Chanson XVI
Pos trobars plans
pp. 178–184
CHANSON XVI : REMARQUES
v.1
Encore que la traduction avancée par Pattison pour le syntagme trobars plans (‘simple style’)1 soit tout à fait correcte, il n’en demeure pas moins que l’adjectif plan recouvre un champ sémantique fort étendu qui va du positif au négatif, en passant par le neutre : ‘poli, pur, clair, direct’ — ‘plan, uni, simple’ — vulgaire, simpliste, imbécile’.2 D’autre part, trobar plan appartient à la terminologie poétique des troubadours et est un synonyme de trobar leu, en quoi il s’oppose par conséquent au trobar clus. Cela étant, il y a lieu de faire preuve de prudence dans ces cas de ce genre chez Raimbaut. En effet, comme le souligne bien Linda M. Paterson, il y a chez lui une étrange distorsion de cette terminologie, qui fait que tout ce qui se rapporte au leu acquiert souvent chez Raimbaut d’Orange une connotation négative : “While for Giraut de Bornehl leu meant ‘light’, for Raimbaut it means ‘easy, facile’; where plana for Giraut meant ‘smooth’, for Raimbaut it means ‘plain’; vil means not ‘humble’, but ‘menial’”.3 Dans ces conditions-là, nous estimons qu’il vaut mieux ne pas traduire ces termes, afin de mieux rendre ainsi l’ambiguïté qu’ils recèlent.4
v.5
Pattison traduit ici motz par ‘verses’,5 abusivement semble-t-il, dans la mesure où, comme le signale Emil Levy, "Die Bedeutung ‘chant, chanson, genre de poésie’ kommt dem Worte nicht zu, ebensowenig die von Diez, Poesie der Troub. S.71, angenommene Bedeutung ‘Vers’. An den betreffenden Stellen bedeutet motz (Plur.) ‘Worte, Text eines Gedichtes im Gegensatz zur Melodie’.6 C’est d’ailleurs ce qui apparaît clairement du texte même de Raimbaut, dans la mesure où celui-ci y oppose nettement motz (‘texte’) à mélodie: d’anc mais non foron dig cantan (v.6), ‘qui jamais encore ne furent dits en chantant’ = ‘qui jamais encore ne furent mis en musique’. En outre, motz est également objet (sous-entendu) de ditz e brai (v.7). Ici toutefois, ce terme a sa signification de ‘mots, paroles dites’: ce sont ces ‘mots de tous les jours’ que Raimbaut oppose aux ‘textes jamais encore mis en musique’. On remarquera, une fois de plus, l’habileté poétique de Raimbaut, qui lui fait jouer des différents sens possibles d’un seul terme pour exprimer sa pensée.
v.v. 9-10
Là où Pattison traduit mos ditz es sans par “My writing is sensible”7 et Alan R. Press par “My speech is sound”,8 nous préférons suivre Emil Levy qui traduit sana dans le v. tout à fait similaire ez ieu dic parola sana (XXX,24) par ‘vernünftig, wahr’.9 On en rapprochera aussi les vv. suivants de Peire Cardenal: Si non son sanas tas pèssas / l’obr’es a ton dampnamen, “si tes pensées ne sont pas pures, cette oeuvre tend à ta damnation”.10
En outre, tant Pattison que Press placent une virgule entre gap et ses dan. De la sorte, ses dan qualifierait ditz, au même titre que sans. Une telle lecture semble en effet indiquée lorsqu’on comprend sans comme ils le font : ‘mes paroles sont “saines”, ce dont je me vante, et inoffensives’. Bien entendu, aucun élément n’est présent dans le texte pour exprimer la coordination de sans et ses dans, mais ceci n’est peut-être pas impérativement nécessaire. Reste que dans notre interprétation (sans = pures, honnêtes), il semble plus indiqué de suivre l’ordre de la phrase et de traduire : ‘Mes paroles sont honnêtes, ce dont je me vante sans dommage’.
v.29
Afin de maintenir le rythme, Pattison se sent obligé d’ajouter lo : e l’ieu lo mal trai. Cette intervention nous semble inutile et on peut très bien garder la leçon du ms., comme le font d’ailleurs Carl Appel et Alan R. Press : si eu mal trai.11 En outre, l’expression semble bien être mal traire, mal12traire sans article, ainsi que le montre Emil Levy.13
v.33
Alan R. Press traduit mos volers cans par “My burning desire”,14 ce qui s’accorde bien au contexte, sans doute, mais est rejeté déjà par Emil Levy : can que Raynouard traduisait par ‘ardent’ en se fondant sur un vers de Daude de Pradas est, dans ce cas-là, une mauvaise lecture de caus15 et c’aurait été là la seule occurrence d’un pareil mot. Pattison, lui, y voit plutôt un rapport avec can ‘chien’ et traduit par “My wretched desire”, prenant appui pour ce faire sur le sens usuellement péjoratif du mot.16 Seulement, comment pourrait-on alors admettre, avec Pattison, que ce désir ‘malheureux’ “imagines happy solutions to my difficulties”,17 ce qui est la façon dont Pattison interprète le v. suivant (me fai creire qe futz es pans) ? En l’absence de solution satisfaisante, force nous est de laisser ce mot sans traduction.
vv. 45-48.
A propos de ces vers, Pattison suppose que Raimbaut adopte ici “a Latinizing word order, putting the infinitive belonging to posca at the end of the sentence”.18 Si nous acceptons cette hypothèse, la traduction de Pattison, elle, ne nous satisfait pas entièrement pour autant: “May God, if He wishes, make me joyous concerning that which I ask of her, as quickly as He made wine from water”.19
En effet, Pattison interprète ici posca comme une troisième personne du subjonctif présent de poder, ce qui est grammaticalement possible, mais pose certains problèmes au niveau du sémantisme: la seule solution dans ce cas — adoptée par Pattison — serait de traduire poder par ‘faire’. Ce qui reviendrait à donner à ce verbe un sens qui n’est nulle part attesté dans les dictionnaires.20
Cependant, posca peut également être une première personne, ce qui nous permettrait alors de traduire par ‘Que je puisse devenir gai’ ou bien, puisque poder suivi d’un infinitif équivaut au verbe simple :21 ‘Que je devienne gai...’.
D’autre part, le pronom personnel dans s’il plai peut en effet se rapporter à Dieus, ainsi qu’il en est le cas tant chez Pattison que chez Press. Toutefois, il peut également s’agir s’un pronom personnel féminin, cas régime indirect (forme appuyée),22 renvoyant donc dès lors à la Dame: ‘...et, si cela lui (= la Dame) plaît, aussi vite que Dieu changea l’eau en vin’. Cette dernière solution nous semble en effet plus logique dans la mesure où le joy de l’amant ne dépend que de la Dame: c’est à elle qu’il adresse sa demande. La référence à Dieu et à son pouvoir de changer l’eau en vin ne sert, à notre avis, qu’à mieux encore faire ressortir la toute-puissance de la Dame.
CHANSON XVI: TEXTE ET TRADUCTION
Puisque le trobar plan est tant désiré, ce me sera fort désagréable si je ne m’y montre pas supérieur. Car il paraît juste que celui qui fait de tels textes qui jamais encore ne furent mis en musique, soit capable — s’il le veut, en une autre occasion — de dire ces mots que l’on prononce et crie chaque jour.
Mon discours est honnête, ce dont je me vante sans dommage. Je suis agréable et léger à cause d’un tel Joy que même le désir que j’en ai, d’une Dame qui jamais encore ne me fit [beau] semblant, (par les saints que l’on cherche en Vézelay), me vaut plus qu’autre Joy dont on puisse jouir.
Je suis bien fou! Car maintenant, uniquement à cause du désir, je suis sincère et aimable, et par le fait de dire du bien d’elle, je deviens gai. Qu’est-ce que cela me vaut, si pour elle je souffre grand mal? Si elle ne comprend pas, là, le mal que j’en souffre, je veux me moquer de moi-même d’autant.
Je suis bien perfide, car je me trahis moi-même, puisque je dis cela tel un vilain! — Quel profit en croît-il pour moi, si je souffre à cause d’elle et si elle ne connaît pas mon tourment ? — Ne m’est-ce donc pas un avantage et un bien, si je pense que je désire un Joy si remarquable?
Mon désir cans (?) qui s’échappe de moi me fait croire que bois est pain. Je me méprise si hautement car je sais que je deviens fou. Aurai-je donc fait l’enfant? — Je veux tout ce que je vois. — Je (continuerai à) chercher espoir. — Long espoir (=attente) fait homme périr !
Saint Julien! Comme je vais troublé! Suis-je sarrasin ou chrétien ? Quelle est ma foi ? Je ne le sais. Que je devienne gai par ce que je demande d’elle et, si cela lui plaît, aussi vite que Dieu changea l’eau en vin.
Je ne suis que peu sûr de moi (voyez comme je vous fait la cour, Dame!) Je suis fort loin de vous! Jamais encore Amor ne me tourmenta autant! C’est pourquoi je n’aurais pas cru en un an que j’eusse pu vous aimer ainsi, inconditionnellement, [même] si un bien ne m’eût dû en venir!
Je vous envoie Astrius, car maintenant j’essaie deux sauts si remarquables; le troisième est aussi haut qu’on puisse dire.