Raimbaut d'Orange

Les chansons

XXVI Dona, si m'auzes rancurar

Tradition manuscrite & éditions

Manuscrits

E2 : MG, 1028 V : MG, 1029 et Archiv, XXXVI, 448.

Éditions & études

RO, 158.

3. Etudes et commentaires...

F. M. Chambers, RPh, VII, 235. P. Dronke, 106.

Dona, si m’auzes rancurar

de vos ploran mi clamera.

Mas no vos deg encolpar,

qu’ieu sai be que tan valetz

que tot qan faitz e dizetz

m’es bon, si tot a me tira.

Mas Dieu, que no faill en re,

pregua lo hom de son be,

Dame, si j’osais me plaindre de vous, je crierais en pleurant. Mais je ne dois pas vous accuser, car je sais bien que vous valez tant que tout ce que vous faites et dites m’est bon, même si cela m’est pénible. Mais Dieu qui ne commet faute en rien, on l’invoque concernant son bien,

e doncx ben dei ieu vos preguar:

ja no·us en devetz far fera,

pos re no vos aus blasmar.

Mas parlar be·m sufriretz -

oc! tan qu’ieu en soi meils letz -

c’aillor ma lengua no·s vira.

Mas en vos clamar merce

non ten pro ni no·m sove.

et donc je dois bien vous invoquer. Certes, jamais vous ne devez vous en montrer désagréable, puisque je n’ose vous blâmer en rien. Mais vous me permetterez bien d’en parler — oui! aussi longtemps que j’en suis plus joyeux — car ma langue ne se tourne pas ailleurs. Si ce n’est dans le fait de vous réclamer merci, elle n’a aucune utilité et ne m’aide pas.

Si saubes tan Dieu predicar,

ben sai c’ap se m’alberguera.

C’ades, cant ieu cug orar,

dei pregar a Dieu, creisetz,

que fos ab vos lai on etz,

que d’als mos cors non consira,

si que Non-Poders lo te

qu’ar lai non cor ab l’ale.

Si seulement je savais invoquer autant Dieu, je sais bien qu’il m’hébergerait. Car maintenant, quand je pense prier, je dois invoquer Dieu, croyez-moi, que je sois avec vous, là où vous êtes, car je ne désire rien d’autre, de sorte que Non-Poders me (re)tient et que, maintenant, je ne cours pas là d’une traite.

Pos tan vos platz eschausar,

no sai si·m dirai "Trop era,

Dona, que·m denhetz baizar".

E donx, com sufrir podetz

que·us bais ? Pos tan mi valetz

qu’ar ab aquel be morira

adoncs marves! (per ma fe,

si penses so, car m’en ve ?).

Puisqu’il vous plaît tant de me chasser, je ne sais si je me dirai: “C’était trop, Dame, que vous daigniez me baiser”. Et donc, comment pouvez-vous souffrir que je vous baise ? puisque vous valez tant pour moi que maintenant d’un tel bien je mourrais donc immédiatement! (par ma foi, si je pensais cela, pourquoi est-ce que je me livre à elle ?).

Bela doussa dona (si·us par

qu’ieu no vailla tant enquera

que·m dejatz ab vos colgar)

neis del be que fag m’avetz

no fo anc re si temetz

c’aiatz faillit; qu’ieu faillira

e tanh meils que·ill mortz m’en me

que ja vos faillatz per me.

Belle et douce Dame (s’il vous paraît que je ne vaux pas encore autant que vous deviez me donner à coucher auprès de vous) même du “du” handwritten in heavy ink bien que vous m’avez fait, il ne fut rien encore, si vous craignez avoir failli; car moi je ferais une faute et il vaut mieux que la mort m’emporte, plutôt que vous commettiez une faute à cause de moi.

Domna, si me voletz pagar,

ab aitan que plus no·us quera

com eu n’ai, podez o far

qu’eu non ai (be o sabetz)

sens vos honor ni nuill pretz.

Per que mos cors no s’adira

com que·m menetz; ni·s cove

pus res vas vos no·m mante.

Dame, si vous voulez me payer, alors que je ne vous demande rien de plus que ce que j’ai, vous pouvez le faire, car sans vous je n’ai (vous le savez bien) ni honneur ni nul prix. C’est pourquoi je ne me mets pas en colère, quelle que soit la manière dont vous me traitez; cela ne convient pas puisque rien ne m’aide envers vous.

Per que·us deu ben esser plus car,

mas mos cors ves vos s’esmera

si que res no i pot camjar:

qu’ieu sai tal, si m’en crezetz,

que val for vos d’autras detz,

qu’eu, si·m volgues, m’en jauzira.

Mas si·m tenetz ferm el fre,

c’autra no·m platz que·m n’estre

Pour cela, je dois bien vous être plus cher, mais je m’affine vers vous, si bien que rien ne peut y changer [quoi que ce soit]. Car j’en connais une telle, croyez-moi, qui — à l’exception de vous — en vaut dix autres. Mais vous me tenez si ferme le frein, qu’il ne me plaît pas qu’une autre m’en gratifie (de cette joie).

Dona, Dieu saubr’ieu ensenhar

so don totz molt meillurera,

que tolgues c’om en amar

no pogues far tort ni vetz

[ni no ges nuills mals parlars]

que no i fail qui fortz sospira

ni trop au ni sent ni ve

ni conois ni sap ni cre.

Dame, je saurais bien enseigner Dieu ce dont tout s’améliorerait beaucoup, car j’empêcherais qu’en matière d’aimer on puisse faire du tort ou chose défendue [ni nulle mauvaise parole(?)] car il ne commet aucune faute celui qui soupire fortement ou entend ou sent, voit, connaît, sait ou croit trop.

Dona, onguan cai’en mal ira

sel qu’encontra vos ni me

ditz re ni conois ni cre.

Dame, qu’il tombe immédiatement en mauvais chagrin celui qui en votre défaveur ou en la mienne dit, connaît ou croit quelque chose.