Raimbaut d'Orange
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Chanson XV

Entre gel e vent e fanc

pp. 170–177

CHANSON XV: REMARQUES

Str. 2

Quoique cette chanson n’appartienne pas au trobar clus mais, d’après Linda M. Paterson, au trobar ric qui se caractériserait par “a rich but clear style”,1 cette strophe n’est pas dénuée de certaines obscurités, syntaxiques surtout. Pour Pattison, la première phrase se termine à dolenta et comporte une incise (ves c’azí...): “And I do not complain a bit of the winter, rather do I consider it as a joyous time (just see what a grievous desire I have)”.2 Quant à la seconde phrase, son verbe principal semble manquer, ce qui amène Pattison à en supposer un sous-entendu: “For / I declare / concerning my most gentle lady (...) either she will be pleased to have me or let me go”.3 Adolf Kolslen, lui, voit les choses tout différemment et scinde cette strophe en trois indépendantes: “Und ich klage (jetzt) im Winter durchaus nicht ein bisschen, vielmehr liegt mir wahrlich (“siehst du”) viel daran, dass ich eine Zuneigung habe, wenn sie auch Kummer verursacht; bin ich doch in Liebe zu meiner Herrin (...) entbrannt, obgleich ich wusste, dass jenes Verhältnis (...) uns im Lieben zu weit führte. Entweder wird es ihr...”.4 Pour ce faire, on remarquera qu’il supplée à l’absence du verbe au v. 11 par l’émendation de Car de midonz en C’art de midonz — quoique celle-ci ne soit aucunement justifiée par les mss.5 — et qu’il met un point derrière frais (v. 13).

En outre, il prend saup pour une première personne, là où Pattison y voit une troisième (avec la Dame comme sujet).

Comme souvent chez Raimbaut — et d’ailleurs dans l’ensemble de la lyrique courtoise — la matière poétique s’organise autour d’une bipolarité joie / douleur: braus pensars, tormenta / bella dompna genta (v.3); dretz / biaïs (v.6); tristz / gais (v.7).6 Dans cette optique, le topique de l’exorde hivernal se justifie particulièrement bien, en ce qu’il n’est pas nécessairement lié à la tristesse. Dans la lyrique médiévale courtoise, il peut en effet fort bien fonctionner par effet de contraste et amener, par conséquent, l’évocation de la joie.7 De là que l’interprétation de Pattison — le poète ne se plaint pas à cause de l’hiver, au contraire il le considère comme une fête — est parfaitement plausible. Mais, quel est alors le lien avec ves c’ai... ?

Personnellement, nous irions plutôt dans le sens développé (partiellement) par Adolf Kolsen. Le poète ne se plaint pas de l’hiver (ou à cause de l’hiver, les deux traductions sont possibles), ce qu’on pourrait croire après l’évocation des motifs hivernaux de la strophe précédente. Au contraire, s’il est en pantais (v.5) et s’il a voluntat dolenta (v.10), c’est à cause de ma ... dompna (v.4), de Midonz (v.11), selon toute vraisemblance. Quant à l’opposition à laquelle nous faisions allusion, ce n’est pas entre la nature et le poète qu’elle joue, mais bien à l’intérieur de lui-même (voir vv.6-7). Dès lors, nous ne pouvons considérer anz m’o tenc a festa que comme le premier terme d’une opposition de ce genre, dont le second serait voluntat dolenta: je suis joyeux car je possède une volonté qui m’amène de la tristesse. Ainsi, ce qui chez Pattison n’est qu’une tautologie par rapport à no’m planc (m’o tenc a festa), acquiert dans notre interprétation une fonctionnalité propre par rapport à ce qui suit. Car de là découle aussi la suite de notre lecture.

Pourquoi, en effet, le poète devrait-il être heureux d’avoir une volonté qui le rend triste ? La raison de cette opposition nous est donnée à partir du car du v.11: c’est que ce désir le mène plus loin dans la voie de l’amour. Dès lors, si l’on prend pos comme adverbe (‘puis, ensuite’8) et non [pos] comme conjonction (‘since’ chez Pattison), et saup pour une première personne, on en arrive à traduire de la sorte: ‘Et certes, je ne me plains pas la valeur de trois deniers de (à cause de) l’hiver. Au contraire, je me le tiens pour une fête, voyez-vous, que je possède une volonté attristante.9 Car j’appris ensuite, à propos de Widonz qui est la plus noble, que cet amour, qui à l’habitude de me tenir frais, nous mena en trop-amar où il lui (= la Dame) plaira de m’avoir ou de m’abandonner’. On remarquera que nous avons considéré o (v.14) comme un adverbe et non comme une conjonction, ainsi que le font tant Kolsen que Pattison.10

Le seul problème qui nous reste, à présent, c’est l’interprétation de frais (v.13). Pour Kolsen, comme pour Pattison, il s’agit de l’adjectif ‘frais’.11 Toutefois, celui-ci apparaît normalement sous la forme frei, freg et la forme que nous avons ici n’est attesté[e] nulle part dans les dictionnaires. Charles Roth, quant à lui, voit en frais l’équivalent de fraitz < fractus. Ce qui lui fait traduire le passage par : ‘cet Amour qui a l’habitude de me tenir divisé, partagé’.12 Toutefois, si cette hypothèse nous paraît en effet tout à fait plausible, il en est une autre qui offre l’avantage sur celle-ci de présenter une ambiguïté certaine. Le terme frais peut également être un cas sujet de frai, abondamment attesté en tant que variante de fraire.13 Dans cette hypothèse, on pourrait traduire que’m sol tener frais par ‘qui a l’habitude de me “tenir frère”’, laissant dans l’ombre s’il faut comprendre par là ‘cet Amour qui a l’habitude de me tenir (=considérer) pour un frère’ (c’est-à-dire, cet Amour qui a vis-à-vis de moi des sentiments d’amitié fraternelle) ou bien, ‘cet Amour qui a l’habitude de me conserver (=faire être) un frère [=vis-à-vis de ma Dame]’. À notre avis, les deux interprétations sont possibles, la seconde correspondant cependant mieux, bien entendu, à l’idée exprimée dans le v.12, à savoir que maintenant l’Amour les entraîne beaucoup plus loin qu’ils ne l’étaient, vers trop -amar.

En définitive, on pourrait dire — si notre interprétation est acceptable — qu’il y a à travers toute cette strophe une variation sur le motif de l’opposition joie/douleur. L’amant est rempli de joie parce qu’Amour a bien (trop bien!) rempli son office (voir aussi v.20 : sol remembre vos del douz bais) mais, en même temps, il est triste car, ayant obtenu ce résultat, il sait d’autant mieux ce qu’il risque de perdre (voir Str. III). Voilà la seule cause de son affliction: la peur de perdre sa Dame, et non le spectacle de l’hiver. Dès lors, l’emploi de l’adverbe anz (v. 9) nous semble particulièrement caractéristique, en ce qu’il concrétise la nette volonté du poète de rendre son chant indépendant du motif hivernal; ce qui correspond bien à l’observation faite par Roger Dragonetti à propos des trouvères: “Le retour saisonnier n’est donc à leurs yeux des trouvères qu’un prélude qui introduit le thème principal sans le déterminer en aucune façon. Or, ce souci de maintenir l’indépendance de l’argument poétique à l’égard des motifs printaniers et hivernaux est frappant (...) particulièrement dans le traitement des débuts par contraste”.14 L’ouverture hivernale — renversement du motif printanier — amène soit l’expression de la tristesse soit, par contraste, celle de l’amour heureux. A quoi se mêle, bien entendu, le motif du chant ou du “non-chant”: "l’hiver me rend triste, donc je ne chante pas / je chante quand même — l’hiver ne réussit pas à me rendre triste, donc je chante / (je ne chante pas, car ma Dame me le défend). Apparemment Raimbaut suit le schéma traditionnalisé, mais en fait, l’emploi du type hivernal n’a ici aucune incidence sur le chant, sur les causes qui déterminent le chant. L’inclusion du chant dans la tradition15 se fait, non pas par le biais de la “Natureinqang”, mais uniquement par la médiation de la Dame.16

v.v. 43-46

Traduction de Pattison: “And, Lady, why do I remain away from you so long? My seeing you does not cease because of anything else except that I fear — for this terrifies me — that it would harm you, gentle lady”.17 Cette traduction appelle quelque commentaire. On remarquera d’abord que, vu les différents sens possibles d’estancar,18 on pourrait tout autant admettre la traduction de Charles Roth qui, ponctuant autrement les vv. 43-44 que Pattison, lit : “Et, Madame, pourquoi m’abstiens-je si longtemps de vous voir ? Pour nulle autre raison, sinon que je crains...”.19 Toutefois, et il le souligne d’ailleurs lui-même, "il se pourrait qu’estancar au sens de ‘s’abstenir’ exige le subjonctif dans la subordonnée introduite par que, et qu’il faille (...) non pas veg, mais veja.20 La difficulté est de taille, on en conviendra. Aussi bien, nous proposerions de ponctuer d’une autre manière encore :

E dompna, car tant m’estanc ? Qu’eu no’us veg ? Per als non resta mais tem... ........

Et de traduire : ‘Et Dame, pourquoi est-ce que je reste tant à la même place (=éloigné de vous) ? Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas ? Pour nulle autre raison, si ce n’est que... (litt.: cela ne cesse pour nulle autre raison, si ce n’est que)’ D’autre part, on pourrait aussi considérer qu’eu no’us veg comme étant une consécutive qui, dans ce cas-ci peut de toute façon être à l’indicatif : ‘Et Dame, pourquoi est-ce que je reste si longtemps éloigné de vous, de sorte que je ne vous vois pas (=sans vous voir) ? Pour nulle autre raison...’.21 Quant à la traduction proposée par Pattison, on remarquera qu’elle rend le qu’eu no’us veg par “My seeing you”, ce qui est manifestement un contresens.

CHANSON XV: TEXTE ET COMMENTAIRE

Entre gel e vent e fanc e giscl’e gibr’e tempesta e·l braus pensars que·m turmenta de ma bella dompna genta, 5. m’an si mon cor vout en pantais c’ar vauc dretz e sempre biäis; cen ves sui lo jorn trist e gais.
E ges tres deniers no·m planc l’iverm. Anz m’o tenc a festa, 10. ves, c’ai voluntat dolenta; car de mi donz la plus genta pos saup qu’en Trop-Amars nos trais cel’Amors que·m sol tener frais, o·l plaira que m’ai’o que·m lais.
15. Dompn’ab cor cortes e franc, ar m’es pujat en la testa que sapcha que·us n’atalenta. Ai! douza res car’e genta! Per Dieu, no·s fraingna nostre jais! 20. Sol remembre vos del douz bais! Ar o laissarai, s’ie·n dic mais.
Que sempre·m tornon l’oil blanc e·l cors, qu’est esglai mi presta, fail tro c’om la cara·m venta 25. can mi soven, dompna genta, com era nostre jois verais tro lauzengiers crois e savais nos loigneron ab lor fals brais.
Lauzengiers, ren non vos tanc! 30. Qu’eu non sui d’aquella gesta, s’anc fui. Ves, Amors gauzenta ? E no i taing mais, Amors genta. Que s’amava cel que retrais so don me nais aquest esglais, 35. no·il faria enog ni fais.

Tant le gel que le vent et la fange et la pluie et le givre et la tempête, ainsi que les pensées obsédantes qui me tourmentent au sujet de ma gente Dame, [tout cela] m’a tellement troublé que maintenant je vais droit et aussitôt de travers; cent fois en une journée je suis triste et gai.

Et certes, je ne me plains pas la valeur de trois deniers de l’hiver (ou: à cause de l’hiver). Au contraire, en ce qui me concerne, je me le considère comme une fête, vois-tu, d’avoir une volonté attristante; car de (ou: à propos de) ma Dame, qui est la plus noble, j’appris ensuite que cet Amor qui a coutume de me “tenir frère”, nous mena vers Trop-Amar, là où il lui plaira de m’avoir ou de m’abandonner.

Dame au coeur courtois et noble, maintenant il m’est venu en tête que je devrais savoir ce qui vous plaît en cette matière. Ah! douce chose, précieuse et gracieuse! Par Dieu, que ne se perde pas notre joie! Qu’il vous souvienne seulement du doux baiser! Maintenant, si j’en dis plus, je perdrai cela.

Car aussitôt mes yeux tournent blancs (= je montre le blanc de l’oeil) et mon coeur qui me donne cet effroi fait défaut jusqu’à ce qu’on m’évente le visage, quand je me souviens, gente Dame, comme notre joie était vraie jusqu’à ce que les lauzengier mauvais et méchants nous éloignèrent l’un de l’autre avec leurs fausses clameurs.

Lauzengier, je ne vous suis apparenté en rien! Car je ne suis pas de cette race, et jamais n’en fus. Vois-tu, Amor joyeux ? Et rien de plus ne m’est nécessaire, noble Amor. Car si celui qui raconta ce dont me naît cet effroi était amoureux, je ne lui ferais ni ennui ni “fardeau”.

Que — si·m sal Dieus! — non aic anc que mos cors m’o amonesta, sor, cozina ni parenta s’amar volc de guiza genta, 40. c’anc de mi s’i gardes ni·s tais. Qu’ie·n valria·ls Turcs par Roäis, d’amar se lor n’era en ais. E, dompna, car tant m’estanc ? Qu’eu no·us veg, per als non resta 45. mais tem — c’aisso·m n’espaventa - c’a vos fos dans, dompna genta. Mas mandatz mi per plans essais, per tal cobrir sol sapcha·l cais! Qu’eu irai lai de grant eslais. 50. Qu’ie·n pert la color e·l sanc, tal talent ai que·m devesta, c’ab vos fos ses vestimenta, aissi com etz la plus genta; que tan grans voluntatz m’en nais, 55. qu’en un jorn-tan ben com no·m pais - en pert so que d’un mes engrais. Dompna, renovell nostre jais si·us platz; que viu, si be·m fas gais, ab manz durs doloiros pantais. 60. Joglar, vos avetz pro oimais et eu planc e sospir et ais.

Car — qu’ainsi Dieu me sauve! — je n’eus jamais, c’est ce dont je me souviens, soeur ni cousine ni parente qui, si elle voulait aimer de noble façon, jamais se gardât de moi ou se tût. Car je vaudrais autant que les Turcs d’au-delà Edesse si, en matière d’aimer, je leur étais un empêchement.

Et, Dame, pourquoi est-ce que je reste si longtemps sans vous voir ? Cela ne cesse pas pour nulle autre raison que parce que je crains — car cela m’épouvante — que cela ne vous porte préjudice, gente Dame. Mais faites-moi venir pour une claire épreuve, avec une telle discrétion qu’uniquement la bouche le sache! Et j’irai là en toute hâte.

Car j’en perds la couleur et le sang, tel est le désir que j’ai de me dévêtir afin d’être sans vêtements avec vous, telle que vous êtes la plus gracieuse; et une si grande volonté m’en est venue, qu’en un jour — quelque bien que l’on me nourrisse — j’en perds ce que j’engraisse en un mois.

Dame, que notre joie se renouvelle, si cela vous plaît; car je vis, quoique je feigne d’être gai, avec maints durs et douloureux tourments.

Joglar, vous avez profit, aujourd’hui, et moi, plainte, soupirs et souci.