Leur sens trivial est dépassé ou poétiquement fonctionnalisé. Ainsi, nous avons vu qu’ils peuvent, par exemple, amplifier ce que l’on appelle des “types”, souvent celui de la nature ou du lauzengier. Passons sur les cas où leur apparition se justifie de par la versification,24 ce qui est plus important, c’est qu’ils peuvent également contribuer à l’ambiguïté de la parole25 ou intervenir dans la création d’images ou d’expressions.26 Toutefois, leur utilisation la plus importante, nous semble-t-il, est là où ils interviennent, paradoxalement peut-être, dans les définitions mêmes du trobar: là où les mots du brayre, se transcendant à travers l’écriture poétique par la vertu des résonnances qu’ils évoquent, deviennent des mots du dire. Il en est ainsi des vocables “techniques” que nous avons déjà cités plus d’une fois, il en est également ainsi des termes qui, de façon métaphorique, peuvent entrer, à quelque titre que ce soit, dans le registre du “chant”: pour le décrire, pour évoquer ce qui en est l’opposé, pour mettre en lumière ses conditions d’apparition ou de disparition, pour en nommer les effets...