Chanson XXVI
Dona, si m'auzes rancurar
pp. 286–292
CHANSON XXVI: REMARQUES.
v.14
Plutôt que de traduire non ten pro par “it finds no advantage”, ainsi que le fait Walter T. Pattison,1 nous préférons suivre Émil Levy: ‘elle n’est pas utile’.2 De la sorte, l’idée exprimée dans les vv.13-14 est la suivante: ma langue ne sert qu’à demander merci. Pour le reste, elle est inutile et ne m’aide en rien.
v.22
Lire mos et non mors3
v.23-24
Si nous sommes tout à fait d’accord avec Pattison quant à l’interprétation de non-poder,4 il reste que sa traduction de ce passage -“a dazed condition seizes me so that I do not now proclame her here with my breath (i.e. words)”5- nous paraît beaucoup moins convaincante. Le lecteur remarquera qu’il ne traduit pas si que (v.23), de sorte que ce vers devient chez lui une principale, alors que de toute évidence il est en étroite relation de dépendance par rapport à ce qui précède. Refusant de voir en si que une conjonction de subordination, Pattison fait de si un adverbe auprès de te (“...seizes me so, that...”). D’autre part, affirmant que le sens de ce vers n’est pas satisfaisant si l’on prend cor pour une forme de corre(r), il prétend que "a better sense results (...) by taking cor from cornar.6 Ce dernier verbe signifiant ‘proclamer’, il demande nécessairement un complément d’objet direct, que Pattison trouve aisément en séparant lai en la / i; ce qui lui fournit en même temps un adverbe locatif qu’il peut ensuite traduire par “here”. Cependant, ce faisant il introduit un hiatus dans le v. 24 et crée, par la même occasion, un octosyllabe, là où il faudrait de toute façon un vers de sept syllabes! Signalons par ailleurs que dans une note concernant le vers 24 du poème XXXIX, Pattison est amené à citer ce même vers qu’il lit alors, chose étonnante, de la façon suivante: quar lai non cor ab l’azle7 On avouera que le procédé est étonnant qui résulte en l’introduction d’une faute là où il n’y en avait pas, uniquement afin de justifier une forme verbale qui n’est elle-même que pure conjecture! A ce propos, on ne manquera pas de constater que pour donner quelque poids à cette identification cor = cornar, Pattison renvoie son lecteur à XXXIX,24, où apparaîtrait la même forme,et qu’il justifie cette dernière forme par son apparition à XXVI,24!8
En outre, nous ne voyons pas non plus en quoi ces diverses modifications clarifient en quoi que ce soit le sens de ces vers: le poète vient de dire qu’il est séparé de sa Dame, qu’il prie que fos ab vos lai on etz (v.21). Pourquoi devrait-il alors se plaindre de ce que Non-Poders l’empêche de proclamer la présence de sa Dame auprès de lui ? Car, en effet, elle n’est pas là. En conséquence de quoi, il n’a aucune raison de vouloir affirmer sa présence.
Au contraire, tout devient bien plus clair si l’on considère cor comme une première personne de l’indicatif présent de corre(r) et si que comme la conjonction de subordination ‘de sorte que’, ce qui nous donne la traduction suivante pour les vv.22-24 : ‘... car je ne désire rien d’autre, de sorte que Non-Poders me (re)tient et que maintenant je ne cours pas là...’. On remarquera, en outre, que de cette façon on conserve le parallélisme lai (v.21) / lai (v.24). Reste à traduire ab l’ale. Il est inutile, croyons-nous, de s’arrêter à l’interprétation de Pattison (“with my breath, i.e. words”) qui, même dans son hypothèse, nous semble par trop inconsistante. Ne pourrait-on pas y voir cependant quelque chose d’analogue à l’expression a un alen ‘d’une haleine, sans interruption’?9 Ce qui, dans notre contexte, ferait bien entendu tout à fait l’affaire.
v.30
Au lieu de quar, nous lisons qu’ar, ce qui se justifie mieux, syntaxiquement.
vv.31-32
Sans doute, Pattison traduit per ma fe, / si penses so, car m’en ve par “by my faith, if I thought that, I should avenge myself for it”;10 mais il remarque immédiatement que “I am left puzzled by this expression, coming in the midst of declarations of abject love. What kind of vengeance does the poet mean he would take ?”.11
Remarquons d’autre part que pour traduire ve par “I should ...”, il aurait fallu un conditionnel en provençal, mais ceci importe moins. Se vendre peut très bien apparaître, avec son sens premier, dans un contexte amoureux, ainsi que le signale Oscar Schultz-Gora: mi soy vendutz / a vos e al vostre voler.12 Ne pourrait-on pas dès lors comprendre, ici aussi, ‘se vendre, se livrer’ ? Quant au car, il n’y aurait absolument aucune difficulté à le considérer comme un interrogatif, ce qui nous donnerait: per ma fe, si penses so, car m’en ve ? ‘Si je pensais cela (i.e. que je risque de mourir d’un de ses baisers), pourquoi est-ce que je me livre (à elle) ?’.
vv.33-35
La traduction de Pattison (“if you think that I am still not worthy to lie with you”13) nous semble trop vague et ambiguë. Dejatz est une cinquième personne du subjonctif présent de dever, en d’autres termes, son sujet ne peut être que la Dame, ce qui nous fait traduire comme suit: ‘s’il vous paraît que je ne vaux pas encore autant que vous deviez me donner à coucher auprès de vous’.14
v.39
Pattison traduit tanh meils par “it would be better...”.15 En fait, nous avons ici un indicatif qui requiert la traduction ‘il vaut mieux...’
v.61
A vrai dire, ce vers nous pose devant un problème insoluble: il est absent du ms. E, tandis que V nous donne une leçon manifestement corrompue, ni noges nuïlls mals parlars (ce qui apparaît de l’absence de la rime en -etz requise ici). Pattison tente de résoudre le problème en croyant que “the meaning of the line can be deduced from the rest of the stanza. Raimbaut would like to make it impossible for a lover to be blamed or thrown into disfavor by sighing, seeing, or knowing too much. The lover commits no fault as long as he keeps his feelings within him, but if he speaks openly of his love, he has done the unpardonable (...) From this it is clear that Raimbaut said that a lover ‘could do no wrong or misdeed if it were not by speaking injudiciously’...”.16 Pour en arriver à une phrase de ce type, il change le ni du ms. en si, lit no es pour noges et tente infructueusement de trouver un mot en -etz à la rime, soit un verbe signifiant ‘parler, proférer...’, soit un adjectif modifiant parlars, tout en laissant tomber nuïlls.
Il est un fait que les rimes en -etza n’offrent pas beaucoup de possibilités.17 La seule hypothèse que nous puissions offrir, consiste à supposer une rime d’etz, comme chez Arnaut Daniel: tals d’etz / pecs / ... (éd. Toja, IX, 39-40) que déjà Canello interprétait comme suit: detz o d’estz, d’etz (di questi) o de tos ridotto a dets come no vos a no’us, si los a si’ls, e simili18 Comme le fait Toja pour Arnaut Daniel, nous choisirions ici également la première possibilité, ce qui nous donnerait: Si no es mals parlars d’estz ‘si ce n’est mauvaise parole de ceux-là’ (= les lauziengier ?). Quant au sens cette reconstruction nous semble valable, mais elle reste néanmoins pure conjecture.
CHANSON XXVI: TEXTE ET TRADUCTION
Dame, si j’osais me plaindre de vous, je crierais en pleurant. Mais je ne dois pas vous accuser, car je sais bien que vous valez tant que tout ce que vous faites et dites m’est bon, même si cela m’est pénible. Mais Dieu qui ne commet faute en rien, on l’invoque concernant son bien,
et donc je dois bien vous invoquer. Certes, jamais vous ne devez vous en montrer désagréable, puisque je n’ose vous blâmer en rien. Mais vous me permetterez bien d’en parler — oui! aussi longtemps que j’en suis plus joyeux — car ma langue ne se tourne pas ailleurs. Si ce n’est dans le fait de vous réclamer merci, elle n’a aucune utilité et ne m’aide pas.
Si seulement je savais invoquer autant Dieu, je sais bien qu’il m’hébergerait. Car maintenant, quand je pense prier, je dois invoquer Dieu, croyez-moi, que je sois avec vous, là où vous êtes, car je ne désire rien d’autre, de sorte que Non-Poders me (re)tient et que, maintenant, je ne cours pas là d’une traite.
Puisqu’il vous plaît tant de me chasser, je ne sais si je me dirai: “C’était trop, Dame, que vous daigniez me baiser”. Et donc, comment pouvez-vous souffrir que je vous baise ? puisque vous valez tant pour moi que maintenant d’un tel bien je mourrais donc immédiatement! (par ma foi, si je pensais cela, pourquoi est-ce que je me livre à elle ?).
Belle et douce Dame (s’il vous paraît que je ne vaux pas encore autant que vous deviez me donner à coucher auprès de vous) même du [[hand: “du” handwritten in heavy ink]] bien que vous m’avez fait, il ne fut rien encore, si vous craignez avoir failli; car moi je ferais une faute et il vaut mieux que la mort m’emporte, plutôt que vous commettiez une faute à cause de moi.
Dame, si vous voulez me payer, alors que je ne vous demande rien de plus que ce que j’ai, vous pouvez le faire, car sans vous je n’ai (vous le savez bien) ni honneur ni nul prix. C’est pourquoi je ne me mets pas en colère, quelle que soit la manière dont vous me traitez; cela ne convient pas puisque rien ne m’aide envers vous.
Pour cela, je dois bien vous être plus cher, mais je m’affine vers vous, si bien que rien ne peut y changer [quoi que ce soit]. Car j’en connais une telle, croyez-moi, qui — à l’exception de vous — en vaut dix autres. Mais vous me tenez si ferme le frein, qu’il ne me plaît pas qu’une autre m’en gratifie (de cette joie).
Dame, je saurais bien enseigner Dieu ce dont tout s’améliorerait beaucoup, car j’empêcherais qu’en matière d’aimer on puisse faire du tort ou chose défendue [ni nulle mauvaise parole(?)] car il ne commet aucune faute celui qui soupire fortement ou entend ou sent, voit, connaît, sait ou croit trop.
Dame, qu’il tombe immédiatement en mauvais chagrin celui qui en votre défaveur ou en la mienne dit, connaît ou croit quelque chose.
RIJKSUNIVERSITEIT GENT
FACULTEIT VAN DE LETTEREN EN WIJSBEGEERTE Academiejaar 1980 — 1981
INTERPRÉTATION “PHILOLOGIQUE” ET “POÉTIQUE” DU CHANSONNIER DE RAIMBAUT D’ORANGE
II
Proefschrift voorgelegd tot het behalen van de graad van doctor in de Letteren en Wijsbegeerte (groep : Romaanse filologie) door M a r c V U I J L S T E K E.