Conclusion
Dans un premier temps, nous désirions mettre en évidence la place du troubadour Raimbaut d’Orange dans le contexte de la littérature occitane médiévale. Pour ce faire, nous avons essayé de considérer son influence, du point de vue de la métrique, sur ses contemporains comme sur ses successeurs. Toujours dans le même but, nous avons également voulu analyser ses rapports, tant personnels que littéraires, avec les autres troubadours occitans, ainsi que la réception matérielle de son oeuvre, telle qu’elle apparaît de sa transmission manuscrite. De tout cela est apparu l’importance de Raimbaut, troubadour faisant pleinement usage de tout ce que la tradition poétique dans laquelle il s’insérait pouvait lui offrir, et y ajoutant constamment ses propres trouvailles. Est apparu également, le succès dont il jouit auprès de son public ainsi qu’auprès de sa postérité.
Ensuite, nous en sommes passé à un examen critique et détaillé de l’entièreté de son chansonnier. Partant de la constatation de la carence de la critique par rapport à certains points de cette oeuvre, nous avons tenté de cerner au plus près les problèmes qu’elle pose et d’élucider, autant que faire se peut, les questions qu’elle fait surgir. A cet effet, nous avons tenu à partir chaque fois d’une interrogation “philologique”, faisant usage de toutes les techniques et de tous les moyens que celle-ci pouvait mettre à notre disposition. Ce faisant, nous avons voulu en arriver à un texte — non pas définitif — mais probable, et susceptible de donner lieu à une lecture que nous voulions garder plurielle, c’est-à-dire ouverte.
De ce fait, il nous est apparu qu’outre les interprétations traditionnelles courtoises et amoureuses, une lecture proprement “poétique” de ce texte était également possible. Lecture n’excluant en aucun cas la précédente, bien au contraire, et se situant bien souvent dans son exact prolongement. De là que nous fûmes amené à déterminer plus avant ce que pouvait être le système poétique médiéval ainsi que la façon dont s’y insérait la poésie de Raimbaut d’Orange.
A ce propos, nous avons considéré les concepts de sincérité et d’originalité, tels qu’ils furent appliqués, erronément, à cette lyrique, pour ensuite tenter de les replacer, à l’aide e.a. du texte-même de Raimbaut d’Orange, dans une perspective plus conforme à la réalité de l’écriture médiévale. Cette réflexion donna lieu à la constatation de l’existence d’une “tradition”, à la fois miroir et objet réfléchi (par le biais du texte), dont la contrainte même résulte en un dynamisme, déjà mis en lumière par des critiques tels que Robert Guiette, Roger Dragonetti ou Paul Zumthor, et dont l’oeuvre de Raimbaut d’Orange peut nous fournir des modèles exemplaires.
Dans cette optique s’intègre bien la question des trobar, ou différents “styles”, à laquelle Raimbaut ne manque pas de s’intéresser, sa position à ce propos étant d’ailleurs particulièrement intéressante, ainsi qu’il résulte de notre analyse tant des divers endroits où il en est question dans son oeuvre, que de sa tenson avec Giraut de Bornelh: pour lui, apparemment, il n’y a pas lieu d’opposer systématiquement des concepts tels que ceux de poésie “facile”/“difficile”, “claire”/“obscure”, tout comme il n’est pas pertinent de se poser la question s’il faut écrire pour une élite ou pour tous. Il y a la poésie, c’est-à-dire le texte s’inscrivant dans la tradition dite “courtoise” (se nourrissant de fin’amor), qui ne parle, nécessairement, qu’à ceux qui participent à cette même tradition, et puis... le reste, qui n’est plus de la poésie, ce qui est a totz comunal. Il y a ce qui est compris par les bon, quels qu’ils soient, le dïre — que les fatz ne comprendront jamais (non pas parce qu’il leur est interdit, mais parce que non lor cal) — et le brayre, ce qu’ om tot jorn ditz e brai. Opposition qui pose, bien sûr, le problème du langage poétique.
Pour tenter de donner une réponse valable à cette problématique — parole poétique vs. langage naturel — nous avons examiné de plus près le vocabulaire de Raimbaut, de façon purement quantitative d’abord, qualitative ensuite. Ce qui nous amena à y découvrir un nombre particulièrement important de “mots nouveaux”, de termes empruntés tels quels à la langue naturelle et qui, pour autant que l’on puisse en juger, furent employés pour la première fois, dans la lyrique occitane, par Raimbaut d’Orange. Ce facteur est important, quantitativement, disons-nous, mais aussi de par son utilisation dans le texte. Loin d’être en contradiction avec l’opposition dïre-brayre à laquelle nous faisions allusion plus haut, cette inclusion de termes appartenant effectivement à la catégorie du brayre apparaît, en effet, comme une nouvelle variation du dire courtois. Mieux encore, elle sert dans plusieurs cas à mieux le cerner, à mieux le définir.
Sans doute, nous ne voulons en aucun cas prétendre que cet aspect lexical — en l’occurrence, la présence dans le vocabulaire de Raimbaut d’un grand nombre de N.W. — soit déterminant pour sa poétique. Ce serait là trop s’avancer, dans l’état actuel de nos connaissances en ce domaine. Il n’en demeure pas moins qu’il est important d’en être conscient et d’en tenir compte. Car la reconnaissance de ce facteur permet au lecteur moderne de mieux évaluer, de replacer — aussi imparfaitement, aussi fragmentairement que ce soit — cette oeuvre poétique dans le cadre qui présida à sa conception et de relativiser, du même coup, les concepts d’“obscurité” et d’“hermétisme” qu’on ne lui a que trop souvent accolés.
Raimbaut est en effet un troubadour “difficile”, et sa poésie peut à juste titre être qualifiée d’“obscure”, de notre point de vue du moins, car au niveau lexical — ne fût-ce d’ailleurs que celui-là — elle présente indéniablement nombre de problèmes. Toutefois, ceux-ci sont dus en majeure partie à l’introduction, dans sa parole poétique, de ces “nouveaux mots” que nous ne connaissons que peu, voire même pas du tout. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si, tout au long de nos “Remarques”, nous avons constamment buté sur les termes mêmes que nous fournit notre analyse lexicale, alors que les deux recherches furent menées indépendamment l’une de l’autre!
Cela étant, on comprend mieux maintenant pourquoi Raimbaut tient tellement à se défendre de rechercher une obscurité systématique. Dans son optique, il n’y a pas lieu de lui faire de tels reproches: les “mots” qu’il emploie sont connus de tous et si obscurité il y a, ce n’est pas au niveau du lexique qu’elle se situe, si ce n’est à nos yeux. Le problème de la compréhension exacte du texte ne réside pas dans l’emploi de tels ou tels mots, mais bien dans leur agencement — dans leur entrebesecamen — dans leur fonction poétique à l’intérieur du texte et du système médiéval courtois qui ne peut se définir et se comprendre que par rapport au concept de “tradition”, référentiel collectif et commun au poète et à son auditoire.
En définitive, on pourrait dire que le trobar occitan tout entier est clus. Non pas “obscur”, mais “fermé”. Et lorsque Raimbaut dit qu’il va desplejar (sos) libres / de fag d’amor ab digz escurs ‘...ouvrir (son) livre de faits d’amour / rédigé en paroles obscures’ (X,12-13), en effet li mot seran desceubert / al quec de razon deviza ‘Les mots seront manifestes à quiconque (les) interprète selon (leur) principe d’organisation’ (III,7-8), pour autant qu’ils soient prononciés par celui qui...sap ab la lenga / dir so que’il coven ‘... sait dire, avec la langue, ce qui convient’ (XXXVIII,21-22) et que ce dernier sache 'comment s’accomplir avec nouveau Joy’, consi ab novel Joy s’esplece (ibid., v.23).