Raimbaut d'Orange
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Chanson XXX

A mon vers dirai chansso

pp. 312–318

CHANSON XXX : REMARQUES

v.11

Pattison traduit ie’n teing los datz, littéralement, par “I have the dice”,1 mais il ajoute que “Raynouard lists aver los datz as an idiomatic expression meaning ‘to have the advantage over one’s opponent’; as the possessor of the dice has the chance in his favor”.2 Remarquons à ce propos que Pattison semble ici pour le moins forcer la pensée de Raynouard, dans la mesure où celui-ci ne fait que donner un exemple de cette expression — aiatz los datz — qu’il traduit sans autre forme de commentaire par ‘ayez les dés’!3 D’autre part, on trouve chez le même Raynouard un exemple de tener los datz, emprunté à Gui de Cavaillon4 — et qu’il traduit de façon tout aussi littérale5 — mais qui reçoit chez Emil Levy le sens de ‘das Spiel in der Hand haben’, ensemble avec d’autres exemples analogues.6

Si cette traduction est amplement satisfaisante, dans le cas qui nous occupe, il reste que l’expression-même, aver los datz, n’est pas dénuée d’intérêt. D’un autre point de vue.

Elle apparaît en effet dans un joc partit, où elle fonctionne formellement comme un signal introduisant la question dilemmatique:

Ar entendetz a ma tenzo qe’us part, e vos avez los datz e cauzetz de qatr’amistatz la cals val mais segon razo7

De ce fait, l’expression aver (ou tener) los datz apparaît comme faisant partie du vocabulaire “technique” propre au genre dialogué de la tenson ou du jeu parti. De là que la formule que l’on trouve chez Raimbaut renvoie immédiatement le lecteur à ce même genre, tout en apparaissant dans un texte qui n’y appartient absolument pas, puisqu’il s’agit d’un vers appelé chansso. En fait, ce poème semble être une critique s’adressant à ceux qui font des tensons et, d’après Carl Appel et Walter T. Pattison, il faudrait même y voir une allusion bien précise à la tenson Be’m plairia, seigner en reis (éd. Kolsen, LIX) entre Alphonse II d’Aragon et Giraut de Bornelh.8 Passons sur ce dernier point, reste que nous avons ici un texte s’immisçant dans un certain genre tout en niant y appartenir.

De ce point de vue-là, il est important, nous semble-t-il, de constater l’occurrence dans ce texte de termes ou de formules typiques du genre dialogué, telle celle que nous venons de voir. Ainsi, là où Patricia Hagan cite le fréquent usage du verbe dir dans les éléments interrogatifs de ces textes,9 il n’est peut-être pas sans importance de constater que sur 85 formes verbales apparaissant dans ce poème, 9 d’entre elles sont des formes de dir, soit plus de 10 % : aucun autre verbe n’y est répété autant de fois.10 D’autre part, "the structure of many of these questions, as well as that of the replies, involves an expression of comparative worth with mais, mielz11 et on a ici: en sai mais (v.12), que miels deu... (v.25), dirai en mais (v.43). Patricia Hagan note également la présence de locutions verbales "employed both initially in reference to the choosing of one alternative over the other and again at the end in reference to judging which choice is “right”;12 à ce propos on notera chez Raimbaut des locutions telles: dirai so qu’eu cossir (v.6), devezir (v.13), torn en ochaiso (v.15), vers venz (v.23), *ieu dic paraula sana (v.24), ez ieu sai, ez es vertatz (v.39). On notera aussi l’apparition du verbe razonar (v.22) et du verbe venser (v.23), tous deux également caractéristiques du genre.13

Une fois de plus, ce que nous avons ici, c’est le jeu langagier propre à Raimbaut, qui consiste à employer les termes mêmes de ce à quoi il s’oppose.14 Aussi bien, il convient de tenir compte de ce jeu dans la traduction. De ce point de vue-là, lorsque Pattison traduit devezir (v.13) par le terme absolument neutre “to speak”,15 il nous semble méconnaître les connotations du verbe. Celui-ci appartient en effet également aux “recurrent linguistic patterns” dont nous parlions à l’instant et signifie très exactement, dans ce contexte-là, ‘porter un jugement, juger’, ainsi qu’il ressort du partimen bilingue de Gaucelm Faidit :16

Senher, er partitz e devis d’amic com es et er fon

Seigneur, il sera décidé et jugé comment est, sera et fut un amant.

v.35

Vu le contexte, il est évident que dezir se réfère ici (tout comme au v.66) à “la nostalgie de l’amour ou au moins d’un signe confirmant que la dame a reconnu l’amour du poète”.17 C’est là justement ce que reproche Raimbaut à la dompna c’am a lairo (v.29), de ne pas aimer “courtoisement”. Ce motif sera repris, de façon inversée, à la fin du poème, là où il affirme justement la présence effective de ce dezir (“nostalgie...”) dans son propre cas.

v.59.

Comme le remarque Walter T. Pattison, la traduction ‘chaîne’ que propose Raynouard pour le mot cana — et déjà mise en doute par Emil Levy — est phonétiquement impossible.18

Pattison y verrait plutôt un singulier de canas signifiant également, comme le pluriel, “cheveux gris”.19 On avouera cependant que sa traduction — “May God never keep me from death (...) if my lady, who keeps me without gray hair, is not worth much more than any other woman”.20 — est assez plate.

Pourquoi ne pourrait-on pas considérer cana comme un continuateur du lat. canna ‘roseau’.21 Le terme existe d’ailleurs, en ancien occitan, mais dans cette signification-là, qui ne peut guère nous servir ici.22 Remarquons toutefois, avec Walter von Wartburg, que “das Schilf lässt sich auch zu grobem Flechtwerk verwenden”.23 De là des significations telles que ‘claie’, ‘natte’, ‘panier à claire-voie en forme de cornet (...) pour prendre le poisson’, etc., mais aussi ‘filet’, ‘nasse’, toutes attestées, tant en occitan qu’en français, mais sous d’autres formes.24 Comme il existe, par ailleurs, une forme canat en ancien occitan, provenant du même étymon canna, et signifiant aussi ‘filet’,25 on pourrait peut-être supposer cette même signification aussi pour cana, ce qui — vu le contexte — serait tout à fait approprié ici.

CHANSON XXX: TEXTE ET TRADUCTION

A mon vers dirai chansso ab leus motz ez ab leu so ez en rima vil’e plana, puois aissi son encolpatz 5. qan fatz avols motz als fatz, e dirai so q’en cossir - qui qe·m n’am o·m n’azir! D’amar tornon en tensso cill on anc Amors non fo 10. plus qu’en mi obra vilana, e ditz qecs: “ie·n teing los datz”! En sai mais que nuills hom natz, perqe·m platz a devezir d’aco q’eu a moutz n’aug dir. 15. E si torn en ochaizo cel dig qe·m fai plus fello, no m’o tengatz ad ufana; car per trops es autrejatz, c’alz mais aug dir (e no·m platz) 20. que dompna se vol aucir que ric home deign’auzir. Qecs a dreig que se·n razo, mas vers venz qui be·l despo, ez ieu dic paraulas sana: 25. que mieills deu esser amatz rics hom francs ez enseignatz qu’il pot pro e bel chausir per dompna q’aus precs soffrir.

[[hand: line 24 “paraulas sana” has a handwritten correction overwriting the letters “l s”]]

A mon vers je dirai chansso, avec des mots faciles et des sons faciles et en rimes simples et claires, puisque je suis ainsi mis en accusation quand je fais des mots difficiles aux fats (= quand j’emploie des mots que les fats trouvent difficiles) et je dirai ce que j’en pense — quel que soit celui qui m’en aime plus ou qui m’en haïsse!

Ceux en qui Amor ne fut jamais, pas plus qu’en moi ne fut vile oeuvre, font une tenson à propos d’aimer et disent chacun: “Moi j’en tiens les dés” (= moi j’ai raison; moi je commence le débat)! J’en sais plus à ce sujet que nul homme [qui soit] né et pour cela, il me plaît de porter un jugement sur ce dont j’entends parler par beaucoup.

Et si je tourne en querelle ces paroles qui me rendent plus irrité, ne me le tenez pas pour vanité; car c’est assuré par trop de gens et j’entends dire par la majorité (et cela ne me plaît pas) que la dame qui daigne entendre un homme noble, veut se détruire.

Tout le monde a le droit d’en discuter, mais il conquiert la vérité, celui qui bien l’expose. Et moi, je dis des paroles saines: qu’il convient mieux d’aimer un homme noble et libre et enseigné, car il peut choisir avantage et bien pour la dame qui ose souffrir ses prières.

Mas dompna c’am a lairo, 30. ab semblan de traîzo, non deu jes esser autana. Mas en bas luoc se solatz si que sia sos coignatz e qe·i puosc’endevenir 35. la nuoich e·l jorn ses dezir Anc dompna, qui q’en sermo, per nuill ric home non fo, ni tornet de Pretz, sotana. Ez ieu sai, ez es vertatz: 40. deu pros cavalliers privatz, vista tal dompna, ·s delir c’'om se·n degra sepeillir. E dirai en mais ? -ieu no! ar, en aquesta sazo! 45. Mas si negus hom si vana c’ab me se·n contrast’iratz, adoncs m’auziretz viätz tals motz per me ses mentir c’om non poiria cobrir. 50. Dieus retenc lo cel e·l tro a sos ops ses compaigno, ez es paraula certana, c’a Mi donz laisset en patz c’a seignoriu vas totz latz, 55. qe·l mons totz li deu servir e sos volers obezir. Ja de mort ni de preiso no·m gart Dieus ni gaug no·m do, si Mi donz, qe·m te ses cana, 60. no val pro mais c’autr’assatz, segon q’eu cre; e sapchatz que totz hom que la remir s’enten en lieis al partir. Dompna, ieu vos dei grazir 65. so q’ieu sai ben far e dir, e si·m datz ab lonc desir lo ben qe·m degratz offrir

Mais, la dame qui aime à la dérobée, avec semblant de trahison, ne doit certes pas du tout être hautaine. Au contraire, qu’elle se divertisse en bas lieux et même, que [son amant] soit son beau-frère et qu’il puisse parvenir à ses fins, de jour et de nuit, sans dezir.

Bien au contraire, quel que soit celui qui prêche à ce propos, une dame ne fut jamais abaissée ni détournée de Pretz par nul homme noble. Et je le sais et c’est la vérité: un preux chevalier intime, lorsqu’il voit une telle dame, doit s’effacer car dans ce cas-là, on devrait s’enfouir dans sa sépulture.

Et en dirais-je plus ? Moi, non! Pas maintenant, en ce moment-ci! Mais si l’un ou l’autre homme se vante de ce qu’il puisse en disputer avec moi de façon irritée, alors vous en entendrez rapidement, de moi, des mots tels, sans mentir, qu’on ne pourrait cacher.

Dieu retint le ciel et le firmament à Son usage, sans compagnons. Et c’est parole certaine qu’il laissa à Midonz qu’elle ait, en paix, seigneurie de toute part, car le monde entier doit la servir et doit obéir à sa volonté.

Que Dieu ne me protège jamais de mort ni de prison,* [[hand: footnote “et qu’il ne me donne aucune joie”]] si Midonz qui me tient sans “filet” (?), ne vaut pas beaucoup plus qu’une autre, selon ce que je crois. [[hand: “ce que ... je crois” retraced/written by hand]] Et sachez que tout homme qui la regarde la requiert d’amour lorsqu’il la quitte.

Dame, je dois vous rendre grâce de ce que je sais bien faire et dire,

et si vous me donnez après long desir, le bien que vous devriez m’offrir.