Dame, si j’osais me plaindre de vous, je crierais en pleurant. Mais je ne dois pas vous accuser, car je sais bien que vous valez tant que tout ce que vous faites et dites m’est bon, même si cela m’est pénible. Mais Dieu qui ne commet faute en rien, on l’invoque concernant son bien,
9e doncx ben dei ieu vos preguar:
10ja no·us en devetz far fera,
11pos re no vos aus blasmar.
12Mas parlar be·m sufriretz -
13oc! tan qu’ieu en soi meils letz -
14c’aillor ma lengua no·s vira.
15Mas en vos clamar merce
16non ten pro ni no·m sove.
et donc je dois bien vous invoquer. Certes, jamais vous ne devez vous en montrer désagréable, puisque je n’ose vous blâmer en rien. Mais vous me permetterez bien d’en parler — oui! aussi longtemps que j’en suis plus joyeux — car ma langue ne se tourne pas ailleurs. Si ce n’est dans le fait de vous réclamer merci, elle n’a aucune utilité et ne m’aide pas.
17Si saubes tan Dieu predicar,
18ben sai c’ap se m’alberguera.
19C’ades, cant ieu cug orar,
20dei pregar a Dieu, creisetz,
21que fos ab vos lai on etz,
22que d’als mos cors non consira,
23si que Non-Poders lo te
24qu’ar lai non cor ab l’ale.
Si seulement je savais invoquer autant Dieu, je sais bien qu’il m’hébergerait. Car maintenant, quand je pense prier, je dois invoquer Dieu, croyez-moi, que je sois avec vous, là où vous êtes, car je ne désire rien d’autre, de sorte que Non-Poders me (re)tient et que, maintenant, je ne cours pas là d’une traite.
25Pos tan vos platz eschausar,
26no sai si·m dirai "Trop era,
27Dona, que·m denhetz baizar".
28E donx, com sufrir podetz
29que·us bais ? Pos tan mi valetz
30qu’ar ab aquel be morira
31adoncs marves! (per ma fe,
32si penses so, car m’en ve ?).
Puisqu’il vous plaît tant de me chasser, je ne sais si je me dirai: “C’était trop, Dame, que vous daigniez me baiser”. Et donc, comment pouvez-vous souffrir que je vous baise ? puisque vous valez tant pour moi que maintenant d’un tel bien je mourrais donc immédiatement! (par ma foi, si je pensais cela, pourquoi est-ce que je me livre à elle ?).
33Bela doussa dona (si·us par
34qu’ieu no vailla tant enquera
35que·m dejatz ab vos colgar)
36neis del be que fag m’avetz
37no fo anc re si temetz
38c’aiatz faillit; qu’ieu faillira
39e tanh meils que·ill mortz m’en me
40que ja vos faillatz per me.
Belle et douce Dame (s’il vous paraît que je ne vaux pas encore autant que vous deviez me donner à coucher auprès de vous) même du “du” handwritten in heavy ink bien que vous m’avez fait, il ne fut rien encore, si vous craignez avoir failli; car moi je ferais une faute et il vaut mieux que la mort m’emporte, plutôt que vous commettiez une faute à cause de moi.
41Domna, si me voletz pagar,
42ab aitan que plus no·us quera
43com eu n’ai, podez o far
44qu’eu non ai (be o sabetz)
45sens vos honor ni nuill pretz.
46Per que mos cors no s’adira
47com que·m menetz; ni·s cove
48pus res vas vos no·m mante.
Dame, si vous voulez me payer, alors que je ne vous demande rien de plus que ce que j’ai, vous pouvez le faire, car sans vous je n’ai (vous le savez bien) ni honneur ni nul prix. C’est pourquoi je ne me mets pas en colère, quelle que soit la manière dont vous me traitez; cela ne convient pas puisque rien ne m’aide envers vous.
49Per que·us deu ben esser plus car,
50mas mos cors ves vos s’esmera
51si que res no i pot camjar:
52qu’ieu sai tal, si m’en crezetz,
53que val for vos d’autras detz,
54qu’eu, si·m volgues, m’en jauzira.
55Mas si·m tenetz ferm el fre,
56c’autra no·m platz que·m n’estre
Pour cela, je dois bien vous être plus cher, mais je m’affine vers vous, si bien que rien ne peut y changer [quoi que ce soit]. Car j’en connais une telle, croyez-moi, qui — à l’exception de vous — en vaut dix autres. Mais vous me tenez si ferme le frein, qu’il ne me plaît pas qu’une autre m’en gratifie (de cette joie).
57Dona, Dieu saubr’ieu ensenhar
58so don totz molt meillurera,
59que tolgues c’om en amar
60no pogues far tort ni vetz
61[ni no ges nuills mals parlars]
62que no i fail qui fortz sospira
63ni trop au ni sent ni ve
64ni conois ni sap ni cre.
Dame, je saurais bien enseigner Dieu ce dont tout s’améliorerait beaucoup, car j’empêcherais qu’en matière d’aimer on puisse faire du tort ou chose défendue [ni nulle mauvaise parole(?)] car il ne commet aucune faute celui qui soupire fortement ou entend ou sent, voit, connaît, sait ou croit trop.
65Dona, onguan cai’en mal ira
66sel qu’encontra vos ni me
67ditz re ni conois ni cre.
Dame, qu’il tombe immédiatement en mauvais chagrin celui qui en votre défaveur ou en la mienne dit, connaît ou croit quelque chose.